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Full text of "La cité de Liège au Moyen-Age"

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LA 



CITÉ DE LIÈGE 



AU 



MOYEN-AGE 



GODEFROID KURTH 



TOMl^ II 



BRUXELLES 

A. DEWIT 

53, rue Royale, 53 



LIEGE 


LIEGE 


n. CORMAIJX 


!.. nr: MARTEAU 


rue ^'inâve d'Ile, 22 


1?, Place \'erle, 12 



1910 



I.A CITÉ DE LTÈGK 



MOYEN-AGE 



TOME II 



.^AMLlt. — IXll'. LAMBERT-DE ROISI\, RUE DE l"a.\GE, 28. 



L,A 



CITÉ DE LIÈGE 



AU 



MOYEN-AGE 



GODEFROID KURTH 



TOME II 



HRUXELI,t:S 

A. DEWIT 

51Î, rue Royale, ôj 



LIEGE 

n COR M AUX 

22, rue \"inà\e d'Ile, 



LIEGE 
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12. Place \'crte. i; 



1910 



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TABLE DES MATIÈRES 

du Tome II. 



<;iiAPHi!i. \ii. 

Lr» lutte» constitutionnelles du XIV siècle l-4i 

l'oiirquoi Adolphe de La Marck a favorisé d'abord la démocratie, p. l. — 
l'orlrail de ce prince, 2. — La lutte contre les féoianx, Waroux et Awans, 5. 

— La démocratie liégi^oise embrasse le parti de ces derniers, (i. — liaison 
de ce fait et programme politique de la Cité, 7. — Altitude modérée 
d'Adolphe, !). — Première lutte, 10. — La Paix de Fexhe, 11. — La sanc- 
tion de la Paix de Fexhe, i'à. — Part qui revient à la Cité dans ce grand 
acte, i'ï. — Nouvelles mésintelligences, io. — Le Chapitre intervient, 16. 
Création de la commission des Vingt, 17. — Nouvelle guerre entre le prince 
et la r.ité, 19. — Griefs du prince, 20. — Attitude du Chapitre et de Téihe- 
vii,age, 22. — Le Compromis de Wihogne (1320), 2i. — Les hostilités 
reprennent, 26. — Pierre Andricas, 27. — Maître André de Ferriéres, 28. 

— Recours de l'évèque et de la Cité au pape, 29. — Capture des députés de 
la Cité, 31. — Bataille de Nierbonne, 32. — Gontinualio.n de la lutte. 33. — 
Bataille de Hoesselt, 3 i. — Paix de Wihogne sur la base du Compromis, 33. 
~ Réforme du régime municipal en 1330, 38. — Complot de Pierre An- 
dricas, 40. — Seconde réforme du régime municipal en -1331, il. — La 
/•■t de. murmure, 42. — Résultat de la lutte, 4k 

CIIAIMiHK .Mil. 

Nuitc (IcK lutU'H coiintitutioiiiielles 45 88 

Les Staliiis rriiiiiiicls de la Cilé, 43. -- Le partage des weri-ilint. 17. — La 
Cité aux Trois Étals, 49. — Son intervention dans la paix des Awans et des 
Waroux, oO. — La k force de la Cité augmentée », 33. — La Cilé ralliée 
derrière le prince contre le duc de HrabanI, 35 — L'atVaire du comté de 
Looz, 3(i, — Le prince trahit la cause nationale par népr-lisme, .'lO. — La 
Cilé « rafraîchit » l'ac le de 1299 "ontre le prince, .'>7. — La nouvelle foire, -'iS. 

— La corruption des conseillers du prince, 5'J. — Concessions du prince au 



VI lABLE DES MATIERES DU TOME II. 

sujet ^u Tribunal dos XXII et de la Loi de murmure, fiO, — La L'ftre de 
Saiiil-.l(ic<iuef, ()3. — Le prince Adolphe délriiil la LeU>e des XXIf, G'ô. — 
Mort du prinoc et revendications de la Cité dans l'élection du rnambour, 07. 

— Intrigues des grands, 69. — Hevanche de la dcmocralic, 71. - Le nou- 
veau prince Englebert de La Marck et son premier conflit avec la Cliti% l'A. 
-- Reprise de la question du comté de Looz, 74. — Alliance de la Ci!c avec 
les Flamands, 77. — Échauffourée de Vottem, 78. - Tentstive d.-> la Cilé 
pour obtenir un échevinage annuel, 79. — L'affaire des monnaies, 80. — 
Empiétements de la Cité, 81. — Alliances du prince contre ses sujets, 82.— 
Essais de pacification, 83. — Bataille de Walefte, 81. — Paix de Warou.x, 85. 

CHAPITRE XIV. 

Fin lie» liittew foiistitutioMnellcs 89-128 

État de la Cité au lendemain de la p^ix de Waroux, 89. — Traité de la Cité 
avec le duc de Brabant, 91. — Rùle pacificateur du prince Englebert, 92 — 
Son attitude patriotique dans l'affaire du comté de Looz, 95. — Son départ 
pour Cologne, 96. — Mesures contre l'échevinage, 97. — La Cité protège 
Saint-Trond, 98. — Affaire de Thuin et rétablissement du tribunal des XXII, 
99. — Première faix des XXII, 100. — Nouvelle lutte avec le prince, cau- 
sé;) par les prétentions excessives des XXII, 102. — Débat eu cour do 
Rome, 104. — La Paix de Caster, 105. — Mort de Jean d'Arckel et élection 
d'Eustache Persand de Rochefort, t06. — La ( ité et le diocèse dans le 
grand schisme d'Occident, 108. — Le complot clémentin a Liège, 110. — 
Guerre de la Cité contre les hobereaux ardennais, IH. — Encouragements 
qu'elle donne aux Gantois révoltés, -112. — Affaires communales : la Lettre 
de commun profit, 114. — La Lettre des offices et la Lettre des XXXlt, 115. 

— Sortie des échevins du Conseil communal, 118. — Suppression de la 
représentation spéciale du patriciat au Conseil, 119. — Explication de cet 
événement, 120. — Humiliation des échevins. 123. — La Mutation de la 
Loi nouvelle, 127. 

CIIAPITRK XV. 

i^a coufiititutioii coinuiunale de liiège à la Un du XIV*^^ siècle 129 198 

Identité de« aspirations communales sous les régimes aristocratique et démo- 
cratique, 129. — Résultat des luttes contre le Chapitre et contre le prince, 
130. — Place de la Cité à la tête du Tiers lîtat, 133. — La franchise et 
banlieue de Liège, 130. — Division de la Cité en vindres ou quartiers, 138. 
- Les armes de la Cité, 139. — Le Perron, 139. — La bancloche, 144. ~ 
La maison de ville ou Violette, 145. - Le Conseil, 146. — Les maîtres, 147. 

— Les jurés, 151. - Les attributions du Conseil, 153. — Le clerc de la 
Cité, 155. - Les commissions communales, 150. — La police du marché, 
158. - L'administration, 162. — L'hygiène publique, 163.—- Li police d<s 
moeurs, 104. — La juridiction du Conseil, 165. — L'organisation militaire. 



TABLE DES MATIERES DV TOME 11. \II 

170 — L'artillerie de la Cité, 17-2. — Le budget de la Cité : les dépenses. 
17 1. - Les recettes, 17(j — L'impôt, 177. - L'emiiriml, 178. — État 
ordinaire des finances communales, 181. — L'« université n des citains nu 
l'alais, IS^. — I e vote dans les métiers, 18.'^. — Les métiers comme cor|is 
politiques, 18-L — Régime égalilaire, 189. Appréciation du régime par les 
contemporains, 190. Jugement (inal de Fauteur, 193. 

CHAPITRE WL 

l,!i vie économique ^99 242 

Condition juridique fl économique des premiers habitants de Liège, 199. — 
Persistance de la vie agricole dans la Cité, 201. - Avènement de l'argent, 
HO-l. - Le renchérissement, 203. — Les capitalistes liégeois, 203. — Pro- 
grès du commerce, "204. — Les changeurs, 207. — Les Lombards, 208. — 
I. 'industrie à Liège : les principaux métiers. — La batterie, 211. — La houil- 
lerie, 2i3. — La culture de la vigne, 219. - La draperie, 2:20. La tannerie. 
la pelleterie et la brasserie, 221. - Les cort)orations de métier et leur 
organisation interne, 222. Les Trente-Deux prêtres, 224. — Nature du 
principe corporatif, 22;). - But de la corporation, 227. — L'égalité entre 
confrères, 228. — Piègles de la production et de la vente. — Caractère 
moral dfs corporations, 230. — Leurs œuvres charitables, 231. — L'atelier 
patronal : l'apprenti. 232. — Le patron, 233. - Le travail et ses règles, 233. 

— Le salaire, 234. — La grève des métiers, 236. — Caractère capitaliste de 
certains métiers, 23G. — Exceptions au régime de la protection, 237. — 
Bienfaits du régime, 239. — Condition sociale de la majorité des habitants 
de Liège, 241. 

r.HAFMTHE .WIL 

1,11 vie religieuse, morale et intelleotuelle 243-309 

Description de la Cité au moyen-âge. 243. - Les fortifications, 244. - Nature 
de l'agglomération, 24.'). - Les rues, 24(i. - Les églises .- ce qu'était Saint- 
Lambert pour la ville et le pays, 249. — Les abords de Sainl-Larabert, 252. 

— Les sept collégiales, 253. — Les vingt-quatre paroisses de l'enceinte et 
les six paroisses de la banlieue, 2S3. — Les abbayes et les couvents, 254. — 
Les béguiiiages et les béguines, 2oo. — Le clergé : les tréfonciers, 239. — 
Les chanoines des autres collégiales, 260. ~ Le clergé paroissial, 261. — 
Le clergé régulier, 263. — Liège est une ville de prêtres, 264. — Valeur 
morale du clergé liégeois : ses taches et ses qualités, 263. — Le rôle du 
clergé dans la vie intellectuelle, 274. - Le Liège laïque, 276. — Y a-t-il eu 
des juifs à Liège'? 277. — Le chiiVre de la population, 278. — La charité 
publique : les hospices, 279. - Les " communs pauvres » et l'Aumône de la 
Cité, 284. — P.eglement des hospices liégeois, 284. — L'instruction publi- 
que, 280. — La littérature à Liège, 287. — L'apparition de la lant;ue popu- 
laire dans les actes publics, 289. — Les historiens liégeois du XIV"" siècle. 

— La vie artistique : architecture. 291. — Sculpture, 292. ■• Peinture, 293. 



Vni TABLE DES MATIÈRES DU TOME II. 

— Caractère de la bourgeoisie de Liège, 294. -- Les mœurs, 291. — La Jm 
religion, 299. — L'hérésie, 300. — La croisade, 301. - La prédication. ' 
Les superstitions, 302. — Les Flagellants et les ChorhanU, 303. — Juge- 
ment final sur la civilisation liégeoise au moyen-âge, 30ft. 

Appeudioen. 

I. Pièces justificatives 310-335 

11. Les échevins de Liège et le Conseil de la Cilé 336-343 

m. De l'origine liégeoise des béguines 344 348 



LA CITÉ DE LIÈGE 

AU MOYEN-AGE 



CHAPITRE XII 



LES LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XIV^ SIECLE. 

On eût pu croire qu'entre la démocratie liégeoise 
et le prince qui venait de la traiter avec une si com- 
plaisante indulgence il se fût noué des liens durables. 
Il n'en était rien. En réalité, l'attitude prise par 
Adolphe de La Marck au début de son règne lui 
avait été suggérée par le Chapitre de Saint-Lambert, 
allié du parti populaire et promoteur de ses revendi- 
cations. C'est sous l'intluence du Chapitre également 
qu'il avait consenti à l'établissement d'une commune 
à Saint-Trond, au grand dépit de l'abbaye (i). Au 
surplus, cette ligne de conduite s'imposait. Arrivé 
nouvellement dans une ville qui sortait d'une crise 
meurtrière, Adolphe, qu'il le voulût ou non, a\ait 
tout intérêt à ménager le parti qui représentait les 

(i) Chron S. Trud. Vont. \\l, p. 248 : Anno i3i4 Adolplius epis- 

copus et totum capitulum Leudiense, mediante pecunie suminâ, postposito 
Dei timoré, reclamante et contradicente abbate nostro concesserunt communi- 
tatem fieri in opido Sancti Trudonis duraturam perpétue. 



2 CHAPITRE XII. 

forces vives de la Cité (i). Puis, le secours des Lié- 
geois lui était indispensable pour mettre à la raison 
les Hutois et leurs alliés féodaux (2). On voit qu'il 
agissait à bon escient. Mais dès qu'il fut solidement 
établi sur son siège, il ne tarda pas à montrer que 
sa politique était tout autre chose que favorable à la 
démocratie. 

Était-elle, à proprement parler, antidémocratique? 
Non. Il était parfaitement indifférent à Adolphe que 
la Cité fût régie par les grands ou par les petits (3), 
pourvu qu'elle fût soumise à son autorité et qu'elle 
ne s'insurgeât point contre son absolutisme. C'est 
ce mot qui résume tous ses principes de gouver- 
nement. 

Appartenant à cette race énergique et entrepre- 
nante des comtes de La Marck, qui devait jouer dans 
l'histoire de Liège un rôle si capital et parfois si tra- 
gique, Adolphe incarnait en sa personne les qualités 
et les défauts de sa famille. C'était un prince à qui 
tout manquait de l'évêque, à qui rien ne manquait 
du gentilhomme. La vertu que vantent le plus chez 
lui les chroniqueurs ecclésiastiques du temps, c'est la 
bravoure militaire. Dès le jour de sa joyeuse entrée 
à Liège, il avait donné à son peuple un spécimen de 
ses talents d'écuyer (4). Plus tard, on le vit, sur les 
champs de bataille, distribuer de grands coups, 
prendre part, comme un simple soldat, au siège des 
châteaux-forts et recevoir sur son bouclier les pierres 

(1) Ad captandam omnium benivolentiam Leodiensibus omnia prius fore- 
facta induisit. Chron. S, Trud. Cont. III, p. 248. 

(2) Sperabat enim ejus populi (Leodiensis) adjutorio delicta se posse parti- 
cularia facilius vindicare. Hocsem, p. 364. 

(3) Henri Pirenne, Histoire de Bel(/ique, t. II, p. 36. 

(4) Hocsem, p. 364. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 3 

et les flèches (i). Jamais, dans ses mains. la houlette 
du pasteur ne remplaça de temps en temps l'épée, et 
cette épée, c'est presque toujours contre ses sujets 
qu'elle était tirée. A le voir frapper d'estoc et de 
taille, dit un contemporain décrivant un des nom- 
breux combats qu'il leur livra, on l'eût pris non pour 
un prêtre, moins encore pour un évêque, mais pour 
Achille ou pour Hector (2). Un tel éloge n'était pas 
pour déplaire à un homme qui, au retour de la 
guerre civile, instituait dans son diocèse la fête de 
saint Georges pour remercier ce saint de l'avoir 
aidé à vaincre son peuple (3). Impérieux, hautain, 
emporté, au surplus imbu de préjugés féodaux, il 
prétendait gouverner sa principauté comme ses pères 
gouvernaient leurs domaines de Weslphalie. Qu'il 
piàt y avoir, dans ce pays dont il était le souverain, 
d'autres droits que les siens, c'était une idée qui 
n'entrait pas dans son esprit, et que l'expérience elle- 
même n'y fit jamais pénétrer. Il faut l'entendre 
parler des aspirations de ses sujets à la liberté : 
« C'est un grand malheur, écrit-il au roi de France, 
si la race servile des gens du peuple, naturellement 
brutale puisqu'elle manque d'intelligence, rompant 
violemment son frein, se révolte contre son seigneur 
légitime et entreprend de gouverner à tort et à 
travers (4) ». Adolphe était d'ailleurs le contemporain 
de Philippe-le-Bel; il avait pu rencontrer, à l'uni- 
versité d'Orléans, où vint le prendre la dignité épis- 
copale, les légistes qui érigeaient l'absolutisme en 

(i) Le même, p. 382. 

(2) Le même, p. Sgô. 

(3; Chroyi. S. Trud. Cont. III, p. 259. 

(4) Hocsem, p. 388. 



4 CHAPITRE XII. 

doctrine politique. Ses attaches de famille, ses ori- 
gines intellectuelles, son tempérament personnel et 
ses intérêts de chef d'État s'unissaient pour lui faire 
épouser les nouvelles théories sur les droits et sur la 
mission des princes. 

Ceux qui avaient le plus à craindre d'un tel prince, 
ce n'étaient pas les bourgeois de Liège, c'étaient 
surtout ces féodaux dont, depuis dix-huit ans, les 
querelles fratricides désolaient le pays. Leur outre- 
cuidance, leur indiscipline, leur perpétuel recours 
aux armes, leur affectation d'ignorer le pouvoir 
pacificateur de l'évêque, tout devait l'irriter contre 
eux. Sans respect pour les vieilles traditions qui 
leur donnaient le droit de guerre privée, il voyait en 
eux des perturbateurs insolents, qu'il lui appartenait 
de châtier en vertu de son haut domaine. Étant le 
souverain justicier du pays, il ne voulait pas atten- 
dre, lorsqu'il se produisait une infraction à l'ordre 
public, qu'il fût saisi par la plainte des intéressés, 
conformément à la coutume barbare. Il revendiquait 
le droit de poursuivre d'office, et, après que le délit 
avait été constaté à la suite d'une enquête, d'infliger 
un châtiment proportionné à la faute. Cette préten- 
tion n'était pas nouvelle : nous avons vu Henri de 
Gueldre essayer vainement de la faire prévaloir en 
1253 (i). Mais, depuis lors, les idées avaient marché 
et, les légistes aidant, le droit dessinait la courbe 
d'une évolution bienfaisante. En frappant, au nom 
de la patrie, les hobereaux turbulents retranchés 
derrière la Loi Chaiiemagne, le prince pouvait se 
dire qu'il faisait œuvre de progrès et de civilisation. 

(i) V. ci-dessus t. I, p. 184. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 5 

Ce furent donc les féodaux qui reçurent ses pre- 
miers coups. Il s'attaqua d'abord aux Waroux, 
appuyés sur le patriciat des villes de Huy. de Dinant 
et de Fosse (i). Les Hutois ne manquèrent pas de 
faire remarquer qu'on les frappait pour des fautes 
beaucoup moins graves que celles des Liégeois, aux- 
quels on semblait pardonner tout (2). Les Awans, 
naturellement, s'empressèrent de grossir les rangs de 
l'armée épiscopale : on y remarquait notamment le 
chef de leur parti, le châtelain de Waremme et le 
remuant Eustache le Franchomme (3). Devant ce 
déploiement de forces, les nobles hesbignons ne tar- 
dèrent pas à céder; ils abandonnèrent les villes qui 
avaient fait cause commune avec eux, et celles-ci 
lurent obligées, à leur tour, de signer la paix de 
Hansinelle (i3i4) (4). 

Après ce premier succès obtenu sur les Waroux, 
le prince crut pouvoir s'attaquer aux Awans. Ceux-ci 
s'étaient singulièrement refroidis à son endroit, 
depuis que, devenu le débiteur du riche Henri de 
Hermalle, chef du parti Waroux, il lui avait confié 
les importantes fonctions de maréchal de la princi- 
pauté (5). Mais bientôt Adolphe devait leur fournir 
un motif plus sérieux de ressentiment. Dans une 
réunion des États, à laquelle assistèrent les deux 

(i) Warnant, p. 271 . 

(2) Episcopus majora facta Leodiensibus remiserat et pro minoribus volebat 
eos (Hoyenses) punire. Warnant p. 270. 

(3) Episcopus magnum exercitum congregavit, in que dominus de Faco- 
monte cum suâ militiâ et Wiliielmus castellanus Waremmiae ac dominus 
Eustachius dictus Franshons cum pluribus domus de Awans episcopo scr- 
viebant. Hocsem, p. 36G. 

(4) V. le texte de cette paix dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 149. 

(5) Hâc de causa pars de Awans ab episcopo elongatur, et pars adversa se 
recolligit circa ipsum. Hocsem, p. 870. 



6 CHAPITRE XII. 

maîtres de la Cité, il annonça son intention de répri- 
mer impitoyablement les attentats à l'ordre public et 
de faire régner une justice égale pour tous. Il vou- 
lait, disait-il, procéder indistinctement contre tous 
les perturbateurs, sans tolérer que les puissants invo- 
quassent le bénéfice de la Loi Charlerna^ne. C'était 
parler d'or, et l'assemblée toute entière, au dire du 
chroniqueur, applaudit avec enthousiasme l'évêque 
justicier (i). Ainsi encouragé, Adolphe s'empressa de 
passer aux actes, et, par ses ordres, le maréchal de 
la principauté se mit à sévir. La première victime 
de sa juste sévérité fut Eustache le Franchomme 
de Hognoul, Convaincu de brigandage de grand 
chemin, il subit la peine capitale (2). 

Les Awans, exaspérés, poussèrent les hauts cris et 
jurèrent de se venger du prince. Un personnage 
équivoque, le mambour Alard de Pesches, qui avait 
des ressentiments personnels contre Adolphe (3), se 
fit l'ardent promoteur de leur campagne. Bientôt, 
grâce à leurs nombreuses relations de parenté à 
Liège, les Awans parvinrent à entraîner les bour- 
geois de cette ville dans la rébellion. Cette interven- 
tion de la Cité en faveur d'une féodalité turbulente 
que tout séparait d'elle est bien faite pour surprendre 
à première vue. Pourquoi la Cité, trahissant le prince 

(1) Episcopus partem terrae militum cum caeteris probis viris quos habere 
potuit cum rectoribus civitatis ad capitulum convocavit, de quorum omnium 
concilio episcopus mamburno praecepit ut indifferenter ex alto dominio 
delicta rite probata corrigeret non parcendo diviti seu pauperi etc. Hocsem, 
p. 371. 

(2) Hocsem, p. Syi. 

(3) Sur la nature de ces ressentiments, voir Hocsem, p. Syi. Alard de 
Pesches était mambour de la principauté depuis i3i2. (Bormans et School- 
meesters, t. III, p. u5;. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 7 

dont elle a eu tant à se louer, n'est-elle plus à ses 
côtés à l'heure où il veut faire régner le droit com- 
mun ? Pourquoi rencontrons-nous la démocratie 
liégeoise dans le camp des réactionnaires féodaux 
qui luttent pour la défense du droit barbare et du 
privilège archaïque? 

La réponse à cette question ne doit pas être cher- 
chée bien loin. 

Exaltés par leur récent triomphe sur les grands, 
devenus les maîtres de la Cité, après avoir si long- 
temps été exclus de toute vie politique, les petits de 
Liège n'étaient pas faciles à gouverner, môme pour 
un prince plus adroit et plus modéré qu'Adolphe de 
La Marck. Ils étaient assez portés à se croire invin- 
cibles, et à s'attribuer tous les droits de ceux qui ont 
la force. Délimiter pacifiquement, et de concert avec 
l'évêque, les confins de la liberté communale et de 
l'autorité princière, c'était une idée aussi étrangère 
à leurs conceptions que pouvait l'être à Adolphe celle 
d'un régime constitutionnel. D'emblée, ils en étaient 
arrivés après le Mal Saint Martin aux prétentions les 
plus radicales. A la vérité, on ne peut pas affirmer que 
leurs dirigeants aient eu des principes d'une grande 
netteté au sujet des questions délicates et complexes 
que soulevait la vie publique, et il est permis de 
croire que ce sont les événements eux-mêmes qui se 
sont chargés d'écrire au jour le jour le programme 
politique de la démocratie liégeoise. On ne se trom- 
pera pas toutefois si l'on admet que, comme dans les 
autres communes, l'idéal vaguement envisagé à Liège 
était celui qui, en Allemagne, trouvait son expression 
dans ce qu'on appelait une ville libre i?npériale. 
Celle-ci constituait une république municipale qui 



8 CHAPITRE XII. 

se gouvernait elle-même avec une absolue indépen- 
dance. 

Mais il faut dire plus. La liberté, même dans 
ces termes presque illimités, ne suffit plus à la ville 
de Liège. L'hégémonie morale qu'elle exerce depuis 
1229 sur les bonnes villes du pays ne satisfait pas 
davantage son ambition : c'est à la souveraineté 
qu'elle aspire. Dans le milieu politique dont elle fait 
partie, il y a eu jusqu'à présent une autorité suprême : 
celle du prince. Elle veut en créer une autre, la 
sienne. Non qu'elle se propose de renverser le prince, 
ou de lui contester son droit de gouverner la princi- 
pauté. Seulement, elle paralyse l'exercice de ce droit 
en prétendant l'exercer concurremment avec lui, au 
risque de provoquer d'interminables conflits et de 
déchaîner l'anarchie en permanence. Un contempo- 
rain perspicace l'a fait remarquer : la Cité parle 
comme si elle était le prince, la Cité usurpe les pré- 
rogatives du prince, la Cité oppose son autorité à 
l'autorité du prince (1). Elle combat l'arbitraire prin- 
cier, c'est entendu. Mais elle y substitue son propre 
arbitraire. Et la question en débat entre elle et lui, 
ce ne sera pas de savoir quelle sera la nature du 
gouvernement, ce sera de savoir s'il y aura un maître 
ou s'il y en aura deux. 

Ainsi s'explique la bizarre constellation politique 
qui nous montre la démocratie liégeoise liguée avec 
la réaction féodale contre le pouvoir princier. Si 
contradictoires que puissent être les programmes de 
ces deux alliés, l'opposition au maître commun est 
un lien suffisamment fort pour maintenir la cohésion 

(1) V. les passages de Hocsem cités page 9. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. g 

dans ce groupement hétérogène, où Liège et Huy voi- 
sinent avec les Awans et avec le comte de Looz- 
Chiny. 

L'intervention de la Cité dans le débat entre le 
prince et les féodaux revêt ce caractère d'outrecui- 
dance qui fut, dès le premier jour, la marque de 
la démocratie victorieuse. Au maréchal de la prin- 
cipauté, qui ne relevait que du souverain, elle enjoi- 
gnit de donner satisfaction à Alard de Pesches et de 
venir faire amende honorable à Liège ( i). Et comme, 
naturellement, le maréchal dédaigna d'obtempérer 
à une injonction aussi extravagante, elle se mit à 
armer. 

Il faut rendre cette justice à Adolphe : à l'outre- 
cuidance de la Cité, il opposa une longanimité méri- 
toire chez un homme de son tempérament et de son 
éducation. Il ofïrit aux Liégeois de déférer ses actes 
à l'arbitrage du Chapitre et des prud'hommes du 
pays, promettant de se conformer à leur décision, si 
elle lui était défavorable. Il leur demanda aussi de 
pouvoir s'adresser à eux de vive voix, pour dissiper 
le malentendu qui pouvait exister entre eux et lui. 
Tout fut inutile : les Liégeois, excités par les Awans, 
refusèrent de l'écouter, et se portèrent d'emblée aux 
pires excès. Ils ne se contentèrent pas de piller la 
mense épiscopale; ils proclamèrent « aubains » (c'est- 
à-dire privés de leur droit de bourgeoisie) tous ceux 
qui, nobles ou non. refusaient de s'associer à leur 
rébellion (2). Us allèrent plus loin : par ime de ces 

(i) Quasi principes terrae marcscalco praecipiuut etc Hocsem, p. 372. 

(2. Communi consilio rjnasi novi principes milites et burgen<îes ac ceteros 
suis praeceptis parera nolentes albanos fecerunt quodam génère proscribendi. 
Hocsem, p. 372. 



10 CHAPITRE XII. 

mesures qui sont comme l'explosion soudaine d'une 
barbarie mal domptée, ils mirent en quelque sorte à 
prix la tête des partisans de l'évêque, et plus d'un de 
ces malheureux périt victime de sa fidélité au prince 
légitime. Enfin, ils couronnèrent cette série de vio- 
lences par un dernier acte d'illégalité en procla- 
mant le comte de Looz-Chiny mambour de la prin- 
cipauté (i). 

Adolphe connut alors des jours de véritable dé- 
tresse. Tandis que Liège et Huy lui faisaient une 
guerre acharnée, les autres bonnes villes lui fer- 
maient leurs portes et refusaient de venir à son aide. 
Le seul refuge qui lui restait pour sa propre personne 
et pour ses soldats, c'étaient ses châteaux-forts, tels 
que Bouillon, Moha, Franchimont, ou encore celui 
de Logne, qui fut mis à sa disposition par l'abbé de 
Stavelot. Nous le retrouvons finalement à Léau, sur 
les terres de son allié le duc de Brabant. Il lui fallut 
transporter le Chapitre de Saint-Lambert à Namur, 
c'est-à-dire en terre étrangère, pendant qu'il assignait 
Dinant comme retraite à l'ofïicialité et aux cours 
inférieures Mais ici encore, un mécompte l'atten- 
dait. Il y avait treize ans que le Chapitre était l'allié 
du parti populaire; mis en demeure de rompre les 
liens qui les rattachaient aux petits, un grand nombre 
de ses membres ne put pas s'y décider et refusa de 
quitter Liège. 

Les péripéties de la lutte sont peu connues : les 
chroniqueurs ne relatent que la destruction du 
château de Hermalle par les Liégeois, et le siège 

(i) Hocsem, p 371. II succédait dans cet office à Alard de Pesches, qui, 
probablement, y avait renoncé pour cause de maladie incipiens aegrotare, 
écrit Hocsem p. Syi). 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. l I 

infructueux de celui de Moha par les Hutois. Pen- 
dant ce temps, l'éveque faisait la guérilla, brûlait 
des maisons et des moulins. La lutte se poursuivit 
au cours d'une année désolée par la famine et par la 
peste; ce fut l'intervention du Chapitre qui amena 
finalement la paix. Signée le 18 jum i3i6, la Paix 
de Fexhe est le document le plus célèbre de l'histoire 
du pays de Liège, où elle prend la même place que 
la Magna charta dans l'histoire d'Angleterre, que la 
charte de Cortenberg dans l'histoire du Brabant. Il 
y a même lieu de remarquer que la charte de Cor- 
tenberg, émise en i3i2, a formulé quatre ans avant 
la paix de Fexhe les grands principes que va consa- 
.crer celle-ci. La parenté entre les deux actes est in- 
contestable, et elle olFre une des nombreuses preuves 
de l'entrecours des peuples dans le domaine pacifique 
de la civilisation. La Paix de Fexhe devint pour la 
principauté entière ce qu'était pour la Cité la charte 
de 1208 : la pierre angulaire de son droit public. 
Les Liégeois ne cessèrent de la considérer comme le 
palladium de leurs libertés, et tous les partis à tour 
de rôle, pendant les siècles suivants, en invoquèrent 
les clauses comme de véritables principes de droit 
constitutionnel ( 1). 

L'immense portée de la Paix de P^exhe tient tout 
entière dans deux dispositions essentielles. L'une de 
celles-ci veut que le pouvoir législatif appartienne au 
sens du pays, c'est-à-dire aux trois États régulière- 
ment assemblés. « Se en alcuns cas la loy et le cous- 
tumes de pays sont trop larges ou trop roides ou 
trop estroites, che doit estre atemprcit en temps et en 

(1) Du temps de Hocsem, un exemplaire en était suspendu dans la salle 
des séances capitulaires. V. Hocsem. p. SyS, faussement paginée 383. 



12 CHAPITRE XII. 

lieu par le sens de pays » (i). Cet article, dont il 
semble difficile d'exagérer la valeur, faisait du pays 
de Liège, dès le XI V<^ siècle, un état parlementaire 
et représentatif. 

L'autre disposition n'a pas une moindre impor- 
tance au point de vue des libertés publiques. Elle 
veut que <( cascuwi soit meneis et tr ai tics par loy et 
par jugement des esqiievins ou d'ommes, solonc ce que 
a cascun et à cas affierat, et nient aultrement (2). 

A vrai dire, l'article reconnaissait le droit du 
prince de punir en vertu de son haut domaine cer- 
taines infractions particulièrement graves à la paix 
publique, mais ces cas étaient fort rares et ne pou- 
vaient en rien altérer le caractère de la stipulation 
qu'on vient de lire. Pour les Liégeois, aucun de 
leurs nombreux privilèges n'avait la valeur de celui- 
ci; aussi les bonnes villes de Saint-Trond, Maestricht, 
Huy et Fosse se firent-elles donner un acte complé- 
mentaire de la paix de Fexhe, daté du même jour et 
déclarant en termes exprès, pour les bourgeois de 
chacune d'elles, qu'ils seront menés par loi et par 
jugement (3). 

On devine, en lisant à la distance de six siècles les 
pages historiques où cette précieuse garantie de la 
liberté civile reparaît avec l'expressive monotonie 
d'une formule liturgique, l'état d'esprit des hommes 
qui l'y ont fait inscrire. Il leur semblait que la liberté 
ne datait vraiment que du jour où un texte formel la 
mettait à l'abri des dangers dont elle était menacée 
par l'arbitraire princier. 

(1) PaÎK de Fexhe, art. ii dans Bormans, Oi'donnances, t. I, p. ôy. 

(2) Paix de Fexhe , art. 2, p. 1 55. Cf. la Charte de Cortenberg : à loi et à sentence. 
(3} Bormans, Ordonnances, t. I, p. i58. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. l3 

Mais il ne suffisait pas, pour cela, d'avoir inscrit 
le principe dans le texte de l'accord : il fallait créer 
une sanction efficace. Les Liégeois s'en rendaient 
bien compte : déjà en 1291, la Paix de Huy avait 
envisagé le cas où le prince ne voudrait pas « mener 
le païs par droit et par loi » et elle avait décidé 
qu'alors le Chapitre devait « estre devers celui cui 
on nierait droit et loi » (1). C'était quelque chose, 
puisque le Chapitre était en quelque sorte le co- 
seigneur du pays et pouvait être utilement employé 
comme contre-poids de la toute-puissance princière. 
Toutefois, cette déclaration ne sortait pas encore des 
généralités vagues et imprécises : rien ne promettait 
que le Chapitre serait disposé à remplir sa mission, 
ni qu'il s'en acquitterait à la satisfaction du public. 
Il manquait donc toujours une formule légale réglant 
la manière dont devait se produire l'intervention du 
Chapitre. Ici encore, les Brabançons donnaient aux 
Liégeois un exemple à suivre : ils avaient créé, par 
le Conseil de Cortenberg, l'institution chargée de 
réprimer les abus de pouvoir des officiers du duc, 
et, le cas échéant, de proclamer le refus de service 
si le grief n'était pas redressé. 

Les Liégeois ne suivirent les Brabançons que de 
loin dans la voie des garanties constitutionnelles, et 
voici comment ils les entendirent : 

Le prince s'engageait à faire jurer par tous ses 
officiers, dès leur entrée en charge, qu'ils mèneraient 
chacun « par droit et par jugement ». Si l'un d'eux 
enfreignait ce serment, il était tenu de dédommager 
la partie lésée, et le prince le punissait selon la gra- 

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 207; cf. E. Poullet, Histoire 
nationale, 2f édition, t. II, p. 241. 



14 CHAPITRE XII. 

vite du cas. Le prince tardait-il plus de quinze jours 
à remplir ce devoir, le Chapitre avait pour mission de 
l'en requérir. Et si, dans la seconde quinzaine, il ne 
s'était pas exécuté, le Chapitre, uni au pays, devait l'y 
contraindre «de la meilleure manière qu'il pouvait», 
c'est-à-dire que par lettres ouvertes il mandait à tous 
les juges du pays de cesser de rendre la justice jusqu'à 
ce que le grief du public eût été redressé (i). 

Telles furent les conquêtes de la liberté en i3i6. 
Nul n'en contestera le mérite principal à la Cité. 
Comme en 1229, comme en i253, comme en 1271, 
comme dans toutes les circonstances décisives, en 
un mot, c'est elle qui avait pris l'initiative de la 
résistance et qui avait dirigé le mouvement. Alors 
que toutes les bonnes villes, Huy exceptée, s'étaient 
contentées cette fois de fermer leurs portes au prince 
et s'étaient confinées dans une espèce de neutralité, 
Liège apparaissait de plus en plus comme le centre 
nerveux où l'on pensait et prévoyait pour le reste du 
pays. Là est le grand intérêt que présente désormais 
son histoire. Elle n'est pas seulement un organisme 
politique vivant de sa vie propre, comme toute 
autre commune; elle fait participer à sa vie la nation 
entière.. Les bonnes villes seront la clientèle de la 
Cité. Jusqu'alors, elles se bornaient à venir « en 
recharge » auprès des échevins liégeois. Désormais, 
c'est dans toutes les circonstances mémorables de la 
vie publique qu'elles s'habitueront à venir « à chef, 
de sens » à Liège. j 

(1) C'est le droit de résistance passive. Henaux, t. I, p. 355, n'y a rien 
compris : « Ainsi, écrit-il, aux termes de la Paix de Fexhe, F insurrection 
entrait, comme élément conservateur, dans la constitution du pays. » Il 
n'est pas nécessaire de réfuter une erreur aussi grossière. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XIV" SIECLE. i5 

La Paix de Fexhe ne fut cependant, à l'origine, 
qu'une trêve. Pas plus que la Grande Charte d'An- 
gleterre, elle n'avait mis tin, d'un seul coup, au 
régime de l'arbitraire (i). Il ne paraît pas que tous 

(i) Hocsem n'est pas un admirateur de la Paix de Fexhe : il n'y voit que 
contradiction er incohérence. Chacune des deux parties contractantes, à l'en- 
tendre, a laissé l'autre y inscrire ce qui lui plaisait, et cela parce qu'on voulait 
en finir à tout prix. Dire d'une part que chacun sera mené par loi et juge- 
ment, et, de l'autre, que l'évéque corrigera les méfaiis en vertu de son haut 
domaine, c'est, selon Hocsem, dire blanc et noir : chaque fois qu'on aura à 
se plaindre d'un plus paissant que soi, on demandera qu'il soit puni en vertu 
du haut domaine ; le coupable, au contraire, voudra être mené par loi et par 
jugement, et ainsi, de part et d'autre, on invoquera la même charte en sens 
opposé. Tel est le jugement de Hocsem : c'est celui d'un contemporain qui 
connaît, par expérience, les résultats de la Paix de Fexhe, et qui est d'ailleurs 
un observateur intelligent et perspicace. Henaux, qui n'est rien moins que 
tout cela, se permet de faire à ce sujet la leçon à Hocsem et à tous ceux qui 
s'en rapportent à lui : « De bénévoles lecteurs de Hocsem, tant anciens que 
modernes, ont accueilli cette puérile critique. Y a-t-il, en effet, rien de plus 
clair, de plus logique, que cette disposition de la Paix de Fexhe qui charge 
l'évéque de la vindicte publique, mais à condition de déférer aux tribunaux les 
personnes arrêtées?» (Henaux, I, p. 354, note). C'est la critique de Henaux qui 
est puérile, et elle montre qu'il n'a rien compris à la quesiion, comme l'établit 
M. de Borman, t. I, p. 121, note. La Paix veut que chacun soit mené par loi 
et par jugement, sauf un petit nombre de cas réservés à Yallum domtnium 
du prince ; loi et Jugement et haut domaine s'opposent donc entre eux 
comme deux juridictions différentes, ce dont Henaux n'a pas l'air de se dou- 
ter. Mais la question était de savoir si les cas réservés à Valtnm (fomi)iiittn 
étaient par là même soustraits à la connaissance des tribunaux ordinaires, et 
c'est de ne l'avoir pas nettement tranchée que Hocsem blâme la Paix de 
Fexhe. 

Il faut reconnaître que ce reproche est fondé, mais il faut ajouter que toute 
la Paix de Fexhe ne tient pas dans le seul article incriminé par Hocsem, et 
que ce grief ne l'empêche pas de garder la valeur d'une vraie charte constitu- 
tionnelle. Je ne saurais donc accorder à M. Pirenne, (t. II, p. 37) qu'elle fut 
M un compromis ambigu qui, voulant satisfaire à la fois le prince et les villes, 
ne tranchait rien ». En réalité, elle tranchait pour des siècles les deux prin- 
cipales questions de droit public soulevées à Liège. Les Liégeois ne s'y sont 
pas trompés : à leurs yeux, la Paix de Fexhe a été pour la principauté ce que 
la charte de 1208 a été pour la Cité : la source des droits les plus précieux 
du citoyen. Et M. Pirenne n'a pas laissé de le reconnaître lui-même. « La 
Paix de Fexhe, écrit-il plus loin (p. 40), devait être le point de départ de la 
constitution du pays ». Cela nous met d'accord. 



lé CHAPITRE Xlt. 

les officiers du prince aient pris au sérieux les ora- 
cles de la volonté nationale, malgré l'expression si 
impérative qui venait de lui être donnée. Du moins, 
dès i324, nous entendons de nouvelles récrimina- 
tions : le prince, disait-on, ne respectait pas le traité, 
et le laissait violer impunément par ses agents. 

Ces mésintelligences retentissaient jusqu'en cour de 
Rome, où l'on savait gré à Adolphe de ses offres de 
service contre Louis de Bavière (i). Le pape, plein 
de sollicitude pour les intérêts d'un prélat qui était 
un de ses appuis, intervint lui-même auprès des 
Liégeois pour leur recommander en termes pressants 
de rester unis avec leur évêque (2). Mais les griefs 
subsistaient et, finalement, à la requête de Thierry 
d'Orgeo, qui se plaignait d'avoir été « mené sans 
jugement et hors loi » par le mambour de l'évêché, 
le Chapitre fit usage de la prérogative redoutable que 
lui conférait la Paix de Fexhe : il requit le mambour 
de faire droit et, les deux quinzaines de rigueur 
s'étant écoulées sans qu'il eût obtenu satisfaction, il 
proclama la suspension de la justice dans tout le pays 
(10 août 1329) (3). 

Cette fois, la résistance au prince prenait un carac- 
tère nouveau : elle devenait l'accomplissement d'un 
devoir national, l'exécution d'un engagement solen- 
nel pris sous la foi des serments. Tout le pays fut 
bientôt debout, groupé autour du Chapitre qui était 
le gardien du droit, et de la Cité qui s'en faisait le 
vengeur. Car, aussitôt après l'édit du Chapitre, la 

(i) V. A. Fayen, Lettres de Jean XXII, t. I, p. 485, n" i3i2. 

(2) Le même, t. I, p. 487, n° iSig. 

(3) V. le texte de l'acte dans Jean d'Outremeuse. t. VI, p. 277; cf. Henaux, 
t. I, p. 36o, note. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 17 

Cité avait reconstitué la ligue des bonnes villes. Dans 
de pareilles conditions, il ne restait plus au prince 
qu'à composer (i). 

Cette fois, le Se?is du pays fit un pas de plus. Soit 
qu'il n'eût pas confiance dans le zèle du Chapitre, 
soit plutôt que l'expérience lui eût fait reconnaître 
la difficulté de mettre ce corps en mouvement, il 
imagina de créer un organisme spécial pour stimuler 
son activité. Ce fut la commission des Vingt, dont 
quatre membres étaient choisis par le prince, quatre 
par le Chapitre, quatre par les chevaliers, quatre 
par la Cité, et deux par chacune des bonnes villes de 
Huy et de Dinant. La commission se mit à l'œuvre 
sans retard et élabora un acte contenant les mesures 
exécutoires. Celles-ci atteignaient le prince en pleine 
poitrine. 

Aux termes de la Lettre des Vingt (2), l'homme qui 

(1) Hocsem, p. Syg, est muet sur ces événements. Warnant, p. 285, écrit : 
Deinde civitas imponit episcopo quod non regebat patriam sicut decebat, et 
quod absque lege et judicio episcopatus vexabatur ab ejus justiciis. Attraxerat 
autem civitas pro parte suâ quasi totam patriam. 

(2) V. le texte de la Lettre des Vingt (Jean d'Outremeuse,VI, 277). Hocsem, 
p. 379, en mentionnant ce document, ajoute qu'il énervait la juridiction du 
prince ; continebat enim inter cœtera quod sex laici per patriam eligantur 
coram quibus, si quis sentiret se per episcopum gravatum, sitam proponeret 
quaestionem, et quicquid illi diciarent episcopus facere teneretur. Et sic 
oportuisset episcopum coram subditis suis tanquam suis superioribus liti- 
gasse, principatu ad subditos delegato. Or, il n'y a rien de pareil dans la Lettre 
des Vingt telle qu'elle nous est conservée. 

Certains historiens liégeois, comme Fisen, II, 66 et Henaux, t. I, p. 367, n'ont 
pas remarqué la difficulté et combinent les textes contradictoires de la Lettre 
et de Hocsem; d'autres, comme Foullon, t. I, p. 396, Polain, t. II, p. 1 1 : et 
Daris, t. II, p. 422, la constatent, le premier sans en tirer aucune conclusion, 
le second en supposant que c'est la clause citée par Hocsem qui fut repoussée 
par l'évéque, le troisième en se demandant « si elle n'a pas été retranchée 
par les États », hypothèse qui laisse subsister la difficulté et l'aggrave même, 
car si les États ont biffé la clause qui choquait l'évéque, comment expliquer 
que celui-ci ait persisté dans son opposition ? 

En réalité, la solution du petit problème est des plus simples : Hocsem, 

2 



i8 CHAPITRE XII. 

avait à se plaindre réclamait d'abord auprès de 
l'officier en cause, puis, si celui-ci lui refusait satis- 
faction, auprès des échevins du lieu. Cette démarche 
restait-elle infructueuse, il s'adressait alors au maïeur 
et aux deux maîtres de Liège, de Huy ou de Dinant, 
qui devaient saisir de l'affaire le Chapitre de Saint- 
Lambert Celui-ci requérait le prince de faire droit, 
et, si quinze jours s'étaient écoulés sans résultat, il 
faisait suspendre l'exercice de la justice. Que si le 
prince laissait s'écouler un mois sans redresser le 
grief, alors, disait l'acte en termes d'une concision 
énergique, « le paiis veiroit cornent ons poroit le 
sangneiir destrandre \\) ». Cette disposition, à vrai 
dire, était rigoureusement conforme à l'esprit de la 
Paix de Fexhe, et elle respectait la prérogative du 
Chapitre; seulement, en attribuant un rôle des plus 
accentués aux magistrats des trois villes, elle le 
réduisait au rôle d'instrument passif de ces derniers. 
C'était ceux-ci, désormais, qui jouaient le rôle actif 
dans la répression des abus; les tréfonciers n'inter- 
venaient plus qu'à leur requête, et la prépondérance 
des communes ou du Tiers État sur l'ordre pri- 

qui cite de mémoire, a été distrait, et a mal rendu une disposition de la 
charte où il est effectivement parlé de six laïques. « Après, il est accordeit 
que nuls noveals esquevins des dites trois bonnes vilhes ne soit recheus s'il 
n'a s'x hommes dignes de foid qui jurent après li qu'ilh tinent qu'il a fait 
bon seriment », p. 283). C'est ce qu'a parfaitement démontré A. Wohlwill 
{Die An fange der landstàndisr.hen Verfassung im Bistum Luttich,p. i85), 
auquel adhère M. de Borman, I, p. 126, note 7. La rectification a de l'im- 
portance au point de vue de l'histoire constitutionnelle du pays : l'oppo- 
sition du prince, qui se serait justifiée s'il s'était agi de résister à l'établis- 
sement d'un tribunal de six laïques, perdait presque toute raison d'être dès 
qu'il ne s'agissait plus que de la Lett7-e des Vingt telle que nous l'avons 
conservée. 

(1) V. le texte de l'acte dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 277, dans Rai- 
kem et Polain, t. I, p. 488 et dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 178. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 19 

maire s'annonçait en trait irrécusables dans l'acte 
de i324 (1). 

De tous les articles de la Paix de Fexhe, aucun 
n'était plus odieux à Adolphe de La Marck que 
celui qui visait ses abus de pouvoir. En renforcer les 
dispositions, c'était raviver dans son cœur la colère 
avec laquelle il avait subi l'œuvre de i3i6. Cette fois, 
ses sentiments l'emportèrent : il refusa avec indigna- 
tion de signer la Lettre des Vingt. 

Peu de temps après, la Cité était de nouveau en 
guerre avec le prince. Elle s'opposait à l'exercice de 
toute juridiction épiscopale et défendait au maïeur 
d'exercer ses fonctions dans la ville. De son côté, le 
prince transportait son ofïicialité et les autres cours 
archidiaconales à Huy (20 décembre 1324) et lançait 
l'interdit contre la Cité (14 février i325) (2). 

Faut-il croire, comme le disent des sources d'ail- 
leurs obscures et mal informées, que c'est le refus 
de signer la Lettre des Vingt qui a déchaîné la reprise 
des hostilités (3)? Rien n'est moins vraisemblable. 
Bien avant la suspension de la justice par ordre du 
Chapitre, il y avait eu, entre les prétentions de la 
Cité et l'autorité du prince, des rencontres et des 
heurts de toute nature qui ont été la vraie cause du 
conflit. Nous sommes en mesure de pouvoir affirmer 
ceci de la manière la plus positive. En effet, dans la 
lettre qui fulmine l'interdit et qui est en môme 

(i) C'est ce qu'a bien vu E. Poullet, Histoire politique nationale, 2^ édi- 
tion, t. II, p. 142. 

(2) Hocsem, p. 38o; Warnant, p. 286; Chron. S. Trud. Contin. III, p. 255 ; 
(ces deux derniers copient Hocsem); Levold, p. Sgg. 

(3) Hocsem, p. 37g : Et quia episcopus hanc (ordinationem) noluit sigillare, 
inter ipsum et civitatem discordia renovatur, etc. On a vu ci-dessus combien 
les souvenirs de Hocsem, relativement à l'incident des Vingt, sont confus. 



ao CHAPITRE XII. 

temps un véhément réquisitoire contre la Cité, 
Adolphe a pris soin de nous faire connaître ses griefs. 
Sans omettre les violences contre les personnes et les 
biens des ecclésiastiques, il ramène à quatre points 
principaux les attentats des Liégeois contre son auto- 
rité. La Cité s'emparait des aisances communales, 
qui n'appartenaient qu'à lui; elle se permettait de 
taire des statuts sans son consentement, comme si elle 
avait eu le pouvoir législatif; elle s'arrogeait le droit 
d'avoir une prison et allait même jusqu'à y enfermer 
des clercs, pendant que d'autre part elle ouvrait de 
force les prisons d'Adolphe et mettait en liberté les 
malfaiteurs. Enfin, elle donnait la bourgeoisie afio- 
■ raine à des gens qui ne demeuraient pas dans ses 
murs, et qui se réclamaient de leur qualité de citains 
pour se dérober à la juridiction du prince. 

A ces quatre griefs d'ordre constitutionnel s'en 
ajoutaient d'autres. Les Liégeois entravaient la juri- 
diction du tribunal de la Paix; ils voulaient muni- 
cipaliser l'hospice de Saint-Christophe comme ils 
avaient fait de celui de Cornillon ; ils accordaient 
leur protection aux usuriers contre la sévère justice 
du prévôt de Saint-Lambert (i). 

Le précieux document que nous venons d'analyser 
ne permet pas de s'y tromper : ce n'est pas une 
dissidence au sujet de la Lettre des Vingt, laquelle 
n'est pas même mentionnée, ce sont les prétentions 
opposées du prince et de la Cité sur toute l'étendue 
des confins de leurs droits respectifs qui ont fait 
éclater le nouveau conflit. La lutte, il faut le répéter, 
sera non entre l'autorité et la liberté, mais entre 

'i) V. l'acte d'Adolphe de La Marck, en date du 14 février iSaS, dans 
Jean d'Omremeuse, t. VI, p. 632. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 2t 

deux souverainetés rivales, l'une légale et l'autre 
révolutionnaire. Et jamais entre elles la question ne 
fut posée avec plus de netteté et plus d'ampleur qu'au 
cours de cette guerre acharnée qui dura quatre 
années, et qui mit en œuvre les forces vives des 
deux partis. Liège connaîtra encore d'autres querelles 
intestines, et môme de plus sanglantes; elle n'en 
connaîtra pas dont l'intérêt soit aussi vif. Les plus 
importants problèmes constitutionnels sont en cause, 
et leur solution dépend de l'issue qu'auront les hosti- 
lités. Liège deviendra-t-elle une ville libre impériale 
ou conîinuera-t-elle de reconnaître l'autorité du 
prince-évêque? Telle est la question à laquelle les 
événements allaient se charger de répondre. 

De part et d'autre on recourut aux mesures 
extrêmes. Non content de l'interdit jeté sur la Cité, 
Adolphe excommunia les maîtres et les membres 
du Conseil (i) Mais les Liégeois ne tinrent aucun 
compte de l'interdit. Ils chassèrent les curés qui 
l'observaient, s'emparèrent de leurs biens, firent 
venir des prêtres étrangers qui administrèrent les 
sacrements aux citains et qui enterrèrent leurs 
morts en terre bénite (2). Le maître plébéien, Jean 
Hanoset, déploya un zèle particulier dans cette beso- 
gne de fossoyeur, qui lui valut de la part du clergé 
le sobriquet ironique de nouveau Tobie(3). Les 
Liégeois allèrent plus loin. Ils revinrent au projet 



(1) C'est ce qu'on voit par la lettre de Jean XXII citée page 24 : episcopus 

in magistros gubernatores et juratos excommunicationis sententias 

promulgarit. 

(2) Hocsem, p. 38o; Chron. S. Trud. Contin. III, p. 255. 

(3) Par allusion au livre de Tobie, I, 20 : Esurientes alebat nudisque 
vestimenta praebebat, et mortuis atque occisis sepulturam soUicitus exhibebat. 



22 CHAPITRE XII. 

formule dans la Lettre des Vingt et voulurent con- 
traindre le Chapitre à la signer. 

« Pendant tout le carême, écrit le tréfoncier 
Hocsem, on nous harcela pour nous faire signer la 
Lettre. A la fin, comme nous étions un jour en séance 
capitulaire, les maîtres de la Cité y pénétrèrent, 
exigeant qu'en leur présence chacun de nous for- 
mulât sa manière de voir à ce sujet. Un petit nombre 
des nôtres était de connivence avec eux. Pour moi, 
devant un pareil acte de pression, je voulus me retirer, 
mais le maître Hanoset, qui était d'ailleurs de mes 
amis, se campa devant moi et me barra le passage. 
Je me procurai les clefs du claustrier et sortis par 
la poterne, pour ne pas revenir à Liège pendant 
cinq ans (i) «. 

La plupart des collègues de Hocsem, comme lui, 
se dérobèrent par la fuite aux sommations de la Cité. 
Pendant ce temps, les séditieux employaient vis-à-vis 
des échevins les mêmes violences pour les amener 
à déclarer que les aisances communales apparte- 
naient à la Cité. L'échevinage ne déploya pas autant 
de fermeté que les tréfonciers : cédant à la force, 
il consentit, par l'acte du lo septembre i325, à 
déclarer que les ponts, murs, fossés et aisances de 
Liège étaient la propriété exclusive de la Cité, qui 
avait le droit d'en faire son profit. Il fit une décla- 
ration plus étonnante encore, si l'on pense qu'elle 
lui était imposée par les citains : c'est que le prince 
n'avait dans la Cité d'autre droit que celui qu'il 
tenait de la Loi Charlemagne, c'est-à-dire du vieux 
droit barbare (2). On ne saurait trouver une preuve 

(1) Hocsem, p. 38o. 

(2) L'acte, connu sous le nom de Lettre aux assailles, est du lo septem- 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 23 

plus frappante du caractère excessif des revendica- 
tions communales. Par crainte de l'arbitraire du 
prince, les bourgeois de Liège protestaient contre le 
plus salutaire des progrès; par haine de l'absolu- 
tisme, ils demandaient le retour à la barbarie. 

Adolphe, de son côté, tenait bon et pressait l'exode 
de tous les collèges ecclésiastiques de la Cité. Le 
8 octobre i325, le Chapitre de Saint-Lambert rece- 
vait l'ordre de rejoindre à Huy les diverses cours 
diocésaines (i); dix jours après, la même injonction 
était faite aux chapitres des églises secondaires (2). 
La lenteur et la mauvaise grâce que les tréfonciers 
mirent à obéir sont un indice significatif des sym- 
pathies que la cause populaire gardait dans leurs 
rangs (3). Un tiers du Chapitre de Saint- Lambert lia 
résolument ses destinées à celles des bourgeois; il 

bre i325; on le trouve dans de Borman, t. I, p. 452. Il est manifestement 
extorqué. 1° II est en contradiction flagrante avec l'altitude ordinaire de 
l'échevinage, corps animé d'un esprit conservateur hostile aux innovations 
de la Cité et défenseur, en principe, de la tradition dont il a la garde. 2° Il 
est, d'autre part, le pendant de l'acte que la Cité — nous le savons par 
Hocsem, p. 38o — voulut extorquer au Chapitre de Saint-Lambert, mais 
sans y réussir. 3" D'ailleurs, la paix de Flône (ler juin i33o) le déclare for- 
mellement : Item noies disons et prononchons que la lettre que cil de la 
Citeit al tens de la guerre ont estorse, si que li sires dist, des eschevins de 
Liège, qui fait mention des dits loerissaux et aisenienches, soit mdle. 
(Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 344). Cf. Rausin, Leodimn, p. 442. 
Henaux (t. I, p. 372, note) ne peut naturellement reconnaître cela. Selon lui, 
c'est la Cité qui émet la Lettre aux Assaitles, et qui proclame fièrement 
<( que de toute antiquité, elle a été maîtresse d'elle-même ». Henaux ne 
croyait vraiment pas si bien dire. C'est la Cité, en effet, qui parle dans la 
Lettre, puisque c'est elle qui l'a extorquée, et le comique de la méprise de 
Henaux saute aux yeux. 

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 280. 

(2) L'acte se trouve sans date dans Hocsem, p. 382, et avec celle du 
18 octobre i326 dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 298, où il faut lire i325. 

(3) Hocsem, après avoir reproduit la lettre d'Adolphe, va jusqu'à écrire : 
Hae tamen litterœ recipiuntur in vanum. 



a4 CHAPITRE XII. 

resta à Liège et continua de se comporter comme 
constituant le Chapitre à lui seul (i). 

Finalement, les hostilités éclatèrent. Déjà, vers le 
i^r octobre, les troupes du prince et celles des villes 
s'étaient trouvées en présence dans la plaine de 
Crisnée et allaient en venir aux mains, lorsque 
l'altitude équivoque de Jean l'Aveugle, qui était là 
comme allié d'Adolphe de La Marck, contraignit 
celui-ci à se retirer (2). Il reprit la campagne dans 
les premières semaines de 1826, appuyé cette fois 
sur le concours plus sûr du comte Louis de Looz(3). 
Le 4 février, les milices liégeoises, qui étaient venues 
pour détruire le château de Momalle appartenant 
au maréchal du prince, tombèrent sur la formidable 
armée des alliés et n'échappèrent à un désastre 
qu'en traitant (4). Une commission arbitrale, à la 
tête de laquelle le pape plaça l'abbé de Saint-Nicaise 
de Reims, fut nommée par les deux parties : elle finit 
par élaborer le Compromis de Wihogne (5 juin). 

Cet acte important marque un sincère effort, sinon 



(1) V. les trois lettres d'Adolphe de La Marck, la ire du 8 octobre iSaS 
(per favorem quorumdam canonicorum Leodiensium) Bormans et School- 
meesters, t. III, p. 280; l'autre non datée (i325), dans Hocsem, p. 383, disant 
que major et sanior pars tothis capituli s'est transférée à Huy: la 3^ de i328, 
au pape (AHEB, t. XV, p. 12), et le témoignage de Hocsem, p. 38o, sur la 
connivence de quelques membres du Chapitre avec la Cité {quibusdam de 
noslris in hoc consentientibus, paucis tamp.n). Enfin, la lettre du pape 
Jean XXII, datée d'Avignon le 3i juillet 1327 : major et sanior pars, imo 

duae partes et amplius canonicorum ad praedictam villam Hoy 

se transtulerunt (Hocsem, p. Sgo; Jean d'Outremeuse, VI, p. 401). 

V. toute l'affaire exposée en détail dans la lettre ci-dessus citée de Jean XXII. 

(2) Hocsem, p. 38i. Warnant ne parle pas de cet épisode. La Chronique de 
Saint Trond, p. 256, dit que le châtelain de Waremme se réconcilia avec 
révéque à Crisnée. 

(3) Acte du 1er mars i32Ô dans Bormans et Schoolmeesters, t. 111, p. 327. 

(4) Warnant, pp. 289-290. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XIV« SIÈCLE. 2 5 

pour concilier les prétentions rivales du prince et de 
la Cité, du moins pour les départager au moyen d'un 
ensemble de mesures transactionnelles (i). Il donna 
satisfaction à Adolphe en lui reconnaissant le droit 
exclusit d'avoir une prison, et à la Cité en consentant 
à ce qu'elle se donnât librement des statuts, sauf à 
les faire ratifier par le prince (2). Pour ce qui con- 
cernait les afforains, il accorda à la Cité qu'il y en 
eût, et au prince qu'ils fussent tenus à résider la 
moitié de l'année. Enfin, quant à la question des 
aisances, il en chargea une commission nommée 
moitié par le prince et moitié par la Cité, avec l'abbé 
de Saint-Nicaise comme « deseurtrain ». 

En outre, l'article qui consacrait le droit de la 
Cite de faire des statuts recevait une sanction par la 
création d'un tribunal de 24 membres, que le prince 
choisissait dans les six vinâves parmi les jurés et 
gouverneurs, moitié grands et moitié petits. Ce 
tribunal connaissait de toutes les infractions aux 
statuts et jugeait parallèlement au tribunal des éche- 
vins : on pouvait porter sa cause indifféremment 
devant l'un ou l'autre, mais une fois qu'on avait fait 
choix d'une juridiction, on devait s'y tenir (3). 



(t) En voir le texte dans Bormans, Ordonnances^ t. I, p. 177 et dans Bor- 
mans et Schoolmeesters, t. III, p. 2g5. 

(2) « Promirement, quant au point délie justiche de Liège, est aviseit que 

boins status soient fais par le Citeit de Liège, à durer quinze ans, et 

que ches status soient présentés à monsaingneur de Liège et par li examineis 

et, se mestier est, corrigiez et amendeis par son conseilhe et la Citeit ». 

Bormans, Ordonnances, t. I, p. 177, art. i. 

Daris, t. II, p. 433 : « Des statuts criminels et autres pourront être faits par 
la Cité, mais ils devrcn: être examinés et approuvés par le prince, par son 
conseil et par celui de la Cité ». On ne saurait traduire d'une manière plus 
inexacte un passage parfaitement clair. 

(3) M. Pirenne, Histoire de la constitution de la ville de Linant au 



26 CHAPITRE XII. 

Le croirait- on? Le (^otnpromis de Wihogne , qui 
iKuis apparaît comme Ja consécration d'importantes 
conquêtes réalisées par la liberté communale, ne 
parut pas suffisant aux arbitres liégeois, qui refusèrent 
de l'accepter. L'abbé de Saint-Nicaise aurait eu, aux 
termes de la convention, le droit de le rendre obli- 
gatoire en l'approuvant, mais, à ce qu'il paraît, il 
avait promis aux Liégeois de ne pas le faire malgré 
eux, et c'est ainsi que ce grand travail resta infruc- 
tueux (i). Le pape, il est vrai, confirma lui-même 
l'acte auquel son délégué n'avait pas osé mettre son 
sceau (2), mais il ne paraît pas que les Liégeois aient 
déféré à la volonté du souverain pontife : ils se trou- 
vaient dans la situation singulière et peu honorable 
de trahir leur parole, de violer le droit des gens et 
d'être en conflit avec le Saint-Siège. 

Les hostilités reprirent donc de plus belle, et se 
prolongèrent pendant les années i326 et 1827 jusqu'à 
l'automne de i328. Pendant plus de trois ans, de 
par la volonté de la ville de Liège, les horreurs de 
la guerre s'abattirent sur les fertiles campagnes 
hesbignonnes. L'acharnement dont fait preuve la 
Cité est le plus instructif de tous les témoignages que 

moyen-âge, p. 47, note i, se persuade que la paix (compromis) de Wihogne 
« exclut forinellement les échevins du Conseil de Liège ». Non; il ne s'agit 
pas ici du Conseil, mais de 24 juges qui sont choisis parmi les jurés et gou- 
verneurs de Liège tant grands que petits, hors mis les échevins de Liège, 
et cela se comprend, puisqu'il s'agit précisément de créer un tribunal de la 
Cité jugeant parallèlement à celui des échevins, 

(1) Hocsem, p. '-584. 

Veut-on savoir comment ce passage de Hocsem est interprété par Henaux, 
t. I, p. 376 : (f Le légat du pape lui-même trouva les prétentions de l'évêque 
tellement exorbitantes qu'il n'osa point en prendre la défense ». Henaux se 
moque visiblement de ses lecteurs. 

(2) Ordinatio tamen per papam fuit postmodum confirmata. Hocsem, 
p. 384, 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XI Ve SIECLE. 27 

l'histoire puisse enregistrer : il nous renseigne sur 
les rêves et les espérances de la démocratie liégeoise. 
Dans leur radicalisme juvénile, les citains ne peuvent 
se résigner à sacrifier la moindre partie de leur 
programme : il leur faut tout ou rien, et plutôt 
que de consentir à une transaction, ils exposeront 
leur propre existence, Combien il serait important 
pour l'historien de pouvoir pénétrer, à la suite de 
ces hommes passionnés, dans les séances du Conseil 
et dans les assemblées de métiers où, pendant ces 
années de fièvre, durent se débattre au milieu des 
orages les intérêts pour lesquels les milices com- 
munales versaient leur sang au dehors! Malheu- 
reusement, nous sommes plus abandonnés que 
jamais par les chroniqueurs et c'est avec la plus 
extrême difficulté que nous parvenons à soulever 
une partie du voile qui couvre ce lointain passé. 

La Cité était alors à la dévotion de deux hommes, 
qu'elle écoutait aveuglément et qui peuvent être 
considérés comme les arbitres de ses [destinées. 
L'un d'eux était le pelletier Pierre Andricas (i), qui 
parvint deux fois, en 1327(2) et en i33i(3), aux hon- 
neurs de la maîtrise. C'était, au dire de Hocsem (4), 
un personnage exalté, mais doué d'une éloquence 
naturelle qui lui assurait un grand ascendant sur la 
multitude. Aussi avait-il été, en 1324, un des quatre 
délégués que la Cité avait envoyés à l'éphémère 



(1) V. la notice que je lui ai consacrée dans le Bulletin de V Académie 
Royale de Belgique, 1907. 

(2) Hocsem, p. 387. 

(3) Hocsem, p. 406. 

(4) Hocsem emploie, pour le qualifier, l'expression capitosus, que Ducange 
interprète par mente captus. 



28 CHAPITRE XII. 

Conseil des Vingt (i). Il ne cessait d'exhorter le peuple 
à défendre ses libertés, mais, s'il en faut croire un 
contemporain, il était surtout préoccupé de favoriser 
le parti des Awans et le châtelain de Waremme, son 
parent, et son but était, en affaiblissant considéra- 
blement les Waroux, de forcer le prince à rappeler 
le châtelain dans son conseil 12). 

L'autre meneur, qui disparaît dans la pénombre 
au point que les historiens liégeois n'ont pas même 
prononcé son nom, était une force intellectuelle bien 
autrement dangereuse que Pierre Andricas. Maître 
André de Ferrières — c'est ainsi qu'il s'appelle — 
était un clerc qui occupait les fonctions de secrétaire 
du Conseil communal de Liège, dès lors impor- 
tantes par l'influence qu'elles lui assuraient. Le 
Chapitre le dénonce comme l'auteur responsable de 
tous les troubles et trace de lui un portrait qui n'est 
certes pas embelli : fils de prêtre, ayant lui-même 
reçu les ordres, mais, à ce qu'il paraît, vivant en 
concubinage (3j, il était d'autant plus dangereux 
qu'on le connaissait moins, et que le pape lui-même, 
trompé aux apparences, avait porté sur lui un juge- 
ment favorable. C'était maître André, cependant, 
qui avait poussé le peuple à se révolter contre le 
prince légitime, à mépriser l'interdit, à profaner les 
églises, à dépouiller le clergé, à proscrire les prêtres, 
en un mot, à commettre les innombrables attentats 
qui scandalisaient les fidèles. 



(1) V. le texte de l'acte dans Jean d'Outremeuse, t VI, p. 277. 

(2) Hocsem, pp. 387088. 

(3) C'est du moins ainsi, je pense, qu'il faut interpréter l'expression de 
bignmus employée par le Chapitre : uni à l'Église par le sacrement de 
l'ordre, André devient bigame par le fait de son union avec une femme. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIECLE. 29 

Tels sont les traits peu flattés sous lesquels, puisque 
leurs pareils ne savaient pas peindre, les instigateurs 
de la Cité nous apparaissent dans la philippique du 
Chapitre (i). 

Entraînés par Andricas, les Liégeois mirent à leur 
tête cinq capitaines (2), engagèrent des mercenaires 
et reprirent la campagne. Les principales villes du 
pays : Huy, Dinant, Tongres, Saint-Trond et Fosse 
s'étaient de nouveau jointes à eux, comme dans 
toutes les grandes circonstances (3). Ils allèrent 
successivement détruire le château de Gautier de 
Momalle, maréchal de la principauté, celui d'Arnoul 
de Saint-Jean près de Warnant et celui de Libert de 
Villers (4). 

Dans sa détresse, Adolphe recourut au pape, 
auquel il exposa l'histoire de son dissentiment avec 
ses sujets, en le priant de lui prêter le concours de 
ses armes spirituelles. Il ne se contenta pas de lui 
écrire directement; il le fit solliciter aussi par le 
Chapitre et par les princes ses alliés, et même par le 
roi de France, auquel il fut toujours dévoué et qui 
lui payait une pension annuelle de mille livres 
parisis. Tout cet ensemble de lettres formait un 
Livre bleu que l'historien de ces troubles a eu sous 



(1) V. sa lettre dans Hocsem. p. 392. Le style de ce document, certaines 
expressions très caractéristiques, le soin pris par notre chroniqueur de nous 
le communiquer, le fait qu'il a plus d'une fois servi de secrétaire au Chapitre, 
m'induisent à croire que nous avons ici sous les yeux sa prose. 

(2) Leodiensis populus — — — sibi quinque capitaneos eligens. Lette 
d'Adolphe au roi de France dans Hocsem. p. 889 

(3) Warnant, p. 3o5. Pour Tongres, ajoutez Hocsem, p. 388, et la lettre 
d".\dolphe au pape 1. c. : nunc tandem sibi confoederatis quibusdam oppidis 
terrae nostrae. 

(4j Hocsem, p. 388. 



3o CHAPITRE XII. 

les yeux et auquel il renvoie le lecteur (i). Sollicité 
de tant de côtés à la fois, le pape évoqua le débat à 
son tribunal, et enjoignit aux parties de comparaître 
à Avignon par la personne de leurs délégués (2). 
La lutte qui se déroulait sur les bords de la Meuse 
allait se continuer sur les bords du Rhône, devant 
le chef de la chrétienté. 

La Cité se prépara à la soutenir vigoureusement. 
Elle envoya à Avignon quatre ambassadeurs, parmi 
lesquels Jean de Lardier, chevalier, et maître André, 
son clerc communal. Ils étaient munis de grandes 
sommes d'argent, sans doute pour disposer favora- 
blement les juges, et porteurs de plus d'une centaine 
de lettres d'adhésion extorquées, au dire du Chapitre, 
à des échevins, à des chevaliers, à des religieux et à 
des bourgeois de Liège (3). D'après un chroniqueur, 
ils étaient chargés de demander au pape la déposition 
d'Adolphe de La Marck (4). Les ambassadeurs de la 
Cité partirent au commencement du carême de i328. 
Pendant qu'ils se mettaient en route, un courrier 
dépêché par le Chapitre les précédait à Avignon, pour 
y dénoncer leurs violences et prémunir le pape contre 
eux (5) Mais ce fut une précaution inutile. La dépu- 
tation liégeoise, évitant la route ordinaire pour dé- 

(1) Super eodem negocio papae scripserunt epistolas praelati et principes 
convicini, quas in libello epistolarum hujusmodi qui velit poterit invenire, 
quas causa brevitatis liic interserere praetermitto. Hocsem, p. SSg. De toutes 
ces lettres, il nous a conservé celle d'Adolphe au roi de PVance Charles IV, 
p. 38S; on la trouve aussi dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 400. 

(2) La lettre du pape, datée d'Avignon le 3i juillet )327, se trouve dans 
Hocsem, p. 889 et dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 401. 

(3j Voir la lettre du Chapitre à son doyen dans Hocsem, p. 393. 

(4) Warnant, p. 292. 

(5) La lettre est dans Hocsem, pp. 392-94 et dans Jean d'Outremeuse, t. VI, 
p. 419. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XI Ve SIECLE. 3l 

pister les ennemis, avait pris par la Flandre et par 
Tournai pour de là gagner la France. Malheureuse- 
ment, le secret de cet itinéraire fut éventé, et à peine 
les députés étaient-ils arrivés dans les environs de 
Saint-Quentin, qu'ils tombaient dans une embuscade 
tendue par les partisans du prince (i). 

Lorsque cette nouvelle arriva dans la Cité, elle y 
déchaîna une véritable tempête. Les Liégeois per- 
daient plusieurs de leurs principaux chefs et toutes 
ressources en numéraire. Ils usèrent de représailles 
en jetant dans les fers les parents du maréchal, et 
envoyèrent à Avignon un nouveau réquisitoire contre 
le prince (2). Indignés de ce que la ville de Huy eût 
laissé circuler chez elle les ravisseurs, ils rompirent 
l'alliance avec elle, et leurs envoyés allèrent, dans 
une assemblée plénière des Hutois, déchirer le traité 
d'alliance entre les deux villes (3). Telle était l'exas- 
pération de la Cité qu'elle refusa de profiter d'une 
suspension de l'interdit à l'occasion de la Pentecôte : 
elle défendit au clergé de célébrer cette fête, s'il ne 
voulait s'engager à reprendre purement et simple- 
ment son ministère : preuve éloquente du tort que 
faisait à la religion l'abus des armes spirituelles dans 
les conflits politiques (4). 

(1) Hocsem, p. 892; Warnant, p. 298; Chron. Trud. Contin. III, p. 257; 
Levold de Northof, pp. 399-400; lettre de quelques chanoines de Liège au 
pape dans Schoonbroodt, Inventaire de Saint-Martm, p. 258, qui en repro- 
duit le texte. 

(2) Sur ce document et sur la réfutation qui en fut envoyée à Avignon 
par le Chapitre, v. Hocsem, p. 894. 

(3) Hocsem, p. 396; Chron. S. Trv.d. Contin. III, p. 257. 

(4) Je me rencontre ici avec Fisen, II, 3, qui, à l'occasion de l'interdit de 
1253, écrit : Severa ista punitio est, qua in cives raro deinceps episcopos 
animadvertisse reperio, non illo semper emolumenio quod sperari poterat. 
Nam obstinatis semel animis ad tuenda quae sibi fingunt jura, ridentur 
subinde quae vim nullam inferunt. 



32 CHAPITRE XII. 

Sans laisser à leur colère contre Huy le temps de 
se calmer, les Liégeois coururent attaquer cette ville 
(27 mai i328). Ils étaient assistés des milices de 
Tongres et de Saint-Trond, et renforcés d'un bon 
nombre de chevaliers du parti d'Aw^ans : cela faisait 
une armée de 3o,ooo hommes au dire d'un contempo- 
rain (1), dont le chiffre est sans doute exagéré. Adolphe 
était dans la ville; il combattit bravement à la tête 
d'un petit nombre de fidèles au thier de Nierbonne, 
pour empêcher les Liégeois de prendre les forces de 
Huy à revers après avoir gravi cette montagne. 
Plus d'un Liégeois tomba sous les coups du belli- 
queux prélat, dont un témoin oculaire atteste l'intré- 
pidité et la belle prestance pendant cette journée. 
C'était, dit Hocsem avec une admiration un peu hési- 
tante, un Achille ou un Hector plutôt qa'un pontife. 

Encouragés par la vaillance de leur prince, les 
Hutois se défendirent vigoureusement; les femmes 
elles-mêmes prirent part à l'action en fournissant les 
projectiles aux soldats de l'évêque. La victoire de 
celui-ci fut complète; les Liégeois, grands et petits, 
finirent par se débander dans une fuite éperdue. 
Après la bataille, qui avait été acharnée, trois cents 
des leurs jonchaient le sol; du côté d'Adolphe, on 
n'avait perdu que cinq hommes (2). Du champ de 
bataille même, Adolphe écrivit sur un ton lyrique 
au pape et au roi de France pour leur annoncer « la 
victoire de saint Lambert sur ses ennemis » (3). 

(1) V. le Chronicon Trudo7iense Contin. III, p. 258. Levold, p. 400, se 

borne à dire : episcopus cum paucis militaribus contra maximam 

militarium et civitatensium multitudinem. 

(2) Hocsem, p. 396; Warnani, p. 297-298; Levold, p. 400; Chron. 
S. Trud. Contin. III, pp. 258-259. 

(3) Hocsem, pp. 396-397, nous en a conservé le texte. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 33 

Quelques jours après leur défaite, les Liégeois, 
intrépides comme les Flamands à Mons-en-Pévèle, 
reparaissaient sur le champ de bataille qui leur avait 
été si funeste et tentaient de nouveau la fortune des 
armes. Elle leur fut contraire pour la seconde fois 
sans les décourager (i). 

Pour se procurer des*ressources, ils levèrent une 
fermeté au mépris de la Paix des Clercs et malgré 
les protestations de la partie du Chapitre c]ui leur était 
restée fidèle, et qui désormais se détacha d'eux (2). 
C'est ainsi que s'efiritait peu à peu le bloc de leurs 
alliances. Ces défections ne servirent qu'à les exas- 
pérer : ils jetèrent dans les cachots de la Violette les 
chanoines et les clercs qui voulaient quitter la ville (3), 
détruisirent plusieurs châteaux, rappelèrent les ban- 
nis, soudoyèrent deux cents mercenaires auxquels ils 
abandonnèrent les biens des chanoines émigrés, et 
firent tous les dégâts imaginables à la mense épisco- 
pale. En même temps, ils eurent l'art de susciter de 
sérieux embarras au prince de la part du nouveau 
roi de France, Philippe de Valois, auquel ils remon- 
trèrent l'outrage fait à son autorité par l'arrestation 
de leurs envoyés en terre française. Le roi cita 
l'évèquc à comparaître devant lui, comme un simple 
vassal, pour présenter sa justification ou ses excuses, 
et Adolphe dut lui écrire à deux reprises pour rentrer 
dans ses bonnes grâces (4). 

(1) Sur cette seconde bataille de Nierbonne, livrée le 2 juin, lire la relation 
d'Adolphe au pape dans Hocsem, p. SgS. Cf. Chron. S. Trial. Cent in. III, 
pp. 256-258. 

(2) Hocsem, p. SgS; Chronique de Saint-Laurent dans Chapeavillc, II, 
p. 400; cf. la protestation du Ciiapitre de Saint-Denis dans BCRfl, lil, t i_|, 
p. 101. 

(3) Cf. Bormans et Schoolmeesters, t. 111, p. 32o. 

(4) Hocsem, pp. 400-401; Warnant, p. 299; Chron, S, Trud. Conlin., 
III, p. 261 3 



34 CHAPITRE XII. 

La double victoire de Nierbonne n'avait donc 
rien terminé. Et le vainqueur partageait la détresse 
financière que nous venons de constater chez les 
vaincus. Il dut emprunter 8.000 florins au Chapitre 
et engager Mali nés pour 12.000 florins au comte de 
Gueldre(i). En même temps, il s'adressait de tous les 
côtés à ses parents d'Allemagne, à ses amis et même 
au pape pour leur demander des secours. Il parvint 
à grouper autour de lui les comtes de Gueldre, de 
Juliers, de Berg et de La Marck, sans parler de 
quantité de nobles des pays environnants, et se dis- 
posa à aller avec eux assiéger Tongres, qui était 
toujours dans l'alliance de la Cité. Peu s'en fallut 
que les Liégeois, par la promptitude impétueuse avec 
laquelle ils attaquèrent cette armée avant qu'elle se 
fût formée, ne lui infligeassent un sanglant revers. 
Déjà les Gueldrois fuyaient devant eux, lorsque 
Adolphe de La Marck, à peine armé, se précipita 
dans la mêlée et parvint à rallier les siens. L'arri- 
vée des renforts de Huy et de Bouillon lui permit de 
transformer le succès des Liégeois en un véritable 
désastre : pour la troisième fois en une année, ils 
fuyaient devant l'épée de leur prince (2), pendant que 
douze cents des leurs restaient sur le terrain. Telle fut 
la bataille de Hoesselt, livrée le 25 septembre 1 828 (3). 



(i) Hocsem, p. 401 . 

(2) V. le récit de Hocsem. p. 403-404, le Cliron. S. Trud. Contin. III, p. 261- 
262 et la lettre des alliés d'Adolphe de La Marck au pape, où ils parlent de 
iSig Liégeois tués, ajoutant : captis pluribus. reliquis fugientibus turpiter 
more suo. On voudrait croire que le comte de Gueldre, tout au moins, n'aura 
pas eu l'effronterie de signer cette missive, terminée par une si plate injure à 
Tadresse des braves gens devant lesquels avaient fui ses soldats. 

(3) Levold. p. 400, écrit Husle; le Chrnn. S. Trud. Coiitin. III, p. 261. 
écrit Husclt, Hocsem, p. 403, écrit Horle, Warnant, p. 3oo, Hurle; la paix 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 35 

Elle ne suffit pas pour abattre le courage des 
Liégeois et de leurs alliés. Tongres, que les confé- 
dérés vinrent assiéger, lit de vigoureux préparatifs 
de résistance, et c'est dans le camp du vainqueur que 
se montrèrent les premiers symptômes de fatigue et 
d'épuisement. Le comte de Gueldre, sourd aux 
prières d'Adolphe, quitta l'armée et retourna chez 
lui; les Hutois, desquels on ne pouvait attendre une 
grande ardeur à combattre contre leurs alliés natu- 
rels, se mirent en grève et refusèrent de prendre 
part à toute action contre la ville. Finalement, les 
princes alliés d'Adolphe eux-mêmes le forcèrent à 
traiter (i) : il pouvait y consentir d'autant plus facile- 
ment qu'il dictait les conditions. 

Le compromis de i326 fut pris comme base : 
inséré textuellement dans l'instrument de paix, il 
constitue la partie substantielle de l'acte que Ton 
connaît sous le nom de Paix de Wihogne (4 octo- 
bre i328) (2). 

On se souvient de quelle manière le compromis 
de 1326 avait tranché les quatre questions principales 
en litige entre Adolphe et ses sujets. Ils pouvaient 
avoir une prison, mais seulement pour y enfermer 
provisoirement les coupables qu'ils devaient livrer à 
la juridiction du maïeur; ils pouvaient se donner des 
statuts, mais à condition de les faire ratifier par 

de Wihogne dans Borrnans et Schoolmeesters, t. III, p. 3i5 porte Hourle 
et la paix de Flône, ibid t. III, p. 35o. Hurle. Ces divers noms désignert 
Hoesselt (cf. de Borman t. I, p. ijo et Henaux t. I, p 383) et non Oreye 
comme disent Daris II, p. 445 et Borrnans et Schoolmeesters t. III, p. 3i5, 
qui oublient que la paix de Flône connaît Orcye sous le nom d'Oieilh. 

(t) Principes autem attaediali, festinantes, episcopum quasi constringunt 
ad pacem. Hocsem p. 40;. Chron S. Trud. Conlin. III. pp. 2IJ2-263. 

(2) Voir le texte dans Borrnans et Schoolmeesters, t. III, p, 3i2. 



36 CHAPITRE XII. 

l'autorité épiscopale; ils gardaient leurs afforains 
bourgeois, mais ceux-ci devaient résider la moitié 
de l'année au moins pour jouir de leurs droits de 
citai ns; enfin, quant aux aisemences, ils en parta- 
geaient le produit avec le prince. Comme en i255, 
les Liégeois, après une lutte acharnée, subissaient les 
conditions qu'ils avaient refusées peu auparavant, 
aggravées, il est vrai, de certaines clauses nouvelles. 
L'une de celles-ci, bien que dissimulée en quelque 
sorte au beau milieu de l'acte, n'en est que plus 
significative : elle enlève la garde de la Cité au 
Conseil pour la restituer au maïeur, c'est-à-dire au 
pouvoir central (i). De plus, la Cité se voyait con- 
damnée à payer de lourdes amendes au prince, 
ainsi qu'au Chapitre de Saint- Lambert et à ceux 
des collégiales. 

Sur la somme globale de S/.ooo livres tournois 
qui représente le montant de l'amende collective des 
villes confédérées, la part de Liège se montait à 
32.000(2). A bout de ressources, la Cité vendit des 

(t) Item nous disons et prononcbons que cil de la Citeit oistent les varies 
qu'il ont deputeis pour la Citeit à gaideir, s'il ne sont osteis, et que li maires 
le saingnour deverat d'ors en avant ladicte Citeit gardeir ensi que anchiene- 
ment est accoustumeit. Bornians, Ordonnances, t. I, p. 2o5, art. 17; Bormans 
et Schoolmeesters, t. III, p. 344. 

{2) V. racte du 1 juin i33o dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. SSy. 
Cet acte, qui répartit l'amende à payer entre les différentes localités en cause, 
et qui ne contient, en somme, que les mesures exécutoires de la paix de 
Wihogne, est connu généralement sous le nom de Paix de Flône. Déjà 
Levold, p 400, écrit : « Anno Domini MCCCXXIX in Flonis tractatur de pace, 
et ibidem consummatur inter episcopum Leodiensem et cives Leodienses et 
corum adiiaerentes «. Il y a lieu de renoncer à ce nom, qui est mal choisi et 
fait pour induire en erreur. L'acte est caractérisé exactement, bien qu'en 
termes obscurs, dans le passage suivant de Hocsem, p. 406 : Cumque post- 
modum super pace apud Wihoniam concordatâ fuisset diutius disceptaium, 
cum propter fes-tinationem fuisset quibusdam obscuritatibus involuta, tandem 
calendis junii dccIaratur.Warnant, par contre, pp. 3o5-3o6, en exagère la portée. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 87 

rentes (1), mais c'était un remède insuffisant et il 
fallut recourir à l'impôt. De l'impôt ciirect il ne pou- 
vait être question, le peuple refusant de se laisser 
taxer, comme dit avec une brièveté expressive un 
contemporain (2). Restait l'éternel expédient de la 
fermeté. Cette fois, le Chapitre ne paraît pas y avoir 
fait opposition, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen 
de le dédommager lui-même, mais il fallut deman- 
der une dispense au pape pour pouvoir la lever 
malgré les serments échangés en vertu de la Paix 
des Clercs. Le souverain pontife accorda la dispense 
jusqu'à concurrence de l'amende à payer (3). 

C'est seulement après que cette grosse question fut 
réglée à la satisfaction du Chapitre de Saint-Lambert 
que celui-ci rentra dans la Cité, le i5 juillet i33o, 
suivi, à quelques mois de distance, par les cours de 
l'official et des archidiacres (4). Quant au prince, 
soit qu'il boudât sa ville épiscopale, soit qu'il fût 
retenu par d'autres préoccupations, il prolongeait 
son absence. 

Cependant, sa victoire sur la Cité avait eu une 
portée plus grande qu'il n'y paraîtrait à la simple 
lecture de la paix de Wihogne. Celle-ci, sans doute, 
avait posé certains principes, mais tout dépendait 
de l'esprit dans lequel ils seraient appliqués. Et 
ce fut un esprit réactionnaire. On s'en aperçut 

fi) Par exemple, Gérard de Dinant rachète la rente qu'il devait pour une 
maison sur le Pont d'Ile. V. BCRH, t. IX, p. 62. 

(2) Quia populus se non patitur collectari. Hocsem, p. 404. 

(3) V. l'acte du 20 avril i33o dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 333. 

(4) Hocsem, p. 4o6; Warnant, p. 3ii. Levold, p. 401, écrit : Anno Domini 
MCCCXXX in vigiliâ sanctae Mariae Magdalenae factâ pace praediciâ et con- 
firmatâ, canonici revertuntur Leodium, et postmodum in vigilià omnium 
sanctorum reversa est curia officialis et sigillum. 



38 CHAPITRE XII. 

bientôt. Sous la pression évidente du prince lui- 
même, le Conseil de Liège procéda, deux fois à 
treize mois d'intervalle, à des réformes profondes de 
son mode de recrutement (i) et de sa composition. 
La première réforme est du 23 juin i33o; la seconde 
fut décrétée le lo juillet i33i. Un heureux hasard 
nous a conservé le texte de l'une et de l'autre. Toutes 
les deux sont nettement antidémocratiques : elles 
attestent le chemin que le prince avait fait en arrière, 
depuis le jour où, nouveau venu dans le pays, il avait 
consacré pleinement toutes les conquêtes populaires. 
Au surplus, les événements qui se passèrent entre les 
actes de i33o et de i33i leur font une histoire et nous 
imposent l'obligation de les raconter séparément. 

Celui de i33o comportait une triple réaction. 
Il réintroduisait les grands dans le Conseil, où il 
rétablissait la parité de i3o3 entre eux et les petits. 
Il en excluait les gouverneurs des métiers, qui y 
représentaient la fraction la plus radicale des masses 
démocratiques. Enfin, comme pour compenser cette 
perte numérique, mais en réalité pour renforcer 
l'élément conservateur, il adjoignait aux quarante 
jurés quatre-vingts conseillers choisis annuellement 
par eux-mêmes dans les six vinâves, moitié parmi 



(\) Les deux actes du -23 juin' i33o et de juillet i33i, qui sont de simples 
règlements émis par le Conseil communal de Liège, sont connus de temps 
immémorial dans l'historiographie, le premier sous le double nom de Paix de 
Jeneffc ou de S'AÙit-Nicolas en Glaù), l'autre sous celui de Paix de Voitem. 
11 est temps de faire disparaître ces appellations erronées, moins à cause de 
leur flagrante inexactitude qu'à raison de la confusion qu'elles peuvent engen- 
drer dans l'esprit des lecteurs. La prétendue paix de Jeneffe a été ainsi 
appelée, je ne sais pourquoi. Quant à la prétendue paix de Vottem, elle doit 
ce nom à ce que ses dispositions ont été prises à la suite de la sentence 
de Vottem contre Andricas et ses complices. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 3c) 

les grands et moitié parmi les petits (i). Ainsi appa- 
raissait dans l'histoire constitutionnelle de Liège, 
pour bien peu de temps d'ailleurs, l'institution du 
Grand Conseil Débarrassé des influences démago- 
gique et assis sur l'équilibre des classes, le Conseil 
redevenait une assemblée délibérante sérieuse : la 
réforme lui réservait la fixation exclusive de son 
ordre du jour et la police de ses séances, et elle 
interdisait l'accès des assemblées capitulaires à qui- 
conque ne faisait point partie du Conseil. Toutefois, 
elle ne supprima p)oint l'assemblée générale des 
bourgeois, mais elle en limita la compétence à trois 
cas spéciaux, qui étaient, selon la formule juridique 
si expressive dans sa concision : ost oct'oyer, Cité 
obliger, crenée leper. En d'autres termes, l'assemblée 
générale n'était appelée à délibérer que sur les inté- 
rêts les plus généraux, c'est-à-dire lorsqu'il s'agissait 
de mobiliser les milices communales, de contracter 
quelque emprunt au nom de la Cité ou de décider la 
levée de quelque impôt direct. 

Les autorités municipales avaient seules le droit 
de la convoquer, d'en fixer l'ordre du jour et d'en 
faire la police; des châtiments sévères frapp>aient les 
contrevenants, comme aussi les fauteurs des mouve- 
ments séditieux qui se produisaient souvent à la suite 
de ces réunions. 

Si la Cité, sous l'influence de sa récente défaite, se 
décida à réprimer de la sorte les excès démagogiques 
de son régime municipal, il ne parait pas qu'elle 

(i) Comme les chiffres de 40 et de 80 ne sont pas exactement divisibles par 
6, nous devons supposer que tous les vinàves n'avaient pas le même nombre 
de conseillers, mais que la représentation de chacun était proportionnée au 
chiffre de sa population. 



40 CHAPITRE XII. 

l'ait fait de grand cœur. Les membres du Conseil 
qui votèrent ces mesures étaient les mêmes qui 
avaient mené la campagne contre Adolphe ; ils 
n'avaient rien [lerdu de leur popularité; peut-être 
incarjiaient-ils, aux yeux de la multitude, la cause des 
libertés publiques. Aussi voyons-nous qu'à l'élection 
du 25 juillet i33i le peuple confia pour la seconde 
fois les fonctions de maître à Pierre Andricas(i). 
C'était une faute. Andricas, depuis la paix de 
Wihogne, n'avait pu se résigner au rôle du bon 
citoyen qui, au lendemain d'un grand désastre, 
accepte loyalement les faits accomplis, se réservant 
d'en tirer tout ce qu'il peut au profit de la cause qui 
lui est chère. Pour lui, la paix de Wihogne n'existait 
pas, et le droit de ses adversaires pas davantage. Vexer 
ceux-ci au mépris de toute justice et renverser par une 
nouvelle révolution l'ordre de choses consacré en 
i328, ce fut toute la politique de ce tribun de bas 
étage, qui nous offre à tous les points de vue la cari- 
cature de Henri de Dinant. 

Au mois de février i33i, on apprit, par la femme 
d'un de ses complices, qu'il ourdissait un vaste 
complot dans le but de massacrer les grands et 
d'anéantir l'autorité princière. Dans la première 
heure d'affolement, les échevins se sauvèrent de la 
Cité et celle-ci appartint à l'émeute (2). Mais c'était 
une partie seulement de la population, et la moins 
respectable, qui s'était groupée autour de Pierre 
Andricas : l'immense majorité des Liégeois n'enten- 
dait pas renoncer aux bienfaits d'une paix si chère- 
ment acquise. Dans ces conditions, Adolphe avait 

(1) Hocsem, p. 406. 

(2) Hocsem, p. 406; Warnant, p. 809; Levold. p. 401. 



LUTTES CONSTITUTIONNELLES DU XIV^ SIECLE. 41 

la partie belle, et personne ne put penser à lui faire 
opposition lorsqu'il vint le 14 mai i33i à Vottem, 
comme l'hibaut de Bar en 1807, pour faire con- 
damner les conspirateurs sur ce sol historique où le 
précédent de i255 autorisait les échevins de Liège à 
rendre leurs sentences comme s'ils eussent siégé au 
Destroit. Aussi, lorsque le maître eut été « forjugé », 
par contumace, avec trente-neuf de ses complices, 
n'eurent-ils d'autre ressource que la fui'e. Un seul 
d'entre eux, qui avait laissé passer le délai légal de 
vingt-quatre heures, fut pris à Jeneffe tt écartelé. 
Pour Andricas, réfugié à Namur comme Henri 
de Dinant, il disparait désormais de la scène de 
l'histoire (1). 

Cette fois, le prince victorieux ne voulut plus se 
contenter des réformes du i3 juin i33o. Celles du 
10 juillet i33i (2), qu'il fit voter par le Conseil de la 
Cité, allèrent bien plus loin dans la voie de la réac- 
tion. L'élection des jurés fut enlevée au peuple et 
attribuée à une commission de douze électeurs choisis 
par le Conseil lui-même, à raison de deux par vinâve, 
moitié grands et moitié petits. Les gouverneurs de 
métier, que la réforme de i33o avait exclus de l'ad- 
ministration communale, furent cette fois supprimés 
purement et simplement : on les reinplaça dans 
chaque métier par des « wardains » ou conserva- 
teurs, que le tribunal des échevins choisissait sur 
une liste double présentée par le métier. Les jurés 
étaient renouvelés par moitié; ils élisaient les deux 

(i) Hocsem, p. 406; Warnant, pp. 3 10, 3ii ; Levold de Northof, p. 401 ; 
Chron. S. Tru.d. Contin. III, p. 270. 

(2) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 216; Barmans et Schoolmesters, t. III, 
p. 385. 



43 CHAPITRE XII. 

maîtres annuels, l'un parmi les grands, l'autre parmi 
les petits. Aucun mandat communal, que ce fût celui 
de maître, de juré ou de conseiller, ne pouvait être 
rempli deux fois de suite par le même homme; il y 
fallait un intervalle d'au moins une année. Ces me- 
sures introduisaient un peu de calme et de régularité 
dans le fonctionnement quotidien du régime commu- 
nal, prémunissaient les électeurs contre des entraîne- 
ments irréfléchis et rendaient moins faciles, sans les 
empêcher entièrement, les dictatures populaires qui 
empruntaient la plus grande partie de leur prestige 
au monopole des dignités communales. Au surplus, 
la Réfonnatîon d'A dolphe — c'est ainsi qu'on appelait 
l'acte de i33i — renforçait les dispositions spéciales 
de celui de i33o dans tous les cas visés par ce dernier. 

Mais il ne suffisait pas de réglementer les formes 
légales selon lesquelles devait se renouveler la vie 
politique de la Cité. Ce qu'Adolphe voulait empêcher 
avant tout, c'était l'explosion de ces troubles popu- 
laires qui éclataient si souvent dans la rue, et qui 
livraient les destinées de la Cité au caprice de quelque 
meneur ou au hasard de quelque émeute. Il y pourvut 
par l'établissement de ce qu'on appela la loi de mur- 
mure. La Cité fut soumise à une espèce d'état de 
siège, et les rassemblements publics de plus de deux 
personnes interdits sous les pénalités les plus rigou- 
reuses dont disposait le législateur. C'était là, de 
toutes les mesures prises par la Réformation, la plus 
essentielle aux yeux du prince, la plus insupportable 
pour la Cité. Elle y vit à la fois une gêne et une 
humiliation, elle ne s'y résigna jamais, et elle pirofita 
de la première occasion pour s'en débarrasser. 

En attendant, elle était tranquille, l'année suivante, 



LUTTES CONSTIT[JTIONNELLES DU XlVe SIÈCLE. 48 

le 26 avril i332, le prince pouvait se décider enfin à 
rentrer dans sa ville pacifiée. Il y avait sept ans qu'il 
ne l'avait plus revue. Adolphe était accompagné de 
ses alliés, le roi de Bohême, les comtes de Gueldre, 
de Juliers, d'Eu, de Namur, de Looz, sans compter 
Jean de Beaumont, frère du comte de Hainaut et le 
sire de Fauquemont. On fit au prince une réception 
triomphale. Le clergé alla en procession, bannières 
déployées, à sa rencontre jusqu'à la porte Sainte-Wal- 
hurge Le prince mit pied à terre près de la chapelle 
de ce nom ; de là, le cortège entra dans la ville avec 
tout l'appareil d'une fête religieuse, l'évêque portant 
le grand costume pontifical. Ce jubilé de la réconci- 
liation se termina par une solennité célébrée sous les 
voûtes du sanctuaire de Saint-Lambert (i). 

Liège était enfin pacifiée. Lorsque Adolphe de- 
manda les milices communales pour repousser le 
duc de Brabant, qui avait molesté Saint-Trond, elles 
lui furent accordées sans dilficulté, et le 6 mai, les 
citains purent assister à l'armement solennel de 
l'avoué de Hesbaye, sous la grande couronne de 
lumière de la cathédrale. Après qu'il eut pris en 
mains l'étendard de saint Lambert, il se mit en 
route, suivi des troupes liégeoises qui marchaient 
allègrement contre le vieil ennemi de la principauté. 
Ils ne pensaient plus guère en ce moment au traité 
par lequel ils s'étaient liés à lui; leur fidélité à leur 
évèque fut pour lui une surprise et une mortification 
à la fois (2). 

(1) Hocsem, p. 4oq : episcopiis comitatiis praefaiis principibus (leurs noms 
à la page 408 in frai per portam S. Walburgis obviante sibi clerc cum crucibus 
et vexillis processionaliter est ingressus, etc.; Levold, p. 401; Warnant, p. ."^iS; 
Chron S. Trud. Cunlùi., Ht, p. 271 

(2) Hocsem, p. 416 in fine. 



44 CHAPITRE XII. 

Quel était cependant le résultat final du long 
conllit entre les aspirations de la Cité à l'indépen- 
dance totale et les prétentions du prince au pouvoir 
absolu? Ainsi qu'on l'a vu et que la suite de cette 
histoire le montrera de plus en plus, ni le prince, ni 
la Cité n'avaient réalisé leur rêve. La ville et le 
pays de Liège restaient en possession d'un régime 
constitutionnel qui opposait à l'absolutisme une 
barrière infranchissable. La Paix de Fexhe avait 
formulé pour des siècles et garanti efficacement les 
libertés nationales au regard de l'autorité princière : 
tant que l'État liégeois vécut, il ne fut plus touché à 
ce pacte entre le pouvoir et la nation. D'autre part, 
la Cité de Liège n'était pas parvenue à s'émanciper 
complètement de l'autorité du prince. Elle avait 
esayé de s'ériger en ville libre impériale : cette tenta- 
tive, la plus vigoureuse qu'elle ait faite au cours 
de son histoire, échouait définitivement. Pour des 
siècles, Liège devait rester la capitale de son prince- 
évêque, tout en jouissant d'ailleurs d'un patrimoine 
de libertés enviable, sinon illimité. 



CHAPITRE XIII, 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 

La Cité de Liège sortait avec toutes ses forces 
vives de la longue lutte qu'elle venait de livrer à 
son prince. Bien que vaincue sur trois champs de 
bataille, elle n'avait subi aucun désastre irréparable, 
et le vainqueur était, à certains égards, plus épuisé 
qu'elle. La Loi de murmure elle-même, tout en la 
comprimant, lui permettait d'accumuler un trésor 
d'énergies dont un prochain avenir allait lui fournir 
l'occasion de faire usage. Tout atteste sa vaillante 
activité et sa santé robuste au lendemain de la Paix 
de Wihogne, et même pendant ces années de con- 
trainte où les attroupements de trois personnes dans 
la rue étaient interdits par la police. 

Elle s'empressa de tirer largement parti des droits 
que lui avait reconnus le traité, et de faire porter tous 
leurs fruits aux articles qui les consacraient. Dès les 
années i32g et i33o elle était à l'œuvre. Elle com- 
mença par la rédaction de ses Statuts criminels. On 
se souvient que la Paix de Wihogne l'autorisait à en 
faire pour une durée de quinze ans, avec le consen- 



46 CHAPITRE XllI. 

tcment du prince (i). Il y avait longtemps qu'elle 
éprouvait le besoin de compléter sa coutume urbaine 
par des dispositions efficaces contre les malfaiteurs 
qui troublaient sa paix. Déjà en i3o3, elle s'était 
mise résolument à légiférer contre eux, et elle avait 
déclaré « aubains », c'est-à-dire privés de leur droit 
de bourgeoisie, diverses catégories de délinquants (2). 
Mais les protestations d'Adolphe ne lui avaient guère 
permis de déployer une activité féconde sur le terrain 
du droit criminel. Désormais, elle avait les mains 
libres, et la hâte même qu'elle mit à profiter de sa 
liberté nous montre la valeur qu'avait à ses yeux le 
droit nouvellement conquis (3). 

Les statuts de 1329, auxquels il faut ajouter l'acte 
additionnel de i33] (4), continuent, en la dévelop- 
pant, l'œuvre commencée en 1287 par la Loi muée 
des bourgeois. Comme elle, ils veulent suppléer à 
l'insuffisance de la Loi Charlema^ne ; mais, alors 
que la Loi muée était promulguée par le prince seul, 
la Cité n'étant admise qu'à la signer, cette fois, c'était 
la Cité qui légiférait, le prince se contentant de rati- 
fier. Tel était le chemin qu'elle avait parcouru depuis 

(0 V. ci-dessus, p. 25. Cf. le te.Kte de la pai.x : « Premièrement, quant au 
point délie justiche de Liège, est aviseit que boins statuts soient faits par le 
Citeit de Liège à durer XV ans, pour corrigier les e.xcès et les meffaiz des 
bourgois de Liège, el que ches statuts soient présentés à monsaigneur de 
Liège et par li examineis et, se mestier est, corrigiez et amendeis par son 
conseille et le Citeit ». Compromis de Wihogne, repris dans la paix du même 
nom, Bormans, Ordonnances, t. \, p. 177. 

(2) V. racte du 16 février i3o3 (n. st.) publié par moi dans BIAL, t. XXXVI 
(1906) p. 216. 

(3) On en trouve le texte, avec la date erronée de i328, dans Raikem et 
Polain. t. I, p. 4g5 et dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 182. Sur la date 
exacte, voir une judicieuse note de M. de Borman, t. \, p i3i, à laquelle se 
sont ralliés ensuite MM. Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 822. 

(4) Dans Raikem et Polain, t. I, p 525. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 47 

une génération dans la voie du progrès! Les statuts, 
complétés le lo juillet i33i, devaient avoir une durée 
de i5 ans; ils furent renouvelés, avec quelques modi- 
fications, en 1345 (1) et en i358, chaque fois pour 
seize ans (2). Avec le pouvoir édictal, la Cité conqué- 
rait des attributions judiciaires, car les statuts dé- 
crètent la création d'un tribunal de vingt- quatre 
membres que le prince devait choisir tous les ans 
parmi les jurés du Conseil communal, tant anciens 
que nouveaux, à raison de quatre par vinûve. Ce 
tribunal, qui était chargé d'appliquer les statuts, se 
plaçait à côté du tribunal des échevins, qui jugeait 
selon la Loi : on pouvait s'adresser indifféremment 
à l'un ou à l'autre, à la seule condition de s'en tenir 
à la juridiction qu'on avait préférée (3). 

Il V avait désormais trois sources de droit : Voffi.- 
cialité, qui appliquait la législation canonique, 
l'échevinage, qui était l'organe de la loiChavletnagne, 
et le Tribunal de la Cité, qui jugeait selon les statuts 
arrêtés par celle-ci. Le Droit, la Loi. le Statut, telle 
est la formule juridique qui résumait cette trinité 
judiciaire. 

Le partage des aisemences ou jverixhas entre le 
prince et la Cité, en i33o, était une autre application 
de la Paix de Wihogne, précisée par la sentence 
arbitrale du i^'" juin de la même année (4). En con- 

(1) Bormans, Ordonnances, t. I, p 263. Fisen, II, p. i lô, dit que ces sta- 
tuts avaient été votés le 6 avril i33i et qu'ils furent renouvelés le 6 avril 1348. 
(•j) Bormans. o c, t. I, p 297. 

(3) Sur le tribunal de la Cité ou du Statut, voir Poullet, Droit criminel, 
pp. 357064. 

(4) V. l'article 22 du Compromis de Wihogne, repris dans la Paix du 
même nom (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 180) et l'article 14 de la sentence 
arbitrale. (,Le même, t. I, p. 204). 



48 CHAPITRE XIII. 

formité de cet acte, le Conseil fit dresser l'inventaire 
de tous les revenus produits par les terrains commu- 
naux et dont la jouissance avait été abandonnée à 
des particuliers. Ils s'élevaient ensemble à la somme 
de 64 marcs liégeois, dont la ville s'engageait à payer 
la moitié au prince (1). A ce règlement de compte 
semble se rattacher un acte de l'année suivante, par 
lequel le Conseil reconnaissait que le fortin élevé en 
Sauvenière, devant la façade occidentale de la cathé- 
drale, appartenait au Chapitre, qui en gardait la 
libre disposition (2). 

Ainsi se précisaient, pour la première fois, les 
droits respectifs de l'Église et de la Cité sur le terri- 
toire de Liège. Leur co-possession des aisemences 
donnait à ces droits une expression topographique. 
Satisfait de voir la Cité exécuter avec promptitude et 
loyauté un des articles principaux de la paix, Adolphe 
voulut lui témoigner sa satisfaction en lui restituant 
son hospice de Cornillon, auquel elle tenait tant, et 
dont, à ce qu'il paraît, il l'avait dessaisie au cours 
de leur querelle (3). 

Quelques actes communaux de cette époque nous 
ont été conservés par un heureux hasard : ils nous 
montrent que, dans la vie de tous les jours, le 
gouvernement de la Cité se conforme aux règles 
générales édictées par la Paix de Wihogne. Le règle- 
ment du métier des tanneurs (i33i) (4) et celui de la 



(1) V. les deux actes du 25 octobre '. 33o dans Bormans et Schoolmeesters, 
t. III, pp. 3bi et 363. 

(2) V. Tacte du 12 septembre i33i dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, 
p. 39^. 

(3^ V. aux Appendices l'acte du 23 avril i332. 
(4) Bormans, Ordonyxanc.es, t. I, p. 221. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 49 

vente des vins étrangers (i) sont émis de commun 
accord par le prince et par la Cité. Celle ci garde la 
libre disposition des terrains communaux; elle en 
cède un en Gravioule au métier des tanneurs (2) et 
elle accorde des droits d'usage aux Prémontrés en 
Beaurepart (3). 

Une preuve éclatante de la vitalité gardée par la 
commune de Liège après les désastres qui l'ont forcée 
de subir la Paix de Wihogne, c'est le rôle qu'à partir 
de cette date elle commence à jouer dans les affaires 
qui intéressent toute la principauté. Aux confins du 
XI 11^ et du XlV'e siècles, les États de la patrie 
liégeoise s'étaient constitués peu à peu, et ils avaient 
commencé à délibérer avec le prince sur toutes les 
questions nationales. A côté du Chapitre et des 
chevaliers, qui formaient l'État primaire et l'État 
secondaire, les villes y siégeaient comme Tiers État, 
représentées par les maîtres de Liège, de Huy, de 
Dinant, de Tongres, de Saint-Trond et de Maes- 
tricht. L'origine de cette grande institution, qui sera 
pour le pays de Liège un vrai parlement national, 
bien qu'intermittent, n'appartient pas à proprement 
parler à l'histoire de la Cité. On ne saurait, toutefois, 
omettre de rappeler ici le lien de filiation qui rat- 
tache le Tiers État à la ligue interurbaine. On pour- 
rait presque dire que l'État Tiers, c'est la ligue 
interurbaine encore, mais permanente et transformée 
en institution. Dans la ligue comme dans l'État, c'est 

(1) Chartes et privilèi/es des bons métiers, t. I, p 177. 

(2) Acte du 21 mai i;^33 dans BSLLW, t IX, p. 3gg. 

(3) Acte du ler août i333, dans le Cartulaire inédit de Beaurepart, à la 
bibliothèque du Séminaire de Liège, e de décembre i334. dans BIAL, 
t. IX, p. 370. 



5o CHAPITRE XIII. 

la Cilc qui est la tête, et c'est en cette qualité qu'elle 
imprimera à la vie publique du pays lui-même le 
mouvement dont le principe est déposé dans son 
sein. Ajoutons que si la Cité va être plus d'une fois 
l'éperon de l'État Tiers, celui-ci, non moins souvent, 
sera le frein des impatiences et des ardeurs intem- 
pestives de celle-là. Il y a, dans la coopération désor- 
mais régulière des bonnes villes et de la Cité, des 
actions et des réactions dont l'histoire formerait une 
des pages les plus instructives des annales de la prin- 
cipauté. 

Nous nous bornerons à mentionner ici les pre- 
miers épisodes de ces relations. 

Tout d'abord, nous voyons la Cité prendre une 
part active aux négociations qui amenèrent finale- 
ment la paix entre les Awans et les Waroux, après 
une lutte meurtrière qui n'avait pas duré moins de 
trente-huit ans. 

Le i3 juillet iS.U, le prince, le Chapitre, la Cité 
et les bonnes villes de Huy, Dinant, Tongres, Saint- 
Trond et Maestricht instituèrent une commission de 
vingt membres à laquelle ils donnèrent pleins pou- 
voirs pour rétablir la paix par les moyens qu'elle 
trouverait bon d'employer. L'initiative de cette me- 
sure énergique et salutaire appartient en tout premier 
lieu, si je ne me trompe, à la Cité et aux bonnes 
villes. La majorité des commissaires, à savoir douze 
sur vingt, sont élus par elles; de plus, l'acte contient 
une considération qui équivaut à une signature : Si 
la guerre continuait, y est-il dit, « avenir en poroit 

» si grant inconvenienches , homicides, dis- 

» corts et discentions dedens le Citeit et les bonnes 
» villes deseurdites , que li paiis — — — p croit 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 5l 

» avenir — — — a perpétuée désolation sens reco- 
» preir » ( i ) . 

Cette allusion aux intérêts majeurs de la Cité est 
assez significative, et nous ne croyons pas nous 
tromper en voyant là l'origine de la pacification. 

La commission ne perdit pas de temps. Le 24 sep- 
tembre de la même année, elle émettait sa sentence, 
qui établissait en termes impératifs la paix tant 
désirée. Après un blâme d'ailleurs injuste à l'adresse 
des princes-évéques antérieurs, qui avaient toléré la 
guerre et l'avaient môme en quelque sorte consacrée 
par la pratique des quarantaines, elle interdisait 
d'une manière absolue toute espèce de guerre privée. 
Quiconque se rendait coupable de meurtre ou de 
blessures était condamné à mort sans que le prince 
pût le gracier, sans que le droit d'asile pût le proté- 
ger. Quiconque avait un grief devait, au lieu de se 
faire justice à lui-même, s'adresser à la commission. 
Rompant la solidarité familiale qui avait été la source 
Id plus féconde du mal, la sentence déclarait que le 
coupable seul devait porter la responsabilité de son 
crime, et touttes autres parties et manière de gens 
en demoiront perpetuéenient quittes et en paix. Celui 
qui, étant offensé, refusait de s'adresser à la com- 
mission était déchu de tout droit à une réparation 
quelconque; s'il prétendait l'exercer néanmoins, il 
était traité comme un violateur de la paix. 

L'intérêt de ce document est grand. Il nous montre 
que Id Cité et les bonnes villes se sont substituées au 
prince pour réprimer les guerres privées, et que la 
commission prend la place du haut domaine : em- 

(1) V. l'acte dans Jean d'Outremeuse, t. Vi, p. 547; cf, tlocsem, p. 4 17 et 
Warnant, p. 345. 



52 CHAPITRE XIII. 

piétement d'autant plus grave des communes sur le 
pouvoir princier, qu'on devait les croire plus humi- 
liées et atTaiblies depuis la paix de Wihogne. 

Mais, chose curieuse, l'acte du 24 septembre ne 
sortit pas ses effets. Bien que confirmé par le prince, 
par le Chapitre, par la Cité et par les bonnes villes, 
qui le revêtirent de leurs sceaux, bien que proclamé 
par cri de Perron, s'il faut en croire un de nos chro- 
niqueurs, il a disparu de la vie publique, les histo- 
riens l'ont oublié, et c'est de nos jours seulement qu'il 
reparaît enfin, exhumé d'un des volumes du cartu- 
laire de Saint-Lambert récemment retrouvés (1). 

Que s'est-il donc passé ? 

Lorsque la noblesse s'aperçut qu'on allait lui im- 
poser la paix et anéantir son droit de guerre privée, 
auquel elle tenait comme à son plus précieux privi- 
lège, elle résolut de prendre les devants. Sans atten- 
dre que l'acte du 24 septembre fût promulgué et rendu 
exécutoire, les principaux membres des deux partis se 
réunirent dès le lendemain et nommèrent dans leur 
sein une commission de douze membres pour faire 
la paix. Devant cette preuve tardive de bonne volonté, 
il semble que le prince, le Chapitre et la Cité avec 
les bonnes villes aient consenti à laisser dormir l'acte 
du 24 septembre; ils s'engagèrent même, par celui 
du 8 mars i335, à ratifier la sentence des Douze, et 
c'est ainsi qu'enfin, le 16 mai i335, put être signée la 
Paix des lignages (2). 

(1) II vient d'être publié par M. E. Fràron, dans les Mélanges Godpfroid 
Kurth, t. I, pp. 163-170. Cet érudit se demande si l'édit du 24 septembre ne 
fut pas « une manœuvre adroite pour briser l'obstination de la noblesse ». 

(2) En voir le texte dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. SSg, avec celui de 
divers autres documents relatifs à cette convention. 

La Chronique de 1^)02 a un récit bizarre et qui semble reposer sur un texte 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 53 

Ce fut un grand succès pour la Cité. Sortant de 
l'enceinte muraillée de Liège, le droit pénal nouveau, 
tel que le formulaient les Statuts de 1329, pénétrait 
dans les campagnes féodales et allait planter sa ban- 
nière pacifique sur les tours des châteaux. Il procla- 
mait l'avènement d'une justice nouvelle, qui était la 
même pour tous et qui couronnait les efforts com- 
mencés autrefois par le tribunal de la Paix : « Qui- 
conque des partis et lignages susdits occira l'autre, 
tnort recevra s'il est pris » (1). Cette formule, dans 
sa brièveté iiTipérative, ne mettait pas seulement un 
terme à la guerre privée : elle marquait la fin d'un 
régime. Pendant que la Cité grandissait de toute 
l'autorité qu'ont toujours les pacificateurs, la cheva- 
lerie quittait la scène de l'histoire pour rentrer dans 
l'obscurité des gentilhommières hesbignonnes. Sai- 
gnée à blanc par trente-huit années de luttes meur 
trières, elle était épuisée pour toujours, comm? le 
patriciat de Liège après la journée du 3 août i3i2. 
Aussi, son historien constate avec mélancolie quen 
ce paiis plus qu'en nulle autre toute hofineur de che- 
valerie et de gens d'arme est annichilee et déclinée, et 
H f arche desfrankes vilhes ensachie et augmentée (2). 

La force de la Cité augmentée! Il faut retenir cette 

mal compris. Le Chapitre aurait considéré que « ad habendam pacem securi- 
orem in patrià necesse esset uti lege salica quâ Franci utuntur. — — — 
I laque ab episcopo et capitule ordinata pace parentelarum et lege salica 
sigillo régis Francine munita. Puis, le 20 septembre de cette année, les Etats 
réunis auraient décidé : Lex F'raiicorum ex nunc et inde in nostro episcopatu 
teneaiur. C'est alors que, pour éviter qu'ils fussent forcés d'accepter cette paix, 
les grands la firent spontanément entre eux, disant : Si lex Francorum sit in 
nostrâ patrià illa que nunc sunt nostra brevi tempore nostra non erunt et 
redacti erimus in magnuam servitutem, pp. 324-327. 

(1) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 228, art. 6; cf. Hocsem, p. 427. 

(2) Jacques de Hemricourt, Miroir des nobles de Eesbai/e, p. 2. 



54 CHAPITRE XIII. 

parole de Jacques d'Hei-nricourt : elle est d'une 
éloquence significative au lendemain de la Paix de 
Wihogne. La « force augmentée » se manifeste surtout 
dans l'attitude que prend la Cité au cours des affaires 
extérieures. Il n'y en avait pas de plus difficile, de 
plus délicate que i'ancien et interminable débat avec 
le Brabant A peine assoupi, il renaissait de plus 
belle, et la complexité des relations politiques et reli- 
gieuses entre les deux pays lui fournissait sans cesse 
des aliments. La source la plus féconde de leurs 
conflits, c'était la double juridiction exercée sur une 
grande partie du Brabant par l'évêque de Liège, 
d'une part comme chef du diocèse, de l'autre comme 
président du Tribunal de la Paix. Les ducs ne sup- 
portaient ni l'une ni l'autre. Pour se soustraire à la 
première, ils intriguèrent en cour de Rome à l'effet 
d'obtenir l'érection de leur duché en diocèse à 
part (i). Pour empêcher l'autre, qu'iis qualifiaient 
d'étrangère et que l'histoire a le droit d'appeler su- 
rannée, ils recoururent à des violences presque sau- 
vages qui constituaient de véritables attentats au 
droit des gens, mettant à mort les officiers de l'é- 
vêque et foulant aux pieds son autorité avec un vrai 
luxe d'outrages. 

En i33i, les rapports étaient de nouveau des plus 
tendus entre l'évêque et le duc. Celui-ci fit travailler 
sous rnain les Liégeois dans l'espoir de les amener, 
en exploitant leurs griefs, à s'allier avec lui comme 
ils l'avaient fait en 1270, en 1286 et en i3oi (2). 

(1) V. Hocsem, p. 410 (cetie page porte par <rreur dans Chapeaville le 
chiffre 402). 

(2) Dux vcro ccniens, quod contra spem communitates civitatis et oppi- 
dorum juvarent episcopum, et exiverant cum eodem, cujus contrarium pro- 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 55 

Mais cet espoir fut déçu : la Cité ne voulut pas 
trahir le prince; elle joignit ses délégués à la dépu- 
tation qui alla réclamer satisfaction auprès du duc (i); 
en i332, elle vota sans marchander le subside qui 
devait aider le prince à soutenir la lutte contre le 
Brabant (2), et, lorsqu'il se mit en campagne, les 
métiers de la Cité marchèrent bannières déployées 
à sa suite. 

S'il fallait en croire un écrivain liégeois, ce serait 
cette fidélité de Liège et des bonnes villes qui aurait 
donné à réfléchir au duc et l'aurait même déterminé 
à se retirer. Il y a là une part d'exagération patrio- 
tique. En réalité, le duc avait sur les bras la formi- 
dable coalition ourdie contre lui par Jean l'Aveugle, 
et dans laquelle Adolphe de La Marck était entré un 
des premiers. Néanmoins, pendant plusieurs années, 
il tint tête comme il put, invoquant à l'occasion la 
médiation du roi de France, se faisant accorder des 
trêves, signant même des traités de paix, et attendant 
que la coalition se défit toute seule. Alors il reprit 
avec plus de vigueur que jamais sa politique habi- 
tuelle. Trois mandataires de l'évêque de Liège ayant, 
au nom du Tribunal de la Paix, « jeté une quaran- 
t.i ne » entre deux Brabançons, le duc les fit saisir et 
en fit décapiter deux ^3). De nouveau, tout le pays, 
Liège en tête, se groupa autour d'Adolphe de La 
Marck, demandant satisfaction pour cet attentat. 
Cette fois, la guerre, qui était déjà commencée, put 

curasse crediderat. difticultatem videns et considerans periculum — — — 
propria repetit. Hocsem, pp. 415-416. 

(1) Hocsem, p 407; Chron. S Trud. Contin, III, p. 271. 

(2) V. l'acte du 14 novembre i332 dans Jean d'Outremeuse, t. \'I, p. 5o5, et 
cf. Fisen, II. p. 80, qui a trouvé ce document dans les « .archives de la Ciié ». 

(3) Hocsem, p. 438. 



56 CHAPITRE XIII. 

Cire conjurée par l'intervention de négociateurs qui 
amenèrent la Paix de Montenaeken (8 avril i338) : 
elle donnait toute satisfaction au pays de Liège quant 
aux griefs principaux formulés par lui, et laissait à 
une commission arbitrale le soin de trancher les 
autres questions pendantes entre Liège et le Bra- 
bant. 

Parmi ces questions, il y en avait une singulière- 
ment épineuse, dans laquelle le Brabant s'était laissé 
engager bien à tort : celle de la succession du comté 
de Looz. Fief masculin de l'église de Liège, ce 
domaine, devenu vacant par la mort du comte 
Louis IV, en i336, faisait retour à Saint- Lambert et 
devenait pour la principauté le plus superbe accrois- 
sement qu'elle eût reçu depuis le temps de Notger. 
Malheureusement, il lui fut disputé par Thierry de 
Heinsberg, neveu par alliance du comte Louis, et 
beau-frère du prince-évêque de Liège, Adolphe de La 
Marck. Requis par le Chapitre de se mettre en pos- 
session du comté, Adolphe témoigna dès le commen- 
cement une négligence des plus suspectes, et bientôt 
ce ne fut un secret pour personne qu'il sacrifiait les 
intérêts de la principauté à ceux de sa famille. Dans 
ces conjonctures, la Cité fit preuve d'un patriotisme 
de meilleur aloi : unie au Chapitre, elle ne cessa de 
réclamer l'annexion du comté. Mais, malgré l'évi- 
dence du bon droit, malgré l'unanimité du pays, 
malgré l'intervention du pape Benoît XII, qui, deux 
fois, écrivit à Adolphe de La Marck pour lui rappe- 
ler son devoir (i), le népotisme et l'esprit féodal 
l'emportèrent. Les arbitres chargés de rédiger la 

(i) V. ses lettres dans Hocsem, pp. 482 et 435. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 5y 

Paix de Hasselt adjugèrent le comté à Thierry de 
Heinsberg (18 mai i338) (i). 

Tous les patriotes liégeois furent indignés de ce 
dénouement. Le chanoine Hocsem, qui avait lutté de 
toutes ses forces pour les droits de la patrie liégeoise, 
appelle la paix de Montenaeken une paix fourrée, 
parce qu'elle a porté dans ses flancs l'acte de Hasselt. 
Quant à la Cité et aux bonnes villes, bien qu'il ne 
nous ait rien dit de leurs sentiments, on peut les 
deviner rien qu'en lisant le traité. Celui ci, après 
avoir adjugé le comté de Looz au prétendant et 
ordonné aux nobles et aux chevaliers de l'aider 
contre tous ceux qui le lui disputeraient, défend « que 
les boines vil es del evesquiet ne H nuisent ne grie- 
vent » (2). La précaution est significative : elle nous 
dit dans quels milieux l'on se préoccupait de l'inté- 
grité du patrimoine national, pendant que le prince 
conspirait avec les ennemis de la patrie. 

La Cité voulut avoir sa revanche. Elle ne pouvait 
« nuire ne grever » l'usurpateur, mais elle voulut 
donner une leçon à Adolphe. Et elle le lit par l'acte 
du i5 juin i338, quelques semaines après le traité 
d'iniquité qui dépouillait la patrie liégeoise d'un de 
ses plus beaux domaines. On se sou\ient qu'en 1299, 
au fort de sa querelle avec Hugues de Châlons, la 
Cité avait pris contre le prince des mesures singuliè- 
rement hardies : elle avait interdit à chacun de ses 
jurés et même à chaque citain, sous peine de bannis- 
sement, de faire partie du Conseil du prince, comme 
aussi d'accepter une charge scabinale en remplace- 

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 535. Pax in\oluta, dit Hocsem, 
p. 440. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, p. 536, 



58 CHAPITRE XIII. 

ment d'uR échevin qui viendrait à être destitué par 
lui. C'est cette même interdiction qui fut « rafraîchie » 
en i338 (i). De nouveau, la Cité organisait le boy- 
cottage contre le prince, avec pénalité contre les 
contrevenants. Et ne n'était pas seulement le parti 
populaire qui menait cette audacieuse campagne; 
i'échevinage, intimidé sans doute, se ralliait comme 
en 1824, et, par une mesure d'une solennité dont 
nous avons peu d'exemples, les quatorze membres 
de ce siège ont tous suspendu leurs sceaux à l'acte, à 
côté du sceau de la Cité (2). 

II faut qu'Adolphe de La xMarck ait trouvé sa 
situation bien compromise pour qu'à cette éclatante 
démonstration d'hostilité il ait répondu par un acte 
de faveur. En effet, l'année suivante, il octroyait aux 
Liégeois une nouvelle foire franche, qui devait se tenir 
pendant huit jours après l'octave de saint Lambert. 
Nous sommes tellement mal renseignés par nos sources 
que nous ignorons totalement si, avant cette date, la 
Cité possédait une foire; la chose, toutefois, est haute- 
ment probable, et l'on ne se figure pas facilement que 
cette grande ville ait été privée d'une institution qui ne 
manquait dans aucun centre urbain. Une chose est 
certaine : à partir de iSSg, il y eut à Liège deux foires 
franches de huit jours chacune, déterminées l'une 
par l'octave du natalice de saint Lambert (24 septem- 
bre), l'autre par la fête de sa translation (28 avril) (3). 



(1) V. le texte à l'Appendice. 

(2) « Pour certaines pièces seulement, d'une importance capitale, comme le 
fut le record rendu à la requête du comte de Looz sur les droits de l'avoué 
de Liège, les quatorze échevins décidèrent d'apposer tous les sceaux. » De 
Borman, I, p. laS. 

(3) Eodem tempore instituitur Leodii novum forum celebrandum bis in 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 5g 

Mais ce n'est pas l'octroi d'une foire qui pouvait 
réconcilier les Liégeois avec le gouvernement d'Adol- 
phe Depuis 1824, ils se voyaient privé- des garanties 
formulées par la Lettré des Vingt contre l'arbitraire 
princier. Depuis i33i, ils se sentaient comprimés 
dans l'étau de la Loi de murmure. Il y avait là deux 
griets dont le redressement était la condition préala- 
ble de la détente dans leurs relations avec le prince. 
Loin de s'apaiser avec les années, leur ressentiment 
trouvait dans les faits quotidiens de nouveaux ali- 
ments. Les officiers et même les conseillers d'Adol- 
phe ne craignaient pas de se livrer à la concussion la 
plus éhontée : couverts par leur maître, ils étaient 
sûrs de l'impunité. Un scandale énorme qui se pro- 
duisit en 1843 attira sur eux l'animadversion de tout 
le pays. 

anno. incipiendo in octavâ beati Lambeni et pcr octo dies continue subsé- 
quentes, et in capite maii per dies totidem duraturos. Hocsem, p. 452. 

Episcopus et capitulum statiierunt ut quolibet anno in octavâ sancti Lam- 
berti nundine fiant in suâ civitate Leodiensi quod forum vocatur. Chronique 
de 1 i02^ p. 33 1. 

Et la fieste commenche le jour del octave saint Lambert (en septembre) qui 
dureir devrait VIII jours. Et la seconde fois si est toute en teile manière, 
entrant à la fieste del translation saint Lambert, qui est le XXVI II d'avril et 
doit dL;reir VIII jours. Jean d'Outremei.se, t. Vi, p. 616. 

S'il est permis d'interpréter des documents si peu explicites, voici comment 
on peut se figurer les choses. Il existait à Liège une foire franche, et, à la 
demande de la Cité, Adolphe en créa une seconde {siovum). Hocsem. dont 
l'incorrection de style n'a pas de bornes, s'explique de manière à faire croire 
que les deux foires ont été créées en même temps; la Chronique de ti02^ 
plus exacte sous ce rapport, ne parle que d'une seule. 

Ce qui prouve que la foire de Liège est antérieure à i33g, c'est que déjà, 
dans le Patron dfl Temporaliteit, p. 3t8, qui est de la fin du XlV'e siècle, 
plusieurs villes allemandes (.Vix-la-Chapelle, Cologne, Dûren, Nimégue, 
Nûrenberg, F'rancfort-sur-le-Mein et Lûbeck) sont dites exemptes du droit de 
tonlieu à Liège. Incontestablement, une telle situation a des origines loin- 
taines et remonte plus haut que i33g. Ilennux aurai' donc eu le droit d'écrire 
(t. I, p. 465), qu' « il se tenait à Liège de temps immémorial unf. foire »; il 
fait preuve de peu de critique et il donne une entorse aux textes eii disant 
qu'il s'en tenait deu.x. 



6o CHAPITRE XIII. 

La ville de Huy, « la commune folle et passion- 
née », comme l'appelle un chroniqueur, était mena- 
cée d'une sentence judiciaire des échevins de Liège 
parce qu'elle s'obstinait, dans ses payements, à faire 
passer la monnaie altérée de Hugues de Châlons au 
taux de sa valeur nominale. Pour conjurer le coup, 
elle offrit au Chapitre et au prince une somme de 
douze mille florins. Mais les conseillers d'Adolphe 
exigèrent en outre un pot-de-vin de six mille florins. 
L'attaire n'aboutit pas: les Hutois, poussés à bout, 
s'adressèrent au duc de Brabant, et c'est en vain qu'à 
la dernière heure la Cité de Liège intervint dans 
l'espoir de les réconcilier avec le prince : l'alliance 
avec le Brabant était faite! 

Le prince convoqua les États Généraux pour le 
i5 mai. Dans l'intervalle, on apprit la scandaleuse 
conduite de ses conseillers et, lorsque devant les 
États assemblés, il demanda les milices pour la 
guerre contre le Brabant, alors éclata un concert de 
réclamations. De toutes parts on exigea des garanties 
contre des abus aussi révoltants que celui qui venait 
d'être divulgué. La Cité n'était pas, on le pense bien, 
la dernière à réclamer, mais elle profita de l'occasion 
pour faire valoir ses griefs particuliers; elle mit pour 
condition à l'octroi des milices communales l'aboli- 
tion de la Loi de murmure et des mesures réaction- 
naires de 1 33 1 . Ainsi assiégé de toutes parts, Adolphe, 
à qui l'on mettait en quelque sorte le couteau sur la 
gorge, céda sur l'un et l'autre point : il accorda l'éta- 
blissement du Tribunal des XXII et consentit à rap- 
porter la Loi de murmure (i). 

(i) V. Hocsem, pp. 466 et 467. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 6i 

L'acte instituant le Tribunal des XXII fut émis le 
6 juin 1343 (i). Celui qui abolit la Loi de murmure, 
et qui est connu sous le nom de Lettre de Saint- 
Jacques, porte la date du i"^'" juillet i343. Ils ont donc 
vu le jour à quelques semaines de distance l'un de 
l'autre. C'est d'abord la principauté qui a obtenu le 
redressement de ses griefs les plus criants; après elle, 
la Cité a eu satisfaction à son tour. Les deux réformes 
avaient la môme source et elles présentent pour 
l'histoire de la Cité un intérêt presque égal; c'est la 
raison pour laquelle elles méritent de retenir l'une 
et l'autre l'attention du lecteur. 

Si nous n'avons pas conservé l'acte du 6 juin 1343 
— on verra tout à l'heure pourquoi — en revanche 
nous connaissons assez bien les circonstances dans 
lesquelles naquit le Tribunal des XXII. Les Etats 
s'étaient réunis le i5 mai; ils avaient nommé une 
commission composée de membres choisis parmi les 
trois ordres et chargée d'élaborer un projet de garan- 
ties constitutionnelles contre les abus des officiers du 
prince. Dès le 2 juin, cette commission déposait son 
projet. Il s'inspirait de celui de 1324, mais pour le 
dépasser. C'était, cette fois, un organisme spécial 
qu'on chargeait de surveiller et, le cas échéant, de 
punir les malversateurs. La nouvelle institution, 
calquée pour ainsi dire sur le Conseil de Cortenberg, 
était un collège permanent dont les vingt-deux mem- 
bres, nommés à vie, étaient choisis par les trois 
ordres dans des proportions variées. Le Chapitre, la 
noblesse et la Cité en choisissaient chacun quatre; 

( i ) Les formules du protocole et de la date sont conservées dans un diplôme 
du 19 juin 1343 donné par Adolphe à Tabbaye de Saint-Trond. (,Piot, C-artu- 
laire de Saint Trond, t. I, p. 487.) 



62 CHAPITRE XIIL 

les dix autres membres étaient choisis par les bonnes 
villes : Huy, Dinant, Saint-Trond et Tongres en 
avaient chacune deux, Fosse et Bouillon chacune un. 
Quatorze membres sur vingt- deux appartenaient 
donc dans ce tribunal à l'État Tiers. Le principe de 
l'institution était excellent, mais il était vicié par la 
disposition qui rendait les membres du Tribunal 
viagers et inamovibles. Avec le contrôle illimité dont 
ils jouissaient sur tous les agents du gouvernement, 
avec la redoutable faculté qui leur était donnée d'in- 
fliger des châtiments arbitraires, ils cessaient d'être 
une simple garantie de la liberté pour devenir une 
machine de guerre contre le pouvoir princier, peut- 
être même un danger pour la liberté publique. 
L'autorité du prince se voyait à la merci d'un 
véritable éphorat; une oligarchie de « vingt- deux 
princes à vie » menaçait de se substituer à la monar- 
chie. Le clairvoyant chanoine Hocsem ne s'y laissa 
pas tromper : il fit de vains efforts, lorsque le projet 
fut discuté au Chapitre, pour introduire dans le re- 
crutement du Tribunal le principe de l'annalité. Son 
avis ne prévalut pas : la commission déclara catégo- 
riquement qu'elle ne voulait pas d'amendement à son 
texte. Adolphe, qui, en 1324, avait repoussé avec 
indignation un projet beaucoup plus anodin que 
celui-ci, fit preuve cette fois d'une résignation éton- 
nante : il consentit à tout, et, le 6 juin i343, il pu- 
bliait la Lettre des Vingt-Deux (1). 

(1) Hocsem, pp. 46<S et 46g. Il ré.sulte à l'évidence du récit de cet auteur, 
bien qu'il ne le dise pas e.xplicitement, que les membres du Tribunal des XXIl 
furent nommés à vie, malgré son opposition et celle d'une minorité du 
Chapitre. Zantfliet, qui écrit au milieu du XVe siècle et qui parle d'après 
Jean d'Outremeuse, vient trop tard pour contredire, en pareille matière, un 
témoignage de la valeur de celui de Hocsem. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 63 

Est-ce la maladie à laquelle il devait bientôt suc- 
comber qui minait dès lors cette nature énergique, et 
brisait sa force de résistance? Ou bien ne cédait-il 
qu'en apparence et avec l'intention de révoquer ses 
concessions, aussitôt qu'il serait débarrassé de protec- 
teurs gênants comme le roi de Bohême et le comte de 
Hainaut, qui avaient été les principaux promoteurs 
du Tribunal des Vingt-Deux ? Ses sujets ne devaient 
pas tarder à être éclairés sur ce point. En attendant, 
il ne s'arrêtait pas dans la voie des concessions et, le 
i'^'' juillet, il signait la Lettre de Saint- Jacques, qui 
abolissait la Loi de murmure ainsi que les mesures 
réactionnaires de i33i. 

La Lettre de Saint Jacques (i) débute par des con- 
sidérations générales qu'il est bien intéressant de 
recueillir. Elle reconnaît que le gouvernement établi 
au cours des dernières années « at esteit mal agréable 
à la plus grande partye des personnes et cohabitans 
de nostre dicte Citeit », elle constate qu'il n'est « jnie 
pour nourir paix, amour ne concorde entre les per- 
sonnes et cohabitans deseurdis mais grans rancoir, 
envye et dissention ; » elle déclare pourvoir au mal 
en accordant les réformes suivantes, qui rendent aux 
Liégeois plusieurs des privilèges abolis par la Paix de 
Wihogne. D'abord, elle rétablissait l'élection directe 
des jurés. Ceux-ci devaient être élus désormais, les 
plébéiens par les métiers, les patriciens par leurs pairs 
dans les vinâves; eux-mêmes choisissaient ensuite les 
deux maîtres, l'un parmi les patriciens, l'autre parmi 
les plébéiens. En second lieu, les métiers reconqué- 
raient le droit d'avoir des gouverneurs, sans que 

(i) Bonnans, Ordonnances, t. I, p. 248. 



^4 CHAPITRE XIII. 

cependant ceux-ci fussent admis dans le Conseil de 
plein droit, comme de i3i3 à i33o. En troisième lieu, 
l'assemblée générale des bourgeois, que les maîtres 
seuls, depuis i33o, avaient qualité pour convoquer, 
pouvait se réunir désormais chaque fois qu'elle était 
réclamée par deux ou trois métiers. A ces réformes, 
expressément accordées par la Lettre de Saint- 
Jacques, il est permis, ce semble, d'en ajouter une 
autre qui n'est point mentionnée, je veux dire la 
suppression du Grand Conseil. Ce rouage inutile ne 
paraît pas avoir jamais existé autre part que sur le 
papier, et il disparaît de l'histoire de la Cité sans y 
laisser aucune trace. 

Telles sont, en i343, les conquêtes de la liberté 
communale. Elles se distingent par leur modération. 
Elles ne retournent pas au radicalisme démocratique 
de i3i3. Entre ce régime et celui de la réaction con- 
servatrice de i33i, la Lettre de Saint- Jacques repré- 
sente un moyen terme heureux. Et la raison en est 
facile à découvrir : ce n'est pas un parti, c'est la Cité 
entière qui a triomphé en i343. Les libertés que la 
Lettre de Saint-Jacques lui a rendues sont également 
chères à tous les citains, encore qu'elles doivent sur- 
tout profiter aux petits, parce que ceux-ci ont le plus 
pâti du régime antérieur (i). Le régime nouveau mar- 
que l'apaisement relatif de la lutte des grands et des 
petits, et une halte sur le chemin qui mène au régime 
de la démocratie exclusive et niveleuse. Pourquoi ne 



(i) Je suis trop rarement d'accord avec Henaux pour ne pas constater qu'il 
apprécie ces faits avec justesse quand il écrit t I, p. 482 : « Cette lettre n'était 
ni en faveur des petits ni en faveur des grands : elle laissait à chacun des deux 
portis la position que lui avait attribuée la paix de Vottem. Elle ne consacrait 
qu'une défaite : celle du prince. » 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 65 

fut-ce qu'une halte? Pourquoi l'équilibre entre les 
classes, réalisé pour des siècles dans les villes braban- 
çonnes et même à Dinant, ne put-il pas se maintenir 
à Liège? Nous essayerons de le dire plus loin. 

Après la double victoire remportée sur lui par la 
principauté d'abord, par la Cité ensuite, le prince- 
évêque Adolphe, malade, aigri, humilié, attendait 
avec impatience l'occasion de prendre sa revanche. 
Il semble qu'il n'ait plus eu qu'un rêve : anéantir la 
concession qu'il avait faite en signant la Lettre des 
Vingt-Deux. Le 25 février 1844 (1). il manda devant 
lui les quatre chanoines qui faisaient partie de ce 
tribunal, et les força par ses menaces à lui livrer le 
diplôme du 6 juin, qu'il mit en pièces. Quant aux 
quatre membres délégués de la Cité, ils se laissèrent 
corrompre, à ce qu'il paraît, ou du moins firent de 
leur trahison l'objet d'un honteux marchandage. 
L'un d'eux, le maître de l'année, nommé Jean Jac- 
quemot, était un drapier. Comme tous ceux de son 
métier, il se plaignait beaucoup de la nouvelle foire, 
qui faisait baisser à Liège le prix du drap, et il con- 
sentit à livrer l'exemplaire que la Cité possédait de 
l'acte du 6 juin, si l'évêque consentait à annuler la 
lettre de iSSg. Le marché fut accepté; deux diplômes 
déchirés firent disparaître à la fois le grief du prince 
et celui des drapiers. La nouvelle foire était suppri- 
mée, et il n'y avait plus de Tribunal des Vingt-Deux. 
L'institution qui faisait l'orgueil du pays et qui était 
la principale garantie de sa liberté n'avait pas duré 
en tout huit mois! 



(1) C'était le jour de la saint Mathias (24 février) qui, les années bissextiles, 
tombe le 25 du même mois. L'année 1844 est bissextile. 



66 CHAPITRE XIII. 

C'était la seconde fois que le peuple liégeois se 
voyait frustré du bienfait le plus appréciable du régime 
constitutionnel, et cela grâce à la fraude, à la vio- 
lence et à la corruption L'indignation fut unanime 
à Liège lorsqu'on apprit ce qui s'était passé : grands 
et petits s'accordèrent à réclamer la punition du maî- 
tre prévaricateur et de ses complices (i); ils furent 
déposés et bannis, et la Cité demanda au Chapitre de 
punir de même ceux de ses membres qui avaient 
trempé dans le complot. 

Mais le Tribunal des XXII resta supprimé. Œuvre 
collective des États, il ne pouvait être rappelé à 
l'existence que par ceux-ci; il eût fallu qu'ils pussent 
se réunir, et qu'ils se retrouvassent de nouveau sous 
l'influence puissante d'un Jean de Bohême ou d'un 
Guillaume de Hainaut, capables d'obtenir, sur cette 
question délicate, l'unité de vues difficile à réaliser 
dans un milieu si divisé. Il y avait d'ailleurs, dans 
l'inamovibilité des Vingt-Deux, une défectuosité qui 
avait frappé dès l'origine une partie du Chapitre, et 
qui, sans doute, formait dans les meilleurs esprits un 
préjugé des plus sérieux contre la nouvelle institution. 
L'idée restait populaire, sans doute, mais le mode de 
réalisation était à trouver. C'était l'affaire du temps 
d'élaborer la formule définitive qui devait lui assurer 
l'avenir. 

Cependant, la Cité, consciente de sa force, ne 
perdait aucune occasion de s'affirmer. 

Aussi, lorsque enfin, criblé de dettes et accablé 
par les revers de sa politique, Adolphe de La Marck 



(i) L'nde indignati insignes et populi se juramento colligarunt ad punien- 
dum omnes qui talia procurarant. Hocsem, p. 474. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 67 

fut mort de chagrin dans son château de Clermonî- 
sur-Aleuse (3 novembre 1344) (i), on assista à un 
spectacle bien instructif. Ce ne fut plus, comme en 
i3i2, la noblesse du pays, ce fut la Cité qui reven- 
diqua le droit de participer à la régence pendant 
l'interrègne. Elle força le Chapitre à révoquer les 
baillis et autres officiers qu'il avait nommés sans son 
consentement pour la durée du sede vacante et pré- 
tendit choisir elle-même le mambour. Le Chapitre 
regimbait et ses délibérations étaient pénibles. 

<c Messeigneurs, dit l'écolâtre Jean Hocsem, ne 
vous étonnez pas si le peuple refuse de vous aban- 
donner exclusivement le choix de mambour sous 
lequel il doit exposer sa vie pour la patrie. Rappelez 
vous que, lors de la dernière vacance du siège, le 
massacre des grands et l'incendie de Saint- iMartin 
n'ont pas eu d'autre cause. De droit divin, l'élection 
du prince appartient à Dieu (2), mais de droit humain 
elle appartient au peuple, et c'est en vertu de ce 
droit que le peuple de Maestricht a proclamé saint 
Lambert évêque. Les choses retournent facilement 
d'elles-mêmes à leur source, et il vaut mieux plier 
que rompre. Vous en avez la preuve dans les événe- 
ments d'hier; vous avez dû, par peur des maîtres de 
la Cité, révoquer toutes les mesures que vous aviez 
prises sans leur concours. A mon sens, dans cette 
alîaire de l'élection du mambour, nous devrions 
convoquer les maîtres et quelques personnages in- 

(',) Hocsem, p. 475, enregistre sa mort sans plus. Henaux, t. I, p. 441, dit 
qu'il mourut dans un accès de frénésie; il reproduit Dewez, t. I, p. 241. 
lequel suit Fisen, II, p. 102 (tum a se prorsus abreptus est in frenenesim). 

(2) Pour le dire en passant, on voit par cet exemple, qui est loin d'être 
isolé, que ce que le moyen-âge entendait par droit divin n'avait absolument 
rien de commun avec ce que la polémique moderne désigne sous ce nom. 



68 CHAPITRE XTII. 

flucnts et leur dire : « Vous autres, Messieurs les 
laïques, vous connaissez mieux que nous du clergé 
les chevaliers qui conviendraient pour l'office de 
mambour : désignez-nous donc celui que vous juge- 
rez préférable et nous l'élirons volontiers ». Ainsi nous 
resterons en possession de notre droit et l'Église ne 
perdra rien. Autrement, il vous arrivera la même 
chose qu'hier, et on vous rendra responsables de 
tous les maux qui pourront se produire » (i). Ce 
conseil fut suivi, et, le lo novembre 1844, le Cha- 
pitre élut mambour Louis d'Agimont, le candidat de 
la Cité, auquel s'était ralliée la noblesse (2). Les tré- 
fonciers sauvaient ainsi les apparences, mais capitu- 
laient en réalité devant les Liégeois, Rien ne montre 
mieux le chemin parcouru en sens inverse, depuis 
i3i2, par ces deux forces. 

Ce ne fut pas la fin des humiliations du Chapitre. 
Quelques lignes très obscures d'un contemporain, 
qui fait manifestement allusion à des souvenirs dé- 
sagréables à évoquer, nous laissent entrevoir que le 
sede vacante fut, pour les tréfonciers, riche en 
épreuves de tout genre. Le mambour se permit de 
déposer le receveur de la mense épiscopale, récem- 
ment élu par eux; de leur côté, les maîtres ourdis- 
saient toutes sortes d'intrigues contre le Chapitre. 
Les petits étaient indignés de voir traiter ainsi un 
corps si vénérable et si longtemps leur allié, mais 
personne n'osait protester, parce que les maîtres 
sévissaient sans scrupule et allaient jusqu'à bannir 
les mécontents. 



(i) Hocsem, p. 475. 
(2) Hocsem, p. 476, 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 69 

Tel est le récit du chanoine Hocsem. Si peu expli- 
cite qu'il soit, il nous laisse entrevoir le résultat des 
intrigues du patriciat. Manifestement, c'était le patri- 
ciat qui avait enlevé l'élection de Louis d'Agimont, 
reportant la mambournie dans cette famille de Looz 
à laquelle il l'avait en vain offerte autrefois (i). C'était 
le patriciat qui entraînait à sa suite, dans sa cam- 
pagne contre le Chapitre, les deux maîtres avec les 
jurés plébéiens. Et c'était le patriciat encore qui, se 
vengeant en i345 de ses atfronts de i3i2, se servait 
des maîtres pour vexer et pour humilier les tréfon- 
ciers. 

Comment s'expliquer cette prépondérance regagnée 
par les grands, et cela au lendemain de la Lettre de 
Saint-Jacques, qui ne pouvait certes pas servir de 
point de départ à un mouvement anti-démocratique ? 
Tout simplement par le regain de popularité que 
valut aux grands leur attitude civique dans les démê- 
lés de 1843, et par l'usage adroit qu'il surent en faire. 
L'événement avait prouvé que les chefs de la démo- 
cratie liégeoise n'étaient pas inaccessibles à la cor- 
ruption : Jean Dupont en i3i2, Jean Jacquemot 
en 1344 (2), avaient trahi le parti populaire auquel 
ils devaient la maîtrise, et avaient montré aux grands 
comment on pouvait, à peu de frais, leurrer ou 
museler la démocratie liégeoise. La leçon ne fut pas 
perdue, et il paraît bien qu'au cours des années i345 
et 1346 les grands, au lieu de combattre en face la 
cause du peuple, trouvèrent plus facile de gagner ses 
chefs à prix d'argent. 



(1) V. ci-dessus, t. I, p. 28; 

(2) V. ci-dessus, p. 64. 



yo CHAPITRE XIII. 

Pour comprendre ce nouvel aspect de leur poli- 
tique, il faut se rappeler qu'en 1842, la vieille ques- 
tion du comté de Looz avait été remise à l'ordre du 
jour par la mort imprévue du dernier fils de Thierry 
de Heinsberg. Le fief de Looz allait de nouveau 
tomber en déchéance et faire retour à l'Eglise de 
Liège. Instruits par l'expérience, tous les patriotes 
liégeois étaient bien décidés à empêcher qu'un nou- 
vel usurpateur ne vînt mettre la main sur le patri- 
moine national. Le Chapitre et le parti populaire, 
ces deux anciens alliés, se prononcèrent dès l'abord 
pour cette politique; malheureusement, la noblesse 
de Hesbaye protégeait un prétendant sorti de ses 
rangs, et auquel le prince, de son côté, se montrait 
favorable. Le patriciat de Liège, que tant de liens 
de famille, tant d'intérêts ou de préjugés de classe 
liaient de plus en plus à la noblesse, souhaitait 
en secret le triomphe du prétendant, mais n'osait 
l'avouer, par crainte de la colère des petits. Extérieu- 
rement, il atfectait de partager leur zèle patriotique, 
il s'associait à toutes leurs démonstrations, mais, en 
même temps, il recourait à toute espèce de ruses et 
d'échappatoires pour les duper une seconde fois(ij. 

C'est ainsi qu'il proposa de s'en rapporter à la sen- 
tence du pape, ce qui lui aurait fait gagner du temps 
et aurait créé, en attendant, une situation de fait à 
laquelle il eût été difficile de rien changer. Mais le 

(1) Populus cum insignibus conjugatus non tradi comitatum domino de 
Heinsberg pariîer decreverunt : et hoc creditur metu populi, cum majores 
insignium, ut dicitur, contrarium decrevissent, dicentes quod nolebant sen- 
tentiis laqueari, et petentes quod factura summo pontifici scriberetur, ut ipse 
de comitatu suam faciat voluntatem. Hocsem, p. 471. II est impossible 
d'écrire plus mal que Hocsem; je crois toutefois avoir bien compris ce qu'il 
a voulu dire. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 71 

peuple était impatient et poussait à une solution im- 
médiate de l'énervante question. Que restait-il à faire 
aux patriciens? S'inspirer de l'expérience, gagner les 
maitres et les jurés plébéiens, et faire faire par eux 
ce qu'ils n'osaient pas entreprendre eux-mêmes. Tel le 
est, ce semble, l'explication de ce qui se passa à Liège 
de i344 à 1346. Le manque de franchise et de netteté 
qu'on remarque pendant ces années dans l'attitude 
des maîtres confirme singulièrement cette conjecture, 
que suggèrent les allusions obscures du chroniqueur. 

Mais la démocratie devait avoir sa revanche. Les 
métiers se lassèrent de l'insolence du Conseil et des 
trahisons de leurs élus; ils choisirent dans leur sein 
deux gouverneurs chargés de faire en leur nom 
d'énergiques remontrances aux maîtres. Ceux-ci, 
intimidés par cette intervention collective, renon- 
cèrent à leurs menées, et le mambour lui-même crut 
devoir adopter une ligne de conduite plus modérée. 
Le receveur nommé par le Chapitre put reprendre 
ses fonctions, et l'intrus que le mambour avait mis 
à sa place fit amende honorable ( i). 

Le peuple ne se contenta pas de ce premier résul- 
tat. Les élections de 1345 ayant fait arriver à la 
maîtrise des hommes plus sûrs, ceux-ci voulurent 
voir clair dans la gestion de l'administration précé- 
dente (2). L'enquête à laquelle ils se livrèrent fit écla- 

(1) Hocsem, p. 476. 

(2) Et paulo post populares de Leodio assumpto regimine civitatis inquisi- 
verunt super quibusdam pecuniis. etc. Hocsem p. 478. Grâce à son habitude 
de ne parler des choses communales que par voie de prétérition, Hocsem a 
encore une fois proposé ici une espèce d'énigme à ses lecteurs, Henaux, t. I, 
p. 444, en a tiré des conclusions étonnamment exagérées : selon lui, les grands 
auraient été dépouillés des droits que leur avaient rendus les actes de i33o et 
i33i, et la Lettre de Saint-Jacques de i343; les petits seraient redevenus ce 



72 



CHAIMIRE XIII. 



ter un nouveau scandale : on découvrit que plusieurs 
des anciens conseillers avaient vendu des rentes à vie 
sur la Cité et avaient empoché l'argent. Sur les qua- 
torze personnages inculpés à la suite de l'enquête (i), 
il y avait trois échevins appartenant aux principaux 
lignages de la Cité : Jean de Lardier, Hubin Baré et 
Jean de Brabant, qui était d'Ile par son père et de 
Pré par sa mère. Un autre personnage compromis 
dans cette malpropre affaire, ce fut le trop fameux 
maître André de Ferrières, que nous avons appris à 
connaître précédemment, et que sa position mettait à 
même de tripoter impunément les affaires commu- 
nales. Condamnés à restituer avant la Saint-Jean- 
Baptiste (24 juin) sous peine de bannissement, les uns 
ne purent s'exécuter, les autres s'y refusèrent, et tous 
durent prendre le chemin de l'exil. Ce ne fut pas 
pour longtemps : peu de temps après, nous les 
retrouvons à Liège, où, dit Hocsem, ils purent ren- 
trer grâce à l'intervention du clergé (2). 

que les avait faits la paix d'Angleur en i3i3, c'est-à-dire les maîtres exclusifs 
du Conseil. Rien n'est moins exact, et Henaux lui-même en est si peu con- 
vaincu que, lorsqu'il aura à raconter la réforme constitutionnelle de 1384, qui 
supprima réellement les grands comme classe politique, il y verra, avec raison 
cette fois, l'inauguration du régime démocratique pur, oubliant qu'il a déjà 
célébré l'avènement de celui-ci en i345. En réalité, il ne s'agit pas, pour 
Hocsem, d'une revision de la constitution municipale, mais d'un simple revi- 
rement électoral. 

(1) Ce chiffre de quatorze donné par Hocsem, p. 476, devait fatalement 
induire un lecteur distrait à se persuader qu'il s'agissait des quatorze éche- 
vins, et c'est à quoi n'a pas manqué Jean d'Outremeuse, si, comme je le crois, 
c'est d'après la partie perdue de sa chronique que parle Zanlfliet, c. 23g. 
Mais c'est une erreur manifeste, et les listes scabinales de M. de Borman 
en font bonne justice. 

(2) Hocsem, pp. 478 et 480. Les détails complémentaires ou contradictoires 
donnés par Zantfliet, col. 239-^40, et par Mathias de Leeuwis, p. 1 14, paraissent 
provenir de .lean d'Outremeuse ; il y a lieu de n'en tenir aucun compte. — 
Cf. de Borman, t. I, pp. i5g, 184, 191. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 78 

L'avénement du nouveau prince-évêque Englebert 
de La Marck, neveu d'Adolphe, vint donner une 
autre direction aux idées et aux préoccupations des 
Liégeois. Si les intérêts de leurs proches avaient 
pendant quelque temps refroidi les patriciens pour 
les intérêts de la Cité, il n'en sera plus ainsi dès qu'ils 
vont se retrouver, avec les petits, en face d'un prince 
puissant et adroit. Aussitôt les discordes s'apaiseront 
comme par enchantement, et le prince, devenu l'en- 
nemi commun, verra surgir contre lui tous les 
citains, unis dans la même opposition à son pouvoir 
absolu. Ce n'est pas qu' Englebert de La iMarck ne 
fût un caractère d'une toute autre trempe que son 
oncle Adolphe. Comme chef d'État, il révéla au 
cours de son règne de hautes et nobles qualités. Si 
donc, pendant les premières années, il sévit, lui aussi, 
impliqué dans d'ardentes querelles avec ses sujets, 
c'est que la fatalité des choses le voulait ainsi. La 
question des garanties constitutionnelles contre l'ar- 
bitraire restait à l'ordre du jour. Après avoir vaine- 
ment essayé à deux reprises, en 1824 et en i343, de 
la résoudre d'accord avec le prince, la Cité se retrou- 
vait dans la condition p^récaire où l'avait laissée 
Adolphe. Sûrs de l'impunité, et ne comptant pour 
rien les réclamations du public, les officiers du prince 
semblaient se complaire à multiplier ses griefs. 

Pendant le sede vacante, un bourgeois de Huy, 
coupable de meurtre, avait composé avec les parents 
de sa victime et avait été, en conséquence, acquitté 
par le mambour. Le maréchal d' Englebert de La 
iMarck refusa de reconnaître la légalité de cette pro- 
cédure; il fit saisir et exécuter le coupable (1). C'était 

(1) Hocsem, p. 480; Zantfliet, col. 242. 



74 



CHAPITRE XIII. 



de l'arbitraire pur, et la paix de Fexhe se trouvait 
violée dans son esprit comme dans sa lettre. Les 
milices de la Cité et celles de Saint-Trond allèrent, 
avec les Hutois, détruire la maison du bailli à la 
Neuville-sur-Meuse (i); le bailli, par mesure de 
représailles, fit proscrire dix-huit Hutois par les éche- 
vins de la Cité. Celle-ci, qui assistait dans ses propres 
murs à la flagrante violation du droit, s'allia aux 
Hutois et convoqua à Liège une réunion des bonnes 
villes pour aviser aux mesures à prendre. 

Le prince aurait été bien inspiré s'il avait tenu 
compte de l'elfervescence des esprits justement émus; 
il n'osa pas couvrir son bailli, dont le cas était indé- 
fendable, mais, dans une réunion des États du pays, 
convoquée par lui à Fexhe, il se plaignit amèrement 
des Hutois et des Liégeois, qui enfreignaient sa juri- 
diction. Ceux-ci protestèrent qu'ils n'étaient pas en 
état de rébellion contre lui, mais en état de légitime 
défense contre son oflicier, qui violait leurs libertés(2). 
Nos sources ne nous font pas connaître la suite de 
cette affaire, mais il n'est pas douteux qu'elle ait été 
l'une des causes principales du conflit qui éclata peu 
de temps après entre Englebert et sa ville épiscopale. 

L'autre cause, ce fut la solution donnée, malgré 
les vœux passionnés de la Cité, à la question du 
comté de Looz. 

Une commission de cinq chanoines, présidée par 
l'abbé de Saint-Nicaise de Reims, délégué du souve- 
rain pontife, était chargée de préparer la solution de 
l'affaire. La Cité avait fait stipuler expressément que 



(i) Non à la Neuville en Condroz; v. de Borman, t. I, p. 140. 
(2) Zantfliet, col. 242. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONxNELLES. 75 

la sentence des commissaires serait soumise d'abord 
à la ratitication des États généraux (i). Mais, intimi- 
dée ou gagnée, on ne sait au juste, la commission 
outrepassa son mandat et adjugea purement et sim- 
plement lecomté àThierry de Heinsberg ( 1 8 juin 1 346), 
avec le consentement du prince. L'indignation fut 
grande dans la Cité, et elle se traduisit par des vio- 
lences graves. Les négociateurs et les échevins, qui 
étaient sans doute d'accord entre eux, durent fuir 
devant la colère populaire. Les maîtres, probablement 
gagnés par les grands, se crurent assez d'autorité pour 
pouvoir ramener les coupables, mais, pour la seconde 
fois en deux ans, le peuple désavoua ses premiers 
magistrats. L'émeute se déchaîna de plus belle et 
elle s'en prit au Chapitre : « nous faillîmes tous être 
massacrés », écrit Hocsem. Les cinq négociateurs 
durent fuir de nouveau; des garnisaires furent mis 
dans leurs maisons et dans celles de leurs amis; les 
échevins fugitifs furent condamnés au bannissement; 
un seul, Hubin Baré, qui n'avait pas accompagné 
ses collègues dans leur fuite, échappa à leur sort. 
Le maître patricien, Henri Solier, fut destitué dix 
jours avant l'expiration de son mandat et remplacé 
par Bertholet Baré (2), ce qui atteste le diapason des 
esprits : il est certain, en effet, que les grands ne le 
révoquèrent pas spontanément et qu'ils ne lui enle- 

(1) C'est ce que dit Hocsem, p. 480 : Et cum idem abbas diutius tractasset 
cum capitule, tandem obtinuit quinque canonicos eligi ad tractandum cum 
parte adversâ unà cum abbate, ita tamen quod non haberent potestatem 
negotium terminandi sine capitule et patriâ. C'est également ce que dit le 
Chapitre de Liège dans sa lettre au pape, datée du 10 août 1346, dans 
Hocsem, p. 484. 

(2) Fisen, II, p. 107, d'après Jean d'Outremeuse. Nous trouvons, en effet, 
Bertholet Baré, bourgmestre en 1 345- 1346 {AHEB, t. XV (1878), p. 5i). 



76 CHAPITRE XIII. 

vèrent ses fonctions que par crainte de pires extré- 
mités. 

Il faut rendre hommage au sentiment qui a inspiré 
l'eftervescence populaire. Ce n'est plus comme 
citains et au nom de leurs intérêts locaux, c'est 
comme patriotes et au nom de l'intérêt général que 
les Liégeois protestent contre la spoliation dont le 
pays est victime. Le point de vue communal rentre 
dans l'ombre devant la conception nouvelle que la 
Cité a de son rôle. Elle s'identifie à l'Etat, ou, du 
moins, elle a la prétention d'en être le membre 
principal. Rien de ce qui touche à celui-ci ne restera 
désormais en dehors de ses préoccupations. Là se 
trouve la différence profonde entre elle et les autres 
bonnes villes : celles-ci restent enfermées dans leur par- 
ticularisme ou n'en sortent qu'à l'appel des Liégeois. 

Elles en sortirent cette fois encore, et, de nouveau, 
la défense de la liberté communale et celle du patri- 
moine national groupa les bonnes villes autour de la 
Cité(i). 

Mais déjà la Cité avait élargi son champ d'action. 

(1) L'histoire de cette fédération est à tirer au clair. Englebert de La 
Marck avait été nommé évéque de Liège par le pape le 23 février iS^S 
(Hocsem, p. 478) et, dès le 4 mars, il s'était adressé au pape pour le supplier 
d'interdire la fédération des villes liégeoises, si celles-ci la renouvelaient 
(Berlière, Suppliques de Clément VI, no 8:2). Le même jour, le pape avait 
chargé une commission de déclarer nulles les alliances que les Liégeois et 
les bonnes villes pourraient faire (Bormans et Schoolmeesters, t. IV. p. So). 
Cependant cette alliance eut lieu en 1346 [Chronicoii S. Trudonense Contin. 
III, p. 281) le 3o mars, au dire de Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 44, 
qui ne citent pas leur source. Le g mai 1346, le pape, à la demande d' Engle- 
bert, déclara interdite l'alliance qui venait de se faire (Bormans et School- 
meesters, t. IV, p. 40;, Le chroniqueur de Saint-Trond se trompe sur la date 
et place les faits en i345, mais ceux qu'il rapporte immédiatement avant 
appartiennent déjà à 1346, et le témoignage des diplômes est d'ailleurs 
concluant. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 77 

Le faisceau formé autour d'elle par les bonnes villes 
ne lui suffisait plus. Portant ses regards au-delà des 
frontières nationales, et consciente des solidarités qui 
reliaient entre eux les défenseurs des libertés com- 
munales dans tous les pays, elle s'unissait par un traité 
d'assistance mutuelle aux communiers flamands. 
Ainsi s'avérait ce courant de sympathie que, dès le 
commencement du XIV'^ siècle, le chanoine Hocsem 
avait constaté entre les démocraties municipales des 
Pays-Bas On verra, au cours de ce siècle, ce phéno- 
mène s'accuser plus d'une fois encore, et la cause 
de la liberté ^rallier sous sa bannière, sans distinction 
de nationalité, tous ceux qui, Thiois ou Wallons, 
Français ou Belges, luttent pour elle dans les régions 
les plus diverses. 

Combien on voudrait être renseigné sur cette fédé- 
ration de 1346, la première qui ait établi des liens 
de fraternité entre la Cité de la Meuse et les grandes 
villes de la Flandre! Malheureusement, l'histoire de 
Liège se compose d'un certain nombre de phrases 
sibyllines échappées par occasion aux chroniqueurs, 
et dont rien ne vivifie la sécheresse. Il faut nous 
contenter, cette fois, de ces lignes arides d'un contem- 
porain : (c Cette année, les Liégeois conspirèrent avec 
les bonnes villes du pays contre l'évêque Englebert, 
et ils contractèrent avec les Flamands une ligue 
d'assistance mutuelle » (i). Le chroniqueur ne prend 
pas même la peine de nous dire quels sont ces Fla- 
mands qui deviennent les alliés de Liège, et seules 

(1) Eodem anno Leodienses cum bonis villis totius patrie Leodiensis 
contra episcopum Engelbertutn conspiraverunt, et cum Flandrensibus mutuas 
colligationes et confederationes confraternitatis inierunt, praestandi alteri ab 
altère auxilium oportunum. Chron. S. Trud. Contin. UI, p. 281. 



78 CHAPITRE XIII. 

les vraisemblances historiques nous autorisent à 
inscrire ici le nom de la commune de Gand. 

Englebert, devant le soulèvement de ses sujets, 
suivit l'exemple que lui avaient donné, dans des 
situations semblables, Henri de Gueldre et Adolphe 
de La Marck : il se procura l'alliance des princes 
voisins. Puis il vint camper avec eux, le \5 juil- 
let 1346, à Vottem, où il assigna les chefs de l'oppo- 
sition liégeoise à comparaître devant lui pour s'en- 
tendre « forjuger » par le tribunal des échevins. 

Voulant à tout prix, dans leur respect superstitieux 
de la chose jugée, empêcher que la sentence pût être 
rendue, les Liégeois allèrent, dès la veille, avec leurs 
alliés les Hutois, occuper le village où le tribunal 
avait siégé en i255. Mais les temps avaient changé, 
et les échevins de Liège ne se firent aucun scrupule 
de transporter leur « destroit » dans un autre empla- 
cement du même village, d'où ils fulminèrent leur 
sentence avec le cérémonial accoutumé, au son de la 
cloche et par le cri du Perron. Ils avaient d'ailleurs 
un peu trop compté sur le prestige de la légalité. Les 
Liégeois étaient réunis nombreux et en armes en face 
d'un ennemi qui ne s'attendait pas à combattre : ils 
ne purent résister à l'envie de le charger, et voilà 
qu'il s'engage à l'improviste un combat acharné où 
les milices communales l'emportèrent sur la brillante 
chevalerie des confédérés (1). 

Poursuivant le cours de leurs succès, les deux 
communes allèrent assiéger le château de Clermont, 

(i) Hocsem, p. 482; Zantfliet, c. 248; Chron. S. Trud. Contin. III, 
p. 282-3; Levold de Northof, p. 404 cf. 401. Ce dernier attribue le désastre à 
l'imprévoyance et à l'étourderie des gens de l'évéque : quia inconsulte et 
improvise ac inordinate cum inimicis quidam congressi sunt. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 79 

qu'elles prirent et rasèrent après un siège de quinze 
jours, puis celui de Hamal (septembre 1346). 

La situation d'Englebcrt était critique. Il eut beau 
jeter l'interdit sur la Cité, celle-ci ne l'observa pas; 
une partie du clergé paroissial se rallia aux bourgeois 
et continua de célébrer le culte. Quant au Chapitre 
de Saint-Lambert, il s'était enfermé dans la neutra- 
lité, suivi par les autres chapitres de Liège. L'appui 
d'un certain nombre de patriciens liégeois (1) n'était 
pas pour dédommager le prince : ils ne représen- 
taient eux-mêmes qu'une faible partie de leur classe, 
désormais divisée et condamnée à l'impuissance. 
Une trêve, ménagée par le pape à l'instance des tré- 
fonciers (2), fut signée le 28 octobre (3); elle permit 
au prince de mieux organiser ses forces en vue de la 
lutte imminente. 

Pendant qu'elle couvait, la Cité fit une tentative 
audacieuse qui jette du jour sur la nature de ses ten- 
dances politiques : elle otïrit cent vingt mille écus à 
Englebert, s'il consentait à déposer les échevins et à 
les remplacer par des juges annuels, qu'il choisirait 
dans le Conseil communal. De la sorte, l'échevinage 
serait devenu en réalité électif, comme il l'était dans 
les communes flamandes. Il y avait longtemps, sans 
doute, que la Cité caressait ce rêve de toutes les 
communes de posséder un échevinage issu de son 
libre choix; la démarche que nous lui voyons faire 

(1) Episcopiis cum quibusdam civitatis insignibus et militaribus extrin- 
secis sibi adherentibus. Lettre des chapitres secondaires au pape dans 
Hocsem, p. 485. 

(2) V. la lettre du Chapitre de Saint-Lambert dans Hocsem, pp. 483-485. 
(3; Hocsem, p. 490; Chron. S. Trud. Contin. \\\, p. 285; Zantfliet, col. 

24G. Je n'ai pas osé faire état des renseignements spéciaux à ce dernier auteur 
qui, je crois, sont puisés dans Jean d'Outremeuse. 



8o CHAPITRE XIII. 

en 1346 n'est pas, sans doute, sa première tentative 
pour réaliser ce but. Mais le prince repoussa la pro- 
position des Liégeois : l'échevinage resta la chose du 
pouvoir central et ne tomba jamais aux mains de la 
commune. Les conquêtes de la liberté locale s'arrê- 
tèrent devant cette vieille institution comme devant 
une infranchissable barrière (1). 

Il semble que le dépit d'avoir échoué ait poussé la 
Cité dans la voie des coups de tête, car la voici qui 
va compromettre sa cause par une série d'impru- 
dences et de fautes. D'abord, elle eut la mauvaise 
idée d'imiter les Hutois dans leur politique moné- 
taire, et de contracter avec eux une convention for- 
melle par laquelle elle promettait de ne payer et de 
ne laisser payer en monnaie nouvelle qu'au taux de 
la valeur nominale de celle-ci (2). D'après cela, au 
lieu que le denier liégeois ne valait plus que le 18^ 
du gros tournois, il continuerait d'en valoir le 8^ (3). 

Le texte de la convention, qui est du 20 novem- 
bre 1346, nous a été conservé (4); on y voit que les 

(1) Postmodum pacis habiti sunt plures tractatus, im quibus Leodienses 
episcopo 120.000 millia scutatorum dare promiserunt, si scabinos deponeret 
et alios annales substitueret inter consiliarios villae per dominum eligendos. 
Hocsem, p. 490. Fisen, II, p. 111, qui parle peut-être d'après des documents 
perdus, dit qu'on proposa au prince de renouveler l'échevinage par moitié 
tous les ans. La question doit avoir pris une certaine ampleur, autrement on 
ne verrait pas la paix de Waroux stipuler que les échevins seront maintenus 
dans leur état. (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 279). 

(2) Sur cet épisode, nous avons, outre l'acte lui-même, (voir note suivante), 
les relations de Hocsem, p. 490, de Warnant, p. 34', de Raoul de Rivo, 
p. 3 et de Zantfliet, col. 25o. 

(3) Ainsi l'acte ci-dessous et Hocsem. Par contre, Raoul de Rivo écrit 
d'une manière évidemment erronée : vulgus nolebat solvere pro denario 
bone monete nisi très denarios communis paçainenti, 

(4) Voir l'acte dans le Paweilhar 482, p. gSg, à la bibliothèque de l'univer- 
sité de Liège. Il est fait allusion à cet acte dans l'article i de la Paix de Wa- 
roux, parlant de k lettres faites et saielées par nos, cheaz de la Citeit et les 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 8( 

contractants rendent obligatoire la valeur arbitraire 
qu'ils attribuent au denier liégeois et menacent de 
punir quiconque « de chu fera le contraire ». Cette 
convention atteignait de la manière la plus injuste le 
clergé, qui vivait principalement de ses rentes et qui 
se voyait d'un coup privé de plus de la moitié de ses 
revenus : il protesta, mais en vain, et un Cri du 
Perron donna force de loi aux dispositions moné- 
taires qui viennent d'être analysées (i). 

La Cité alla plus loin. Tranchant du prince, 
comme le lui avait déjà reproché un contemporain, 
et dans l'espoir de se procurer des alliances, elle 
imagina de concéder diverses libertés aux bonnes 
villes, et d'y ériger des perrons en signe de son hégé- 
monie politique. C'est ainsi que Venise dressait le 
Lion de Saint-Marc dans toutes les villes où elle im- 
plantait sa souveraineté. Le perron de Liège, symbole 
de liberté, devenait pour les villes où il surgissait le 
symbole de leur vasselage. Rien ne fait mieux com- 
prendre ce qu'avaient de démesuré et d'illimité les 
ambitions des Liégeois. Ils se substituaient audacieu- 
sement au prince, et par une usurpation de pouvoirs 



bones [villes] deseurdites, de payer les dits cens autrement que selon la loy 
deseurdite » (Bormans, Ordonnances^ t. I, p. 280). Cf. sur la question, 
Hocsem, p. 490, Warnant, p. 341, Raoul de Rivo, p. 3, Zantfliet, col. 25o. 
(1) V. Fisen, II, p. 1 1 1 . On voit par l'acte qu'à la convention intervenaient, 
outre Liège et Huy, les bonnes villes de Dinant, de Tongres, de Saint-Trond 
« et autres bonnes villes ». D'autre part, Hocsem, p. 490, écrit : Sed alia 
oppida patriae contradixerunt litteras sigillare. Qui croire? J'attire l'attention 
du lecteur sur le passage suivant de l'acte : « Nous li maîstre, jurés, gouver- 
neur et communauté de ladite Citeit et bonnes villes avons a che lettres fait 
appendre les cheaux grant de la ditte Citeit et autres bonnes villes devant 
nommées: en quel lettres s'il y falloit nulle ceal on un enbrisast, nous ne 
voilons myes que pour che soyent de ren en peires, ens voilons qu'elle soient 
ferme et stable, etc. » Je reproduis le texte de cet acte à l'Appendice. 



82 CHAPITRE XIII. 

que rien ne justifiait, ils conféraient des droits qui 
ne leur appartenaient pas. 

Mais ce n'est pas tout. 

Une fois en veine d'extravagance, la Cité ne 
s'arrêta pas en si beau chemin, et elle décida qu'à 
l'avenir elle ne payerait plus d'amende au prince 
ce por nul méfait que on feroit d'or en avant ». Cette 
belle résolution fut l'objet d'un acte public signé et 
scellé du sceau de la Cité (i). Puis, pour couronner 
la série des violences et comme pour s'aliéner les 
seuls amis sur lesquels elle pût compter, elle leva une 
nouv tiUe fermeté et perdit par là ce qui lui restait de 
sympathies dans le Chapitre de Saint-Lambert (2). 

Englebert profitait habilement de toutes ces fautes. 
Pour se rattacher le Chapitre par un lien indissolu- 
ble, il l'autorisa à percevoir tous les revenus de la 
mense épiscopale pendant la guerre, et lui délégua 
tous ses pouvoirs pour l'administration spirituelle et 
temporelle de la principauté (3). D'autre part, il fit 
condamner de nouveau la fédération interurbaine 
par le pape Clément VI, qui, comme régent de l'Em- 
pire alors vacant, rappela l'interdiction formulée en 
i23o par le roi Henri VII (4). 

Plus tard, il sut également intéresser à sa cause 
l'empereur Charles IV, qui, de Bonn et de Thion- 
ville, ne lança pas .moins de cinq diplômes pour 
enjoindre aux Liégeois de respecter les droits de 
r Église et du prince, pour condamner leur fédération 



{i) Paix de Waroux, art. 5, dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 281. 
(2) Acte du 8 iDai 1347 dans Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 2i5, 
note; cf. ibid., p 67. 

(S) Acte du 25 mai 1347, Bormans et Sclioolmeesters, t. IV, p. 67. 
(4, Acte du g mai 1346 dans Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 43. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 83 

interurbaine et pour annihiler le privilège des attb- 
rains bourgeois qui ne résidaient pas dans la Cité (i). 
II se procura aussi à chers deniers l'alliance toujours 
équivoque du duc de Brabant, moins pour le secours 
qu'il en attendait que pour l'empêcher de prêter 
main-forte aux Liégeois (2). 

Cependant, de divers côtés, on travaillait à pacifier 
Englebert et son peuple. Le roi de France, jaloux 
d'étendre son influence aux Pays-Bas, envoya des 
ambassadeurs qui offrirent leurs bons services, mais 
qui retournèrent sans avoir rien obtenu (3). Le Cha- 
pitre, de son côté, sollicitait le pape d'envoyer un 
légat qui changeât la trêve en paix, et, en effet, le 
25 juin arrivait à Liège l'archevêque de Ravenne, 
chargé de cette mission par le souverain pontife. Les 
Liégeois étaient alors avec les deux maîtres au siège 
de Hermalle; il les y suivit, et leur remit la bulle 
du pape qui leur était adressée. Les Liégeois firent 
bon accueil au nonce, qui leur donna l'absolution 
et qui alla ensuite trouver l'évêque et son allié le 
duc de Brabant. Il ne put joindre ni l'un ni l'autre : 
en route, il se vit enlever son cheval, fut indigne- 
ment maltraité et se retira sans avoir pu remplir sa 
mission (4). Il ne restait plus que le recours à la 
force. 

Le 21 juillet 1347, les milices liégeoises et les 



(1) Actes du 26 novembre et du 8 décembre 1546 dans Bormans et School 
meesters, t IV. pp. 55-Go. 

(2) V. Positio pro j Hsti /icatione pacis, p. 2q6 : Quia episcopus timuit, 
prout intelle.xit quod dux procuraret se dominum fieri patriae Leodiensis, et 
ideo conduxit eum pro maximâ pecuniâ et stipendie pro ipso. 

(3) Hocsem, p. 491 Anno Domini 1347, mense aprili circa tinem, nuncii 
régis Franciae venerunt de pace tractaluri, sed infecto negocio recesserunt. 

(4) Hocsem, pp. 491-492. 



84 CHAPITRE XIII. 

forces du prince et de ses alliés se rencontrèrent à 
Waleffe. Les Liégeois marchaient au combat contre 
leur souverain légitime sous l'étendard de saint 
Lambert, acte sacrilège que les esprits religieux du 
temps considéraient comme de mauvais augure pour 
leur cause. Dans leurs rangs marchaient les milices 
communales de Huy et de Dinant, mais ils avaient 
cru pouvoir se passer du secours de celles de Saint- 
Trond, qu'ils avaient chargées de garder la Hesbaye. 
Dans le camp du prince, on remarquait les comtes 
de Juliers, de Gueldre, de La Marck, de Berg, de 
Looz et les deux frères du comte de Namur; il dis- 
posait de forces supérieures, et mieux aguerries que 
celles des citains. Ceux-ci, d'ailleurs, étaient mal 
commandés : la veille de la bataille, ils commirent 
la faute impardonnable de se disperser dans les vil- 
lages des environs pour y loger, si bien que, le 
lendemain, ils furent attaqués avant de s'être réunis. 
Dès la première rencontre, le porteur de l'étendard 
national était fait prisonnier (i). Bientôt la bataille 
dégénéra en une fuite éperdue des Liégeois, qui lais- 
sèrent dix mille morts sur le carreau sans compter 
une innombrable quantité de prisonniers (2). Le 
prince victorieux fit de généreux efforts pour em- 
pêcher ses alliés de piller la Hesbaye, et il versa des 
larmes à la vue des ravages qu'y commettait, au 



(.1) Hocsem. p. 4q3; cf. Raoul de Rivo, p. 2. 

(2) Sur la bataille de Waleffe, nous n'avons pas moins de six narrations. 
Celles de Hocsem, p. 492, de Levold de Northof, p. 404, et de la Chronique 
de Saint-Trond, p. 286, doivent seules être prises en considération. Celle de 
la Chronique de 1402^ p. 340, est empruntée à Hocsem, celles de Zantfliet, 
col. 247, et de Raoul de Rivo, p. 2, reposent sur la version fabuleuse de Jean 
d'Outremeuse, aujourd'hui perdue. 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 85 

mépris du droit des gens, son allié le duc de Bra- 
bant (i). 

La Cité dut se résigner à traiter, comme, vingt-neuf 
ans auparavant, elle l'avait fait au lendemain de 
Hoesselt. Dès la même semaine, elle faisait choix de 
douze négociateurs chargés de la réconcilier avec 
l'évèque, et, le 28 juillet, huit jours après la ba- 
taille, la paix de Waroux était signée (2). Rien ne 
montre mieux l'étendue du désastre subi par la Cité 
et la dépression du moral des Liégeois (3). La paix 
de Waroux fut d'ailleurs le pendant de celle de 
Wihogne : « Les Liégeois, écrit Hocsem, renoncèrent 
à toutes les choses pour lesquelles ils avaient fait la 
guerre )> (4). Cette appréciation d'un contemporain 

(i) Per totam septimanam hue et illuc quilibet de parte episcopi contra 
ipsius voluntatem inimicorum suorum domiis per Hasbaniam combusserunt. 
Hocsem, p. 492. 

Eodem die dux Brabancie, réclamante episcopo et toits viribus cum la- 
criniis renitente, fecit comburi turrim de Waleviâ et omnes Hasbanie villas 
citra Leodium et Hoium usque ad comitatum lossensem, in ultionem sui, 
contra jus belli, quia pretio conductus in adjutorium accessit episcopi. Chron. 
S. Trud. Contin, III, p. 289. 

Intérim victor exercitus, quarnvis invito praesule, Hasbaniam dévastât, 
domos concremat, omnia longe lateque depopulatur. Raoul de Rivo, p. 2. 

Il faut lire, après ces trois textes, les lignes suivantes de Henaux, t. I, p. 457, 
qui caractérisent à merveille la manière déloyale et mensongère de cet 
écrivain : 

« Le prince compléta à sa manière cette victoire inespérée. I! livra la 
Hesbaye au pillage. 11 réduisit en cendres Walefte, Meefte, Waremme, et 
nombre de villages et de hameaux. Il tît égorger leurs manants, riches ou 
pauvres, jeunes ou vieux. Il s'avança vers Liège, pillant, tuant, incendiant. » 

(2) Bormans, Ordonnances, t. I, pp 279-282. 

(3) Henaux, t. I, p. 467, écrit à ce sujet les choses que voici : « Les Petits 
étaient atterrés par cette immense défaite. Ils songeaient à peine à défendre 
la Cité, On sut tirer avantage de ce premier moment de stupeur. Les traîtres 
et les timides s'em,pressèrent d'envoyer, vers le prince, douze députés », etc. 
En d'autres termes, la Cité était incapable de se défendre; néanmoins, c'était 
la trahir que de faire la paix avec l'ennemi victorieux. 

(4) Ita quod quasi omnibus renunciaverunt pro quibus guerra fuerat 



86 CHAPITRE XIII. 

ne manque pas de justesse; il importe cependant de 
signaler une ressemblance plus essentielle entre la 
paix de Wihogne et celle de Waroux Celle-ci, comme 
celle-là, respecta la liberté et la dignité des vaincus : 
elle se borna à les renfermer dans les limites qu'ils 
avaient essayé de franchir. Elle décida que les rentes 
continueraient d'être payées comme d'ancienneté, 
elle maintint les échevins en possession de leur juri 
diction, que la Cité avait essayé de leur ravir, elle 
stipula que l'évêque jouirait de ses droits de hauteur, 
que la Cité ne lèverait plus àe fermeté et que toutes 
les « nouvelletéso) révolutionnaires imaginées pendant 
le conflit par les Liégeois et par leurs alliés étaient 
abolies. Par contre, elle conserva à la Cité et aux 
bonnes villes leurs franchises anciennes, elle leur 
garantit expressément le bénéfice de la Lettre de 
Saint-Jacques et, chose remarquable, elle décida que 
la fédération interurbaine, condamnée à tant de 
reprises par le prince, par l'empereur et par le pape, 
demeure en teil valeur et en teile vertu comme as toit 
devant le paix (i). Elle stipula même une clause qui 
devait singulièrement réjouir les citains : désormais, 
la loi selon laquelle jugeaient les échevins devait 
être mise par écrit, et cet important travail était 
confié à une commission choisie au sein des trois 
Etats (2). Sans un article qui instituait une commis- 

inchoata. Hocsem, p. 494, copié par Zantfliet, 248. Et Raoul de Rive, p. 2, fait 
écho à Hocsem : Leodienses duodecim primores e populo nominarunt qui cum 
episcopo de pace iractarent, quam non ita honoratis, ut ante facile potuissent, 
conditionibus obtinuerunt. Cf Levold, p. 404. 

(1) Bormans, Oro'omianccs, t. I, p. 282, 

(2) Une erreur grave, et de nature à rendre inintelligible le texte, s'est 
glissée dans l'art. 3 de la paix dé Waroux (Bormans, Ordonnayices, t. I, 
p. 280) /\près avoir accordé dans l'art. 2 que les échevins de Liège demeu- 



SUITE DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 87 

sion chargée de prendre des mesures « pour resircn- 
dre et amendeir le gouvernement de la ditte Citeit » 
et sans une amende de 45.000 écus que la Cité s'en- 
gageait à payer, on eût pu se demander de quel côté 
était le vaincu. 

Encore faut-il remarquer que les réformes annon- 
cées dans le régime de la Cité n'eurent pas lieu, et 
que, pour ménager la susceptibilité des Liégeois appa- 
remment, l'instrument de paix ne fit pas mention de 
l'amende, laquelle devint l'objet d'une convention 
spéciale. On peut donc dire que la paix de Waroux 
fait honneur à la modération du prince victorieux. 

La paix de Waroux, si elle n'atteignait pas la Cité 
dans son développement interne, n'en marquait pas 
moins une halte dans le mouvement qui entraînait 
le pays, sous les auspices de la ville de Liège, à la 
conquête de la liberté constitutionnelle plénière. Le 
but poursuivi n'était pas atteint. La Lettre desVingt- 
Deiix, déchirée par les mains irritées d'Adolphe, 
restait en pièces; l'arbitraire princier continuait de 
ne connaître aucune limite, les libertés les plus pré- 
cieuses étaient à la merci du pouvoir ou de ses ofïi- 



rent en leur état et « k'il jugent selon la loy du pays sans nul empêchement », 
l'acte continue disant art. 3 : « En après que la dtte loi soit mise par écrit » 
etc. Or, le texte imprimé porte actuellement . « en après, que la dite lettre 
soit mise par écrit » ce qui n'a aucun sens, et a amené M. Bormans â écrire 
dans le résumé qu'il place en tète de l'article : i La présente loi sera mise 
par écrit pour être suivie. » 

Henaux, t. I, p. 45g, donne le te.xte e.xact d'après un Paweilhar manuscrit, 
et M. de Borman, t. I, p. 145. note, a relevé l'erreur avec sa sagacité ordi- 
naire. Au surplus, M. liormans lui-même, dans l'introduction du tome I des 
Ordonnances, p. LXXXVI, semble avoir lu correctement le texte : « Une 
commission, écrit- il en le résumant, sera nommée de commun accord par 
l'évéque, le Chapitre, les chevaliers, la Cité et les bonnes villes, pour reviser 
la loi du pays et la fixer par écrit. » 



88 CHAPITRE XIII. 

ciers. La Paix de Waroux ne fermait pas l'ère des 
revendications populaires; tout permettait de prévoir 
de nouveaux conflits (i). 

(i) Le jugement que Henaux, t. I, pp. 458 et suivantes, porte sur la paix 
de Waroux dépasse en extravagance les pires imaginations qu'il se soit 
permises. D'abord, il y introduit un article qui n'existe pas en disant qu' « elle 
restihie aux grands les privilèges lignagers et les réintègre dans le gou- 
vernement de la Cité en partage avec les petits, conformément à la Paix de 
Wihogne. à la Paix de Flône et à la Lettre de Saint-Jacques; » le passage 
souligné est une invention de Henaux, ou plutôt une conjecture fausse partant 
de l'absurde interprétation donnée par lui au texte de Hocsem relatif aux faits 
de 1345. (V. ci-dessus, p. 71. note 2.) 

En second lieu, il interprète de travers l'article instituant la Commission 

des huit i pour restraindre et amendeir le gouvernement de la dite Citait », en 

disant qu'ils « auront pour mission de restreindre X intervention des petits 

dans le gouvernement de la Cité »; les mots soulignés sont encore une fois de 

• l'invention de Henaux et ont pour origine la même conjecture vicieuse de tantôt. 

Enfin, mettant le comble à la mésinterprétation du texte, il ajoute : « Quant 
au prince, elle (la paix de Waroux) en faisait un seigneur tout-puissant, 
disposant à sa guise de la vie et des biens des Liégeois, ses sujets w. Le lec- 
teur comprendra que je ne veuille pas gaspiller son temps et le mien à discuter 
ces insanités; il suffira de faire remarquer qu'elles faussent radicalement un? 
des pages les plus importantes de l'histoire de Liège et rendent inintelligible 
la suite des événements. 



CHAPITRE XIV. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 

La situation était singulièrement tendue à Liège 
au lendemain de la paix de Waroux. 

Il n'y paraîtrait pas si l'on s'en rapportait aux 
chroniqueurs. Ils nous disent qu'Englebert, rentrant 
dans sa ville épiscopale quelques jours après la vic- 
toire, y fut accueilli comme un dieu, et ils s'étonnent 
de cette versatilité de l'humeur populaire (i). 

Un document officiel, émané de l'évèque lui-même, 
nous permet de contrôler ce récit et nous montre que 
les choses ne se sont pas passées avec cette cordialité. 
Englebert hésitait à reparaître dans la Cité, où les 
passions qui avaient allumé la guerre civile conti- 
nuaient de fermenter. Les parents des milliers de 
victimes qui étaient tombées sur les champs de 
bataille nourrissaient un sourd ressentiment, qui 
pouvait faire explosion. Les Liégeois, d'autre part, 

( 1 ) Nés multis post diebus Engelbertus pace sic stabilitâ per poriam Sancii 
Martini civitatem ingreditur, quem clerus cum magisiris et populo festivo 
processu (solitâ rerum humanarum inconstantià) haud aliter aique numen 
quoddam de cœlo missum excipit. Raoul de Rivo, p. 2. 



90 



CHAPITRE XIV. 



exigeaient qu'Englebert rentrât sans tarder; les maî- 
tres et des jurés lui portèrent môme un iiltimatmn 
menaçant : si, dans la quinzaine, il n'était pas de 
retour à Liège, huit jours après on y recevrait le duc 
de Brabant et on lui ferait hommage comme au 
seigneur légitime. Ce n'étaient pas de vaines me- 
naces : Englebert apprit, s'étant informé, qu'en efiet 
la Cité avait négocié sur ces bases avec le duc et, 
tremblant qu'un accord ne se conclût, il se hâta de 
faire sa rentrée â Liège. Ce ne fut pas celle d'un 
triomphateur. Les clameurs assourdissantes des 
femmes et des gens du peuple épouvantèrent telle- 
ment plusieurs clercs de son entourage qu'ils s'en- 
fuirent de la ville, et tel fut, au témoignage d'Engle- 
bert lui-même, l'accueil que lui ménagèrent ses sujets 
vaincus (i). 

La condescendance du prince n'apaisa point les 



(i) Item postqiiam per epfscopum pax fuit facta cum patriâ, voluit civitas 
Leodiensis quod in contin<riiti intraret et sederet ad pacem: quod episcopus 
non audebat facere, quia infra oiensem bene quatuor milia de civitate Leodiensi 
in prelio mortui fuerunt. Et quia episcopus intrare recusavit, nisi esset bene 
assecuratus, timens furorem, quia unus perdidit patrem, alius fratrem, tertius 
filium,quartus maritum : accesserunt magistri et concilium civitatis ad ducem, 
et tantum tractaverunt cum eo, quod in reversione ipForum miserunt ad 
dominum episcopum magistros et aliquos consules civitatis quod, si proximâ 
die ad quindecim dies non intraret Leodium, ad octo dies postea reciperent 
ducem in dominum ac intraret civitatem illo die, et hoc esse concordatum 
cum duce dixerunt, etiam hoc juraverunt in praesentiâ episcopi pro civitate 
et patria Leodiensi. Audiens episcopus talia, misit pro Henrico archidiacono 
suo, et concilio habito et intellecto quod ista erant vera. episcopus et Hein- 
ricus archidiaconus intraverunt illâ die. Quantus clamor mulierum ac homi- 
num pauperum erat in civitate contra dominum episcopum, terribile erat 
audire, ita quod aliqui consanguine! episcopi clerici prae timoré de civitate 
recesserunt. et haec fuerunt facta propter ducem. Ita, pater sancte, dux non 
habet quod sibi obsit nisi judicium pacis, quia cito haberet per tractatum 
totam patriam Leodiensem. Positio pro j us tiflcatione pacis dans Forschimgen 
zur deutschen Gcschichte, t XXI, p. 296. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. gi 

Liégeois, et ne conjura qu'en partie le danger qu'il 
redoutait. Le 21 septembre 1347, à Tirlemont, la 
Cité et la ville de Huy conclurent avec le duc et les 
villes de Bruxelles et de Louvain un traité d'aide 
mutuelle, sans que du côté liégeois on fit la moindre 
réserve quant au devoir de fidélité envers le prince- 
évêque (1). Tout au contraire, les Liégeois promet- 
taient de contribuer à défendre le Brabant « contre 
)) tous seigneurs qui, pour porter dommage, voroient 
M entrer esdis pays » et les Brabançons s'engageaient 
à secourir les Liégeois « contre ceulx qui les voroient 
» empescher leurs franchises, libeneis et anciens 
•» usages » (2). Le vague évidemment intentionnel de 
ces stipulations contenait une menace non déguisée à 
l'adresse du prince-évêque, dont on affectait de ne 
pas même prononcer le nom et qu'on traitait comme 
si l'on ignorait son existence. Et c'est au Palais, 
sous les yeux d'Eiïglebert lui-même, que les six 
députés de Bruxelles et de Louvain venaient, le 
16 octobre, recevoir le serment par lequel les Lié- 
geois ratifiaient cette étrange convention (3) ! Et c'était 
le propre allié du prince, c'était le duc de Brabant 
qui, par une cynique volte-face, se faisait ainsi le 



(i) Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 70. Zantfliot, col. 248, fait erreur 
en plaçant le traité de Tirlemont avant celui de Waroux. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 71. 

(3) Demum Leodienses se duci confoederaverunt, promittentes se mutuo 
juvaturos, et in octavà Sancti Dionysii omnes in Palatio congregati se.\ bur- 
gensihus de Lovanio et Bruxellâ hoc foedus pariter juraveriint. Hocsem, 
p 4gj. La clause relative au.x six cents hommes à fournir au duc par les Lié- 
geois ne reparaît pas dans l'acte. Hocsem, p 492, suivi par Zantfliet, col. 24S, 
se persuade qu'elle est dans la paix de Waroux (Leodienses vero servient duci 
cum sexccntis peditihus 40 diebus quando fuerint requisiti, in eorum expen- 
sis). Il est probable que Hocsem, qui achevait d'écrire peu après ces événe- 
ments, n'avait pas encore sous les yeux le texte de la paix de Waroux. 



g2 CHAPITRE XIV. 

complice des rebelles qu'il avait promis de combattre ! 
On a là une idée des difficultés que créait au prince 
victorieux, vis-à-vis des sujets qu'il venait de dompter 
par les armes, la louche et déloyale attitude de son 
puissant voisin, 

Englebert eut le talent de ne pas s'émouvoir outre 
mesure de ces manœuvres équivoques. Trop peu 
affermi pour essayer de les empêcher ou d'en tirer 
vengeance, il tâcha de gagner du temps, comptant 
sur l'apaisement des esprits pour la solution des dif- 
ficultés que lui créait la manœuvre du Brabançon. 
Ce n'était pas chose facile. L'histoire lui rendra 
toutefois la justice de constater qu'il fut à la hauteur 
de la tâche. La modération et l'habileté qu'il déploya 
dans ses rapports avec ses sujets ne tardèrent pas à 
amener une détente. Le traité avec le Brabant ne 
reçut pas d'exécution sérieuse en ce qui concernait 
la redoutable promesse de secours mutuel. 

Le prince sut rallier autour de lui la confiance et 
la sympathie de ces communiers qui venaient de le 
combattre avec tant d'acharnement, et chez lesquels 
fermentait toujours le ressentiment de leur défaite. 
Des troubles ayant éclaté à Dinant, à l'occasion 
d'une querelle entre grands et petits, Englebert partit 
pour les apaiser, accompagné des milices de Liège 
et de Huy. Au cours, de l'expédition, qui rappelait 
d'une manière pénible de récentes tragédies, le prince 
fondit en larmes au souvenir de tant de maux; les 
soldats partagèrent son émotion; on s'attendrit, on 
s'embrassa, on se demanda pardon mutuellement et 
on échangea de nouveaux serments de fidélité réci- 
proque (i). Il ne fut pas difficile à Englebert d'ar- 

(i) Raoul de Rivo, p. 3. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. gl 

ranger les affaires de Dinant, où il apporta les dispo- 
sitions conciliantes et le souci de justice qui faisaient 
le fond de son caractère (i). 

De retour à Liè2;e, il se tira avec non moins de 
bonheur des difficultés en apparence inextricables de 
la situation financière. La Cité était accablée de 
dettes contractées par suite de la dernière guerre; 
elle avait à payer sa part de la lourde amende infli- 
gée au pays par la paix de Waroux; de plus, elle 
s'était déclarée responsable de la plus grande partie 
des trente mille écus consentis au duc de Brabant 
par l'étrange traité de Tirlemont. Pour se procurer 
un peu de numéraire, elle avait eu recours à un 
expédient qui tendait à devenir habituel dans les 
villes : elle avait vendu des rentes. Mais c'était là une 
assez pauvre ressource (2). Dans sa détresse, et au 
mépris d'une clause formelle de la paix de Waroux, 
elle continuait d'attribuer au denier liégeois une 
valeur égale à celle du denier de cens. Le clergé, 
que cette opération privait de plus de la moitié de ses 
revenus, protestait avec énergie mais sans succès; il 
avait beau agiter l'épouvantail d'un déplacement du 
siège épiscopal (3), la Cité ne voulait entendre à rien 
et menaçait, si on ne faisait pas de remise, de se jeter 
dans les bras du duc de Brabant (4). 

Englebert, encore une fois, sut conjurer l'orage. 
Il convoqua le peuple au Paiais et lui parla avec 

(1) V. l'acte du 7 septembre 1848 dans Bormans, Cartulaire de Dinant, 
t. I, p. io5 

(2) Acte du 2g septembre 1847 dans le Cartulaire des Chartreux de Liéye, 
f. 46, aux Archives de l'État à Liège. 

(3; Chronique de 1403, p 341. 

(4) Intérim Leodienses minabantur se tradere duci, nisi ecclesiae remitte- 
rent eis de censibus, Hocsem, p. 5 10. 



94 CHAPITRE XIV. 

une éloquence si persuasive que les petits consen- 
tirent à majorer leurs payements d'un quart. En 
échange, Englebert promit de remédier à la crise 
monétaire en frappant une monnaie de bon aloi. Il 
tint parole et, disent nos sources, les deniers bour- 
geois émis par lui ne tardèrent pas à tripler de 
valeur ( i). 

Englebert ne s'en tint pas là. Pendant que le duc ne 
faisait pas grâce d'un liard aux villes liégeoises sur 
la somme de trente mille écus qu'il s'était fait pro- 
mettre par elles, il voulut, lui, se montrer le père de 
son peuple en consentant à réduire à 40.000 écus, 
puis à 25,000, la somme que la Cité lui devait en 
vertu de la paix de Waroux (2). Les Liégeois s'ac- 
quittèrent au moyen d'une fer7neté pour laquelle ils 
demandèrent et obtinrent l'autorisation du pape (3). 
La modération d' Englebert, opposée à la rapacité 
du duc, était d'autant plus louable que lui-même 
succombait sous le poids des dettes contractées pen- 
dant la dernière guerre. Pour pouvoir les payer, il 
dut à son tour obtenir du souverain pontife l'auto ri- 

(1) Raoul de Rivo, pp. 3 et 4: Chronique de 1402, ]. c; Zantfliet, 
col. 25o. Cf. l'acte du ig mars 1348 analysé dans Bormans et Schoolmees- 
ters, t. IV, p 87, et celui du i5 juillet i358 dans Bormans, Ordonnances, 
t I, p 297. 

(2) Un acte complémentaire de la paix de Waroux, aujourd'hui perdu, 
fixait à 100,000 écus l'amende que la Cité et les bonnes villes devaient payer 
au prince; sur cette somme, la part de la Cité était fixée à 45,000. Elle fut 
ramenée d'abord à 40.000 écus. (V. le.s actes du 12 décembre i355 et du 
i5 décembre i355 dans Bormans et Schoolmeesters, t. IV, pp. 2i5 et 
suivantes). Ces indications, de provenance officielle, permettent de corriger 
l'erreur de Hocsem écrivant, p. 492 : Leodienses pro se et suis adjutoribus 
omnibus qui contribuent 140 milia scutorum aureorum episcopo solvere 
promiserunt. 

(^) Sur cette fermeté, v. Berlière, Suppliques de Clément VI, nos 1481 et 
1482, et Bormans et Schoolmeesters, t. IV, pp. 108 et 126. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. (jS 

sation de prélever une taxe sur les bénéfices ecclé- 
siastiques de son royaume (i). 

Rompant, d'autre part, avec le népotisme d'Adol- 
phe de La iMarck, Englebert déploya dans l'affaire 
du comté de Looz un patriotisme et une énergie qui 
rallièrent autour de lui les enthousiasmes populaires. 

Thierry de Heinsberg était mort en i36i, et, cette 
fois, le droit de l'Eglise de Liège au comté de Looz 
ne pouvait faire l'objet d'une contestation sérieuse. 
Toutefois, encouragé par l'impunité du premier 
usurpateur et par la complicité qu'il avait trouvée 
dans la noblesse liégeoise, un nouveau prétendant, 
Godefroi de Dalembroek, s'était empressé d'occuper 
le château de Stockem, qui était la principale forte- 
resse du comté. Englebert ne perdit pas de temps. 
Les États du pays, convoqués par lui le 25 avril i36i, 
lui accordèrent les milices, malgré les intrigues de 
certains partisans du prétendant pour les lui faire 
refuser. Par un revirement étrange, c'était le prince, 
cette fois, qui se faisait le zélé champion des intérêts 
nationaux, et c'est de la Cité que venaient les obsta- 
cles à une action énergique. 

Les patriciens liégeois, préférant leurs prédilections 
de classe et leurs relations de parenté aux intérêts de 
la patrie, appuyaient sous main l'usurpateur, et le 
maître élu par eux, Guillaume de Goir, manœuvrait 
pour empêcher les milices de la Cité de partir (2). Ce 
fut en vain : le zèle du peuple était à l'unisson de 
celui de l'évêque, et le maître patricien paya cher 
son manque de patriotisme, car il paraît bien qu'il 



(:) Berlière, o. c , no 1480. 
{2) Raoul de Rivo, p. 10. 



96 CHAPITRE XIV. 

fut destitué (i). C'est la première fois dans l'histoire 
de Liège que nous voyons employer ce procédé pour 
se débarrasser d'un magistrat prévaricateur, mais ce 
ne sera pas la dernière, et l'usage ne tardera pas à 
devenir un abus. 

Englebert envahit le comté de Looz à la tête d'une 
armée de 5o,ooo hommes, composée en majeur 
partie des milices de Liège et des bonnes villes. 
Hasselt, Bilsen, Maeseyck tombent successivement 
dans ses mains et la population entière acclame le 
nouveau comte, dont le joug est plus léger que celui 
de ses anciens maîtres (2). Sans doute, Englebert 
aurait dès lors terminé cette longue et épineuse affaire 
de succession, s'il n'avait été appelé, en i363, au 
siège archiépiscopal de Cologne. Les regrets una- 
nimes du peuple liégeois suivirent le noble prélat, 
dont l'empire sur lui-même, l'esprit de paix et 
l'amour du bien public font une des plus sympa- 
thiques figures qui aient apparu sur le siège de 
saint Lambert (3). 

Il laissait la Cité libre et forte, pleine de fierté 
municipale et d'entrain politique. Il est peu probable 



(0 V. le même auteur, 1. c, qui nous apprend que l'armée de la Cité se mit 
en route le 27 mai i36i. sous la conduite de Jean de Flémalle et de Louis de 
Marteau, qui étaient civium ici tetnporis magistri. Comme c'est entre le 
25 avril et le 27 mai que Guillaume de Coir a cessé d'être maître de la Cité, 
et que les élections magistrales avaient lieu régulièrement le 25 juillet, la 
conclusion qu'il fut destitué semble s'imposer. 

(2) Raoul de Rivo, p. 10. 

(3) Voici comment Henaux, t. 1, 448, apprécie Englebert de La Marck : 
« 11 était neveu du précédent et, comme lui, plein de vices ». Henaux omet de 
justifier ce jugement sommaire en nous disant quels étaient ces vices dont 
aucun contemporain ne nous a parlé, mais il paraît bien que le plus grave a 
consisté à être prince-évêque de Liège. Pour Henaux, ce vice contient tous 
les autres. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 97 

qu'à aucune autre époque de son histoire elle ait 
allié à tant de déférence envers son seigneur légitime 
un si haut degré de liberté et d'autonomie. Les deux 
pouvoirs rivaux du sien, le Chapitre et l'échevinage, 
étaient réduits à leur minimum d'influence. On a vu 
comment elle avait dépouillé le premier du droit 
d'élire le mambour et lui avait imposé le choix de 
son propre candidat. On va la voir infliger une 
mortification non moins cuisante à ces échevins 
contre la tyrannie et l'arrogance desquels elle lutte 
depuis Henri de Dinant. 

Déjà la Loi Nouvelle de i355, en décidant que le 
droit liégeois serait mis par écrit, avait porté un rude 
coup à l'omnipotence de ce collège. La Modération 
de la Loi Nouvelle, en i36i, alla plus loin. Dans 
le préambule de ce document, le prince déclare 
lui-même qu'il l'émet à l'instance de la Cité et des 
bonnes villes, pour faire droit à « plusseurs grief 
plainte, venuwes contre nos ameis et féables les 
esqueuins de Liège » (i). L'acte fixe le chiff're des 
émoluments des échevins, spécifie les cas où ils 
doivent rendre justice gratuite, exige qu'ils délivrent 
copie de leurs jugements à la requête des parties et 
précise, sur divers points, les confins de leur juridic- 
tion. Parmi ses dispositions, il y en a une qui doit 
avoir fait tressaillir d'une indignation particulière 
les membres de ces fiers lignages scabinaux : « Nous 
défendons a dis esquevins et a tous autres que / oint 
ne SOI claiment ou escrient saingnor de Liège » (2). 

(1) Bormans Ordomiayices. t T, p. 3oo. Cf Raoul de Rivo, p. 5 et Zantfliet, 
col. 280. V aussi, dans Bormans. 1. c, l'acte du 28 juin i362 par lequel les 
échevins promettent d'observer la Lettre aux Articles. 

(2) Bormans, o. c. p. 3oi, art. 4. 



gS CHAPITRE XIV. 

Au surplus, l'humiliation de l'échevinage est la 
dernière trace que nous rencontrons de la lutte des 
classes à Liège. Il n'est même pas tout à fait exact 
que l'échevinage ait été à cette date la victime des 
passions de parti. Comme sous Henri de Dinant, il 
représente plutôt une institution qu'une classe. Quant 
aux conflits anciens entre graiids et petits, il n'en est 
plus parlé (i). La Cité, pacifiée à l'intérieur, tourne 
de plus en plus son attention vers les questions 
constitutionnelles qui intéressent le pays tout entier. 
Elle dépense sa principale activité dans les journées 
d'États, où ses maîtres sont les chefs du Tiers; elle 
a conscience de la supériorité qu'elle y possède, et 
elle l'affirme dans une formule pleine de fierté : 
« Nous qui summes ly une del plus grant membre du 
pays del evesqueit de Liège, et ausqueils Uns H aultres 
membres de pays doivent prendre bon piet et exem- 
ple » (2). Ainsi s'expriment, en i3jo, les magistrats 
de la Cité, et leur conduite en toute rencontre est 
d'accord avec leurs paroles. 

La Cité se constitue, en quelque sorte, la protec- 
trice des autres villes. De i36i à i366, nous la voyons 
continuellement occupée des affaires de Saint-Trond, 
où l'on s'efforce de rétablir la commune. En i36i, 
ses maîtres, avec ceux de Huy, accompagnent les 
notables de Saint-Trond au siège de Stockem où ils 
vont demander à Ehglebert de La Marck de leur 
accorder un régime communal (3). En 1364, les maî- 

(1) Une prétendue querelle de i357 entre grands et petits, qui aurait donné 
lieu à une lutte sanglante et qui aurait été terminée par la proscription des 
meneurs, a été inventée de toutes pièces par Jean d'Outremeuse. chez qui 
Fisen, II. p. 120, en a pris le récit. 

(?) Lettre du commun profit, en date du 24 mars 1870; en voir le texte à 
l'Appendice. 

(3) Chron. S. Trud. Contin., III, p. 32i. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 99 

très de Liège, invoqués de nouveau par Saint-Trond, 
intiment à l'abbé de signer la charte communale ou 
de s'exiler, et l'abbé prend ce dernier parti ( i ). Les an- 
nées suivantes, lesLiégeois continuent leurs démarches 
auprès du prince-évêque en faveur de Saint-Trond et 
ils finissent par obtenir satisfaction en i366 (2). 

Mais l'œuvre principale à laquelle la Cité se con- 
sacra, ce fut le rétablissement du tribunal des Vingt- 
Deux. Et elle fut assez heureuse pour voir réussir, 
celte fois, une solution qui avait été Irappée deux fois 
d'insuccès. Il faut remarquer d'ailleurs que, si elle 
est revenue à la charge, ce fut, comme les deux pre- 
mières fois, sous l'impulsion des circonstances et non 
en exécution d'un programme politique. La Cité ne 
pensait plus aux Vingt- Deux, lorsque à l'extrémité 
méridionale de la principauté, dans une des plus 
petites parmi les bonnes villes, éclata une querelle 
qui allait rendre toute leur actualité aux préoccupa- 
tions d'autrefois. Les gens de Thuin exigeaient que 
leur nouveau maïeur, Gilles Chabot, acquît la bour- 
geoisie de leur ville et prêtât le serment de respecter 
leurs franchises. Sur son refus, ils lui défendirent 
d'entrer en fonctions, et, les échevins s'étant pronon- 
cés contre cette prétention, ils les déclarèrent déchus. 
Le prince envoya quatre de ses conseillers avec mis- 
sion de rétablir les échevins. Excités par leur maître, 
Jean de Harchies, les Thudinois résistèrent les armes 
à la main; au cours de la bagarre, Jean de Harchies 
fut tué (3). 

(1) Même ouvrage, p. Sag. 

(2) Même ouvrage, pp. 33 1 et 334. 

(3) Raoul de Rivo, pp 23-24.; Chronique de 1402, p. 365; Zantfliet 
col 299 Les deux premiers sont contemporains: le troisième écrit dans la 
seconde moitié du XV« siècle et a puisé dans Jean d'Outremeuse quantité de 
détails suspects. 



lOO CHAPITRE XIV. 

Ce fâcheux événement devint le point de départ 
d'une conflagration générale. Thuin proscrivit les 
échevins comme complices de la mort de son maître et 
confisqua leurs biens. Puis, avec une de ces mises en 
scène théâtrales qu'affectionnaient les gens du moyen- 
âge, les Thudinois transportèrent le corps de la victime 
de ville en ville et arrivèrent enfin à la Cité(i). 
Celle-ci s'échauff'a à son tour, et il faut croire que les 
troubles y devinrent assez sérieux, puisque l'évêque 
se décida à fuir. Alors les Liégeois, d'accord avec les 
bonnes villes qu'ils a vaienr probablement convoquées 
à une journée d'Etats, proscrivirent les quatre con- 
seillers épiscopaux responsables, seloii eux, du meur- 
tre et envoyèrent une commission à Thuin pour 
enquérir sur le point de droit. L'enquête établit que 
les prétentions des Thudinois étaient fondées (2). 

Au surplus, les commissaires et le Chapitre, aidés 
du duc Wenceslas de Brabant (3), s'employèrent 
louablement à pacifier le pays, si bien que le 2 dé- 
cembre iSyB fut signée la paix. C'est ce qu'on a 
appelé la première Paix des Vingt-Deux, Elle consa- 
crait d'une manière définitive la garantie constitu- 
tionnelle vainement réclamée en 1824 et vainement 
accordée en i343. Il était créé un tribunal chargé de 
juger tous les officiers du prince qui iraient contre la 
contre la paix de Fexhe ou qui auraient reçu ou 
extorqué de l'argent pour rendre jugement. Ce tribu- 

(1) C'est ainsi que le cadavre Je saint Englebert de Cologne fut porté à 
PVancfort devant l'empereur, et que sa chemise sanglante fut déposée sur les 
genoux de son successeur le jour de son avènement Ennen, t. II, p 68. 

(2) V l'acte du 14 décembre iSyS par lequel Jean d'Arckel confirme à la 
ville de Thuin ses privilèges, dans Hormans, Ordonnances, t. I, p. 33i 

(^) V. le préambule de la première Paix des XXII dans Bormans, Ordon- 
nances, t I, p 32g. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. lOI 

nal était composé de vingt-deux membres dont quatre 
étaient nommés par le Chapitre, quatre par la no- 
blesse, quatre par la Cité, deux par Huy, deux par 
Dinant, et respectivement un par chacune des villes 
de Tongres, Saint-Trond, Fosse, Thuin, Looz et 
Hasselt ( i). Les sentt^nces étaient valables dès qu'elles 
étaient rendues par la majorité du tribunal; les con- 
damnés « perdaient le pays » jusqu'à ce qu'ils eussent 
obéi à la sentence, et l'évêque s'engageait à ne pas 
leur faire grâce tant qu'ils n'auraient point satisfait. 
Ainsi fut définitivement introduite dans le droit 
liégeois cette belle et féconde institution qui cou- 
ronnait en quelque sorte l'édifice des libertés publi- 
ques et qui en était la garantie générale. Le tribunal 
des Vingt-Deux a été entouré de la juste admiration 
des siècles. Non qu'il soit aussi original que l'ont 
cru les historiens liégeois : au contraire, il ressemble 
singulièrement à plus d'une institution médiévale, 
et il n'est pas douteux qu'il faille en chercher le 
prototype dans le Conseil de Cortenberg, créé en 

(n II faut remarquer que cette répartition des 22 sièpes, du moins pour les 
bonnes villes, s'écarte de celle de i343. Tandis que la représentation de la 
Cité, de Huy et de Dinant reste la même, les six autres sièges sont répartis 
comme suit : 

1343. '374. 

Saint-Trond .... 2. Saint-Trond .... 

Tongres 2. Tongres 

Fosse I . Fosse 

Bouillon 1. Thuin 

Looz 

Hasselt 

Cette modification s'explique, si l'on voulait garder le chiffre de 22 Deux 
nouvelles villes, Looz et Hasselt, étaient venues, depuis l'annexion du comté 
Looz, grossir le nombre des bonnes villes et devaient être représentées dans 
le tribunal. Quant à la substitution de Thuin à Bouillon, elle s'explique par 
les circonstances mêmes dans lesquelles fut créé le tribunal. 



102 CHAPITRE XIV. 

i3i2 par le duc de Brabant à la demande de son 
peuple. Déjà, en i3 1 5, le Charte de Cortenberg avait 
exercé une influence sérieuse sur la Paix de Fexhe(i). 
La part prise par Wenceslas, duc de Brabant, à la 
création des Vingt-Deux ne permet pas de douter 
que, cette fois encore, ce soit le Brabant qui a donné 
au pays de Liège une leçon de vie politique. Mais, si 
l'idée du tribunal des Vingt-Deux a été trouvée par 
les Liégeois à l'étranger, il faut leur rendre cette 
justice que c'est chez eux qu'elle a été réalisée avec 
toute sa fécondité. Tandis qu'en Brabant le Conseil 
de Cortenberg passait par les vicissitudes les plus 
variées pour disparaître sans gloire dès la fin du 
siècle qui l'avait vu naître, le Tribunal des Vingt- 
Deux s'est en quelque sorte identifié avec la patrie 
liégeoise et a duré aussi longtemps qu'elle, léguant au 
monde moderne le souvenir de la forme la plus 
parfaite sous laquelle la protection des libertés cons- 
titutionnelles ait été assurée dans une sociéfé. 

Il pouvait sembler qu'après la création des Vingt- 
Deux l'idéal était atteint, et que l'État liégeois allait 
enfin trouver son équilibre. Mais, en matière poli- 
tique, l'équilibre n'est pas dû à la modération des 
partis : il résulte de leur impuissance à s'entre- 
détruire et de la nécessité où ils sont malgré eux de 
se faire des concessions. Victorieux, ils sont incapa- 
bles de s'arrêter; ils continuent d'aller de l'avant et 
ils dépassent le but. 

Ce fut le cas des Liégeois. Après avoir conquis, en 
iSyS, toutes les garanties compatibles avec l'existence 
du principe monarchique, ils ne s'en contentèrent 

(i) V. ci-dessus, p. 1 1. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. io3 

pas. Et. il faut bien l'avouer, la manière dont ils pré- 
tendirent appliquer l'institution nouvelle ne fait pas 
honneur à leur sens politique. 

En 1374, un individu de Saint-Trond, Herman 
Wisseleer condamné à une amende de 17,000 livres, 
avait obtenu des lettres d'amnistie. Fort de ce docu- 
ment, qui proclamait son innocence, il s'avisa de 
réclamer au prince l'amende qu'il avait versée et, 
sur son refus, le cita devant le tribunal des Vingt- 
Deux (i). Ceux-ci ne surent pas résister à la tenta- 
tion d'étendre leur pouvoir en se faisant les juges de 
leur propre souverain : ils condamnèrent l'évêque à 
restitution. Jean d'Arckel protesta et « mit le Palais 
ensemble », mais la Cité était avec les Vingt-Deux. 
Alors il se retira à Maestricht, d'où il partit pour 
Avignon après avoir lancé sur le pays un interdit 
sévère. La Cité riposta par un des plus audacieux 
attentats qu'elle pût se permettre contre l'autorité 
princière. Sous prétexte que, par son départ, le prince 
laissait la patrie sans défense, elle fit procéder illéga- 
lement à l'élection d'un mambour, comme si l'on 
était en pleine régence (2). 

A ce manque de mesure, à ce recours irréfléchi 
aux plus extrêmes violences, on reconnaît l'action 
du parti populaire, toujours excessif et livré aux 
impulsions de son humeur. Le patriciat était resté 
étranger à l'initiative révolutionnaire des petits; un 
chroniqueur nous apprend qu'il ne voulut pas recon- 
naître l'intrus. Au surplus, il est intéressant de con- 
stater le chemin fait par la Cité en trois quarts de 

(1) Sur cet incident, v. Raoul de Rivo, pp. 25-27: Chioniqae de I'i02, 
pp. 366-72; Zanttliet, col. 3o2-3o7. 

(2) Chronique de 1402^ p. 370. 



I04 CHAPITRE XIV. 

siècle : alors qu'en i3o2 elle laissait le Chapitre et la 
noblesse se disputer le choix du mambour, en 1843 
elle imposait son élu au Chapitre et, en iSyi, elle le 
choisissait elle-même. 

Le débat se poursuivit en cour de Rome. La Cité 
y envoya une légation chargée de développer vingt- 
quatre chefs d'accusation contre le prince. Le pape 
confia l'examen de l'affaire à l'abbé de Saint-Bavon, 
de Gand ( 1), mais la mission de celui-ci resta infruc- 
tueuse. Jean d'Arckel avait déclaré qu'il ne rentrerait 
pas dans la Cité tant qu'elle aurait « vingt-trois 
évêques à sa tête » (2). Bientôt le conflit passa de la 
phase diplomatique à la phase militaire. La Cité, 
abandonnée par les chevaliers qui formaient son 
patriciat, enrôla des mercenaires et se procura de 
l'argent en rançonnant les ecclésiastiques. Les tré- 
fonciers et les membres des autres chapitres se virent 
enfermés dans leurs cloîtres et ne furent mis en 
liberté qu'après avoir versé des sommes importantes; 
les maîtres de la Cité firent le tour des monastères 
de Liège et de la banlieue avec des hommes d'armes 
et forcèrent les moines, par les menaces, à passer 
par leurs exigences (3). 

Il y aurait peu d'intérêt à relater même, si on les 
connaissait (4), les épisodes de cette nouvelle lutte 

(1) Raoul de Rivo, p. 26, écrit : abbati S. Bavonis oppidi Remensis, mais 
c'est une méprise manifeste pour Gandensis. V. aux pièces justificatives la 
bulle de Grégoire XI à l'abbé de Saint-Bavon, qui est du 18 décembre i375. 

(2) C'est-à-dire lui-même et les Vingt-Deux. Jean d'Arckel parle comme 
Hocsem, et c'est ne pas le comprendre que de lui faire dire, comme Zantfliet, 
et Fisen, II, p. .04, suivi par Daris, p. 628, « qu'il ne pouvait pas se sou- 
mettre à vingt-trois maîtres, le mambour et le tribunal des XXIl. » 

(3) Raoul de Rivo. pp. 26 et 27. 

(4) Fisen, II, pp. iSi-iSy. les raconte comme Jean d'Outrerneuse : c'est 
assez dire qu'on trouve chez lui un bizarre mélange de faits réels, bien que 
peu intéressants, et de faits inventés. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. io5 

entre le prince et ses sujets. Le plus grave fut assu- 
rément la destruction, par les Hutois, du château de 
Moha. boulevard éprouvé du pays du côté du Bra- 
bant ( i). La Paix de Caster, signée le 14 juin iSyô (2), 
mit fin aux hostilités. La paix était, cette fois, un 
triomphe pour le prince : il restait, avec le clergé, 
indépendant de la juridiction des XXII, et il se faisait 
payer par la Cité, à titre de dommages-intérêts sinon 
d'amende, une somme de i6.0(^o écus. Quelques 
jours après, il rentrait à Liège, acclamé par le peuple 
avec l'enthousiasme qui règne dans toutes les récon- 
ciliations (3i. Le lendemain, il était salué au seuil de 
la cathédrale par le Chapitre et par les maîtres de la 
Cité; ce furent, encore une fois, des scènes d'atten- 
drissement avec des embrassades et des pleurs de joie. 
Le surlendemain eut lieu la réconciliation du prince 
et des Hutois à Notre-Dame-aux-Fonts. L'interdit est 
levé, les offices religieux reprennent, les tribunaux se 
rouvrent, la vie publique commence son cours régu- 
lier sous l'autorité souveraine du prince (4). Celui-ci 
ne la laissa pas méconnaître : la Cité ayant essayé de 
faire contribuer le clergé pour un tiersau payementde 
l'indemnité de 16.000 écus, il cassa aussitôt cette déci- 
sion par un acte qui porte la date du 19 décembre (5). 
Ainsi se terminait le long conflit occasionné par 
l'institution des Vingt-Deux. Si, dans la dernière 

(1) Raoul de Rivo, p. 26. 

(2) C'est ce qu'on appelle la troisième paix des Vingt-Deux. Texte dans 
Bormans, Ordotinancs, t. I, p. 336, et dans Louvrex, t. II, p. i5o. 

(3) Raoul de Rivo, p. 27, dit : circa festum divi Joannis Baptistae. Zantfliet, 
col. 3o8, écrit : le ig juin. 

(4) Raoul de Rivo, pp. 26-28; Chronique de ti02, p. 372; Zantfliet, col. 
3o5-3o7. 

(5) Dans BCRH, III, 14, p. 140. Analyse dans Bormans et Schoolmees 
ters, t IV, p. 52g. 



106 CHAPITRE XIV. 

phase de la lutte, c'est le prince qui est resté victo- 
rieux et qui est parvenu à protéger son inviolabilité 
contre des prétentions outrecuidantes, il n'en reste 
pas moins vrai que, pris dans son ensemble, l'épisode 
des Vingt-Deux est avant tout un nouveau succès 
pour la Cité, qui avait été à la tête du mouvement et 
qui recueillait les fruits de ses tenaces efforts. 

Il semblait qu'elle touchât cette fois au moment 
de devenir une république indépendante, et les cir- 
constances paraissaient conspirer à ce but. Le siège 
épiscopal de Liège et le siège de Saint-Pierre deve- 
naient vacants à peu près à la même date. Le pape 
Grégoire XI était mort le 27 mars 1878; l'évêque 
Jean d'Arckel l'avait suivi dans la tombe vers la 
fin de juin de la même année (1). Le Chapitre se 
réunit cinq jours après la mort du prélat (2), et son 
choix unanime se porta sur un de ses membres, 
Eustache Persand de Rochefort. Sans tarder, une 
députation composée de quatre membres fut envoyée 
à Rome pour demander au pape Urbain VI la confir- 
mation de l'élu. La Cité s'était intéressée à l'alfaire. 
C'est elle, nous dit un chroniqueur, qui a suggéré au 
Chapitre le choix de Persand (3); nous possédons 

(1) Nous le savons indirectement par Raoul de Rivo, p. 28, qui nous 
apprend qu'il fut enterré le .i't juillet. La Chronique de 1402, p 378, et 
Zantfliet, col. 3i3, qui ont lu Raoul d'une manière distraite, font mourir le 
prince le '^r juillet et ont été suivi;: par Fisen, II, p. i38, par Daris, t. Il, 
p. 641 ; par Henaux, t. I, p 5o3 ; par Gas, Séries episcoporiim, p. 21g; 
tandis que Foullon, t. II, p. 441, Bouille t. I, p 467, et Dewez, t I, p. 269, 
donnent la date e.xacie. 

(2 Ce fut, selon toute probabilité, le 2 ou le 3 juillet. La date du 28 juin, 
donnée par M. Noél Valois, La France et le Grand Schisme d'Ocodent, t. I, 
p. 273, doit être le résultat d'une méprise. Je renvoie d'ailleurs à cet excellent 
livre le lecteur qui désire connaître le cadre dans lequel s'inscrivent les 
événements liét-eois des années 1378 et i37g. 

(3) Suggestione et rogatu magistrorum civitatis Leodiensis electus est in 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 107 

la lettre qu'elle écrivit au pape pour le lui recomman- 
der. « C'est, dit-elle, un homme de belle prestance 
)) et de bonne santé; il est généreux, prudent, dis- 
») tingué; ses relations de parenté avec l'empereur, 
» avec le roi de France, avec le duc de Brabant et 
» avec d'autres grands seigneurs voisins font de lui 
» le personnage qui convient le mieux pour gou- 
» verner et pour défendre la patrie liégeoise » (i). 

Un tel langage, tenu au souverain pontife, montre 
bien que, dans la pensée des Liégeois, le chef de 
l'État devait avant tout être un prince, et que les 
qualités épiscopales ne les préoccupaient guère. La 
lettre nous laisse entrevoir aussi la part prépondé- 
rante que Liège a prise dans l'élection de Persand, 
et l'on n'est pas étonné que ce soit à la Cité que 
l'archevêque de Cologne écrit, sous la date du 25 
juillet pour lui recommander d'adhérer au pape 
Urbain VI (2). 

Mais, au moment où la députation liégeoise se mit 
en route, Urbain VI n'était plus le chef incontesté de 
l'Église : les cardinaux français, qui formaient la 
majorité du Sacré Collège, complotaient ouvertement 
contre lui. Arrivés à Avignon, où, ce semble, ils 
voulaient demander l'appui des cardinaux restés 
dans cette ville, nos Liégeois apprirent la situation 
menacée d'Urbain VI et, suspendant leur voyage, 
ils écrivirent à Liège pour avoir de nouvelles ins- 
tructions. Très embarrassé, Persand réunit son 

episcopiim Eustachius dictus Persandus de Rochefort Chronique latine 
manuscrite de Jean de Stavelot, cotntnuniquée par M l'abbé Balau. 

(1) V. le texte latin de cette lettre dans la curieuse étude de von Droste, 
Die Diôses-'. Litltich zu Bef/inn des grosse)! Schismas (t'eslgabe — — 
Heinrich Fhike çeicklmet, Munster 1904, pp. 517-537. 

(2) Dans Raoul de Rivo, p. 35. 



io8 CHAPITRE XIV. 

conseil, et le résultat de la délibération est curieuse 
à plus d'un titre. 

(( Il faut, écrivit Persand à ses envoyés, continuer 
votre voyage, car plus tard, si le pape se maintient, 
il pourrait croire que nous l'avons voulu lâcher. 
Mais, comme les gens qui sont dans la détresse se 
contentent facilement de demi-honneurs, et en vue 
de diminuer les frais, il suffira que deux de vous 
aillent à Rome pour demander notre confirmation; 
les deux autres reviendront et pourront, si l'on élit 
un nouveau pape, se rallier à lui » (i). A cette lettre 
de l'élu, qui trahit chez son auteur plus d'aptitudes 
pour le métier de diplomate que pour le ministère 
des âmes, le Chapitre en ajouta une non moins cau- 
teleuse pour excuser le retard de l'ambassade lié- 
geoise, dont, disait-il, deux membres étaient tombés 
malades (2). 

Les envoyés de Liège ne se montrèrent pas moins 
diplomates que leurs mandants. Comme la défection 
des cardinaux était déjà un fait public, ils ne crurent 
pas qu'il y eîàt lieu de ménager davantage Urbain VI 
et, en gens avisés, ils se rendirent à Fondi, où le 
20 septembre, le Sacré-Collège élut Clément VIL 
Sans tarder, Persand. renseigné par eux, écrivit à 
l'antipape pour le féliciter, se vantant d'avoir été le 
premier de tous les évêques allemands à déclarer 
nulle l'élection de l'archevêque de Bari (3). Il va de 
soi que Clément s'empressa d'accorder la confirma- 

(i) Texte dans von Droste, o. c, p. 53 1. 

(2) Le même, o. c, p. 532. 

(3) Droste, o. c. p. 534 : Solus et primus inter omnes Alamanniae prae- 
latos uni verso clerc meo ad hoc in ecclesiâ vestrâ Leodiensi congregato 
publicavi et decrevi electionem de domino B[artholomeo] factam fore nullam 
et violentam. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 109 

îion demandée, et voilà comment, par la fraude et 
par la lâcheté de Persand, le diocèse de Liège se 
trouva soustrait à l'autorité de son pasteur légitime! i). 

Mais la Cité fut plus catholique que son évêque, et 
c'est elle qui se mit à la tête de la réaction qui ren- 
versa Persand et avec lui l'autorité de Clément VII. 
L'élu avait appelé aux fonctions de mambour son 
frère Gautier de Rochefort, qui les avait déjà exer- 
cées pendant la lutte contre Jean d'Arckel. Gautier 
prétendait avoir droit, en cette qualité, aux revenus de 
la mense épiscopale et se les adjugeait. Ce fut l'occa- 
sion d'une brouille entre les deux frères. Persand, en 
désespoir de cause, se jeta dans les bras du duc de 
Brabant. Mais le temps n'était plus où le duc de 
Brabant jouissait de toute la confiance de la Cité : 
il était redevenu pour les Liégeois l'ennemi national, 
et Persand gâta sa cause par son alliance avec lui. 
Les Liégeois indignés se rallièrent en masse à Arnoul 
de Hornes, évêque d'Utrecht, qu'Urbain VI venait 
d'appeler au siège de saint Lambert^2). Le 24 octobre, 
Arnoul faisait son entrée à Liège, acclamé par la 
population; le 9 novembre, à Francfort, les délégués 
de la Cité, réunis autour de lui, adhéraient solennel- 
lement au pape de Rome, et ils le notifiaient dans un 
acte public revêtu du sceau de leur ville (3). 

Il ne restait plus aux partisans de Clément VII et 
de Persand que le recours à la violence. Retiré à la 

(1) Tout cet ensemble de négociations et d'intrigues vient d'être ré%-élé 
dans le travail ci-dessus cité de M. von Drosie. d'api es un manuscrit Helm- 
sted. no 277 de la bibliothèque de Wolfenbûttel, contenant les pièces de 
correspondance utilisées dans notre e.xposé. 

'2j Raoul de Rivo, p. 40. 

(3) Original en allemand aux Archives de DûsselJorf, v. BCRH, quatrième 
série, t. IX, p. 287. 



I lO CHAPITRE XIV. 

cour d'Avignon, ce dernier y encourageait sans doute 
ses partisans. Un de ceux-ci. Jean de Sprimont, cha- 
noine de Saint-Barthélémy, au retour d'un voyage à 
la cour de l'antipape, ourdit un complot qui devait 
avoir pour but de renverser Arnoul de Hornes et de 
remettre le diocèse sous l'obédience de Clément VII. 

II paraît bien que le complot eut de vastes ramifica- 
tions : les clémentins ne laissaient pas d'être nom- 
breux, tant dans le clergé que parmi les laïques; la 
passion politique et la passion religieuse s'unissaient 
pour enfiévrer les mécontents. Déjà ils avaient rem- 
pli d'armes une douzaine de maisons; déjà leurs 
afl[idés étaient réunis chez Jean de Bruwiet, cha- 
noine de Sainte-Croix, lorsque par bonheur la mèche 
fut éventée. Le maître de la Cité, Henri Frérart, 
prévenu à la dernière heure, fit part du danger 
au Conseil. Un membre de celui-ci, Henri Gilles, à 
qui la boisson faisait oublier toute prudence, s'em- 
porta en injures contre le maître et prononça l'apo- 
logie de Persand et de son pape. Mais le conseil ne 
l'écouta pas; de concert avec son collègue, Jean de 
la Boverie, et avec l'aide du mambour, Henri Fré- 
rart prit des mesures énergiques : les conjurés réunis 
:hez Jean de Bruwiet furent arrêtés et jetés dans les 
fers et Jean de Sprimont demanda son salut à la fuite. 
Ainsi fut écarté, par la vigilance de la Cité, le péril 
clémentin (i). Les sévices de tout genre dont furent 
l'objet tous ceux qui étaient soupçonnés de sympathies 
pour le pape d'Avignon attestent avec quelle ardeur 
la population de Liège prenait parti dans cette lamen- 
table querelle religieuse, où son zèle pour l'ortho- 

(i) Raoul de Rivo, pp. 49 et 5o. Cf. Noèl Valois, La France et le Grand 
Schisme d'Occident, t. I, pp. 273-276 et t. II, pp. 297-299. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. l i r 

doxie avait conjuré les résultats de la trahison de son 
évêque et maintenu l'autorité du souverain ponlife. 

La Cité, en se prononçant énergiquement pour 
Urbain VI, avait affermi l'autorité d'Arnoul de 
Hornes. C'était la première fois qu'un prince-évêque 
de Liège devait sa mitre aux bourgeois de sa Cité, 
Ils ne l'oublièrent pas, et Arnoul, dans les débuts de 
son règne, eut à compter avec eux. Ils se substituèrent 
entièrement à lui dans la guerre contre Jean de Ro- 
demachern, un seigneur qui désolait les confins méri- 
dionaux de la principauté et particulièrement le pays 
de Bouillon. Les métiers de Liège allèrent mettre à 
la raison ce hobereau malfaisant, et il fallut l'inter- 
vention du roi de France, son protecteur, pour lui 
obtenir une trêve, à condition qu'il restituerait son 
butin et payerait une amende. 

Dans le pays, on se formalisa de voir la Cité 
trancher une question qui relevait du prince et 
des États. Mais les Liégeois se considéraient comme 
les vrais souverains du pays. Bientôt ils reprenaient 
les armes et allaient détruire les châteaux de Chasse- 
pierre et de Louppy ( i ). Par contre, lorsque le prince 
voulut les emmener contre Rodemachern même pour 
détruire le repaire de l'incorrigible déprédateur, 
alors ils refusèrent de le suivre et, sous de fallacieux 
prétextes, retournèrent chez eux (2). Manifestement, 

(1) Chassepierre, sur la Semois, village de la province de Luxembourg; 
Loupp\-le-Châieau, village du département delà Meuse. Les auteurs liégeois 
ont massacré ces noms et tous nos historiens font de Louppy un Lupisitus 
qui n'a jamais existé. Voici l'origine de l'erreur Dans Raoul de Rivo, p. 44, 
on lit : Leodiensium pars exercitus ad castrum domini Gerardi Rocourt, 
Lupisitus nuncupatum, ducatus Barrensis. applicuit, etc. Ce texte est mani- 
festement altéré; il faut lire : ad castrum domini Gerardi de Rocourt — Lupi 
situs nuncupatur — ducatus Barrensis, applicuit. 

(2) Zantfliet, col. 3 16 et 817. 



112 CHAPITRE XIV. 

la tête tournait à la Cité depuis sa victoire sur Jean 
d'Arckel : elle ne savait plus qu'il y avait un prince 
à Liège. Arnoul de Hornes avala silencieusement 
l'affront, se réservant de saisir la première occasion 
qui s'offrirait pour renfermer dans ses limites légales 
l'entreprenante Cité. 

En attendant, celle-ci affectait les allures d'une 
puissance autonome et souveraine. Nous avons déjà 
dit que le XIV^ siècle tut l'âge des grands mouve- 
ments démocratiques dans tout l'Occident. Les inté- 
rêts pour lesquels combattaient les travailleurs d'une 
commune allaient passionner, au-delà des frontières, 
les petits de toutes les autres villes. On était alors au 
fort de la lutte gigantesque soutenue par les Gantois 
contre le comte Louis de Maele. Les puissantes émo- 
tions qui agitaient les communiers flamands faisaient 
battre le cœur de tous les ouvriers européens. Il 
s'était formé autour de Gand un courant de sympa- 
thies dont les ondes s'étendaient jusqu'à Bruxelles, à 
Paris, à Rouen, à Liège. Dans cette dernière ville, 
on suivait de près les péripéties de ce drame héroïque; 
on faisait des vœux pour le triomphe des Gantois, 
on leur envoyait des lettres d'encouragement (i). 
Mais ces pauvres gens, bloqués par les armées com- 
tales depuis le 2 septembre i38o, mouraient de faim; 
douze mille d'entre eux parvinrent à sortir en armes 
et vinrent, sous François Ackerman, implorer la pitié 
des Bruxellois. De là, Ackerman lui-même poussa 
lui douzième jusqu'à Liège, où il fit entendre le 
même appel. Les Liégeois accueillirent affectueuse- 

(i) Bruxellani et Leodienses plurimum favebant Gandensibus eosque per 
litteras animabant quod eorum optimam judicarent esse causam, quamdiu 
pro veteribus legibus et libertate pugnarent. Raoul de Rivo, p. 46. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. l l 3 

ment les malheureux proscrits; le prince rivalisa 
avec la Cité d'attentions pour eux et promit de s'em- 
ployer, ainsi qu'elle, afin de leur procurer une paix 
honorable. Les maîtres de la Cité firent plus : ils 
donnèrent aux Gantois des guides pour aller dans la 
Hesbaye acheter cinq à six cents sacs de blé et de 
farine, et ce furent des charretiers liégeois qui con- 
duisirent ces précieux ravitaillements aux alfamés de 
Gand (i). Quand ils approchèrent de la grande ville, 
des milliers de ces pauvres gens accoururent à leur 
rencontre; dans leur reconnaissance passionnée, ils 
tombaient à genoux, versant des larmes de joie et 
bénissant le nom des Liégeois (2). 

Le comte se plaignit à la Cité de l'appui qu'elle 
prêtait à des rebelles, mais elle répondit « orgueil- 
leusement » qu'elle consulterait Saint-Trond, Huy 
et Dinant, et il ne put tirer d'elle aucune autre 
réponse. Cependant tout le monde s'intéressait au 
rétablissement de la paix : le prince Arnoul de Hornes, 
la Cité, les bonnes villes, la duchesse de Brabant, le 
duc Albert de Hainaut. Grâce à un tel concours de 
bonnes volontés, on put réunir la conférence de 
Tournai, mais l'intransigeance de Louis de Maele 
la fit échouer. Peu de temps après, les Gantois lui 
faisaient payer cher, au Beverhoutsveld, une attitude 
si peu digne d'un prince chrétien. Dans la Cité, la 
nouvelle du triomphe des Gantois fut accueillie avec 
une allégresse facile à comprendre (3). 

(1) Raoul de Rivo, p. 48, écrit : Sed et Leodienses propitios expert! sex- 
centos currus ab eis trumento farinâque onuslus reportaruiit ac in suam urbem 
invexerunt. Et Hornaeus ipse se pro pace apiid comiiem acturum pollicitus est. 

(2) Raoul de Rivo, 1. c. 

(3) Sur cet épisode, à côté de la relation sommaire de Raoul de Rivo, p. 5o, 
nous avons la narration détaillée de Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, 
t. IX, pp. 35o et 438-440, et t. X, pp. 4-8, 10-14 et 17. 



114 CHAPITRE XIV. 

Si les intérêts généraux de la chrétienté et ceux de 
la démocratie internationale passionnaient à juste 
titre une population nerveuse et impressionnable, ils 
ne la rendaient pas indifférente à ce qui se passait 
dans son propre sein. Nous en avons la preuve dans 
trois actes émanés d'elle et qui, selon le savoureux 
usage liégeois, portent des titres expressifs : la Lettre 
du comtnun profit, la Lettre des offices et la Lettre 
des Trente-Deux hommes. Nous nous arrêterons 
quelque temps devant ces documents, qui jettent une 
vive lumière sur le régime intérieur de la Cité. Ils 
nous la montrent aux prises avec les difficultés élec- 
torales et en face des problèmes économiques; ils 
nous font voir de quelle manière elle a écarté les 
unes et résolu les autres. 

La Lettre du Commun Profit est datée du 24 mars 
iSyo; c'est un règlement municipal sur les conditions 
dans lesquelles doit se faire 1' « acquêt » d'un mé- 
tier (1). Elle veut que l'ouvrier étranger apporte un 
certificat de bonne renommée délivré par le magis- 
trat de sa dernière résidence (2). Toutefois, pour faci- 
liter le ravitaillement de la Cité, elle permet d'in- 
troduire et de vendre librement à Liège les objets de 
consommation, sans être obligé de se faire inscrire 
dans aucun métier, C'est ainsi que les exigences du 

(1) V. le texte à l'Appendice. 

(2) Henaux, qui en publie un fragment, t, I, p. 314, y voit une manœuvre 
des grands « qui veulent empêcher l'extension du parti populaire » et qui 
« eurent l'habileté, en iSyo, de faire sceller par les petits la Lettre du Com- 
mun Profit ». Cela est tout bonnement absurde. D'abord, la Lettre n'est 
nullement inspirée par les grands, qui ne comptaient plus guère dans la 
commune et qui étaient, en 1370, sur le point de disparaître comme parti 
politique ; ensuite, les mesures prises, loin de s'opposer à l'extension du 
parii populaire, sont destinées à protéger les ouvriers liégeois contre la 
concurrence étrangère : elles sont d'ordre économique et non politique. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. i i 5 

bien public et celles de l'esprit de corporation com- 
mençaient à indiquer leur antinomie : la rigueur du 
principe corporatif fléchissait devant la nécessité de 
pourvoir à l'alimentation d'une grande ville. 

La Lettre des offices (i3 août iSyi) (i) et la Lettre 
des Trente-Deux hommes (19 juin iSyS) (2) sont des- 
tinées à réprimer les brigues électorales. La première 
les interdit sévèrement, la seconde crée l'organe ap- 
proprié à cette fin. 

Par la Lettre des Offices sont défendues, sous peine 
d'amende, toutes les promesses faites pour obtenir 
une des charges de la Cité. Les maîtres, jurés et gou- 
\'erneurs devront jurer, à leur entrée en fonctions, 
qu'ils n'ont rien donné ni promis pour être élus; les 
électeurs, avant de procéder à l'élection, devront 
prêter serment de n'élire personne qui ait rien promis 
ou donné. Enfin, il est également interdit de sui\Te 
les métiers dans leurs chambres pour peser sur leurs 
décisions lorsqu'ils s'y retirent pour le vote. 

Comme il était plus facile d'édicter ces sages dis- 
positions que de les appliquer, on imagina de créer 
une commission de surveillance composée de trente- 
deux membres, un par métier. Les Trente-Deux 
étaient dans la Cité le pendant de ce que les Vingt- 
Deux étaient dans l'Etat : la Cité, si sévère pour les 
officiers du prince, se devait de ne pas l'être moins 
pour elle-même (3). Les Trente-Deux avaient pour 

(1) On en trouve le texte dans les Slatnls des maistres et jurés dr fa Cité 
de Liège, 1714, p. 3i . 

(2) V. le texte à l'Appendice. 

(3) Cf. Fisen, II, p. 127 : Quare ne viiiis suis nimium connivere populus 
merito argueretur, qui tam acerbe episcopi ejusque. praefectorum peccata 
persecutus fuerat, novum et ipse magistratum creandum decrevit qui de 
ambitu judicaret. 



ii6 CHAPITRE XIV. 

mission de poursuivre toutes les infractions à la 
Lettre des Offices : ceux qu'ils avaient frappés ne 
pouvaient plus jamais exercer aucune charge com- 
munale (i). Au surplus, est-il besoin de le dire? les 
mesures que nous venons d'analyser ne firent pas 
disparaître les abus qu'elles visaient et les brigues 
électorales restèrent à Liège le fléau de la vie poli- 
tique. 

Ces abus ne mériteraient pas d'être jugés avec une 
sévérité excessive, s'ils n'avaient pas plus de gravité 

(i) Henaux, t. I, p. 5 17, voit encore dans cette mesure une manœuvre des 
grands. Je tiens à mettre intégralement sous les yeux du lecteur ce qu'il écrit 
à cette occasion .- 

« D'autre part, les grands usèrent de toutes les fraudes, même de la corrup- 
tion, pour dominer dans le conseil communal : ils achetèrent des petits qui 
devaient y siéger, et ils y introduisirent ainsi des créatures aveuglément 
dévouées. Ils allèrent, en outre, jusqu'à se prêter aux volontés du prince, afin 
d'en être protégés, et d'avoir pour eux les chanoines, les abbés, les curés, que 
l'on voyait, lors du renouvellement des offices, courir de métier en métier 
pour recommander leurs adhérents, et s'efforcer de les faire élire. 

» En iSyS, pour seconder les manœuvres de ces agents adroits et infati- 
gables, on créa les Trente-Deux Hommes. Ceux-ci avaient pour 

mission j)'>'incipale, sous prétexte de 7'éprimer les brigues, de déclarer 
inéligibles les candidats qui déplaisaient à la coterie dirigeante ». 

Ainsi, après avoir reconnu la réalité des abus (tout en les attribuant gratui- 
tement, par manie d'incorrigible anticléricalisme, « aux chanoines, aux abbés 
et aux curés », qu'on ne s'attendait guère à voir dans cette affaire), Henaux 
proteste contre l'institution qui doit les réprimer et qui, d'après lui, ne 
servirait (on ne sait comment) qu'à les perpétuer, étant, à ce qu'il prétend, 
une nouvelle manœuvre des grands. Quand on pense que cette manœuvre 
consiste dans un vote des Trente-Deux métiers, on se demande où donc, selon 
Henaux, était alors réfugié l'esprit démocratique, car les métiers, c'était tout 
le peuple. Et la puissance qu'il attribue aux grands paraîtra d'autant plus 
extraordinaire que ces mêmes grands, il va nous le dire sans tarder, sont en 
réalité d'une impuissance politique manifeste. 

Car, et je reprends ici la situation, « ces menées furent vaines. Rien ne put 
arrêter le progrès naturel du principe démocratique. Dès i38o, il était patent 
que la puissance politique échappait aux Grands, et passait définitivement 
aux Petits. » 

Un pareil ensemble de coniradictions et d'sbsurdités porte sa réfutation 
en lui-mémi;. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. l 17 

que l'épiso Je suivant des éleclions de i38i. La place 
de maître des petits était disputée par deux candi- 
dats : le tanneur Henri Frérart, qui avait déjà occupé 
la maîtrise en iSyy-iSyS (i), et le « naiveur » (2) 
Pierre Le Robeur. De part et d'autre on régala les 
électeurs et, sous l'influence de la boisson , on se 
répandit la nuit cians les rues avec les cris de rallie- 
ment : à l aigle l ou : à la rame ! qui faisaient allusion 
à la profession exercée par chacun des deux candi- 
dats (3). La veille du scrutin, de facétieux partisans de 
Le Robeur tirèrent du fleuve une barque et allèrent 
l'attacher à la porte du principal fauteur de Frérart 
avec cette inscription : « Nicolas, nous avons fait 
passer notre Robeur; tâche de faire de même pour 
ton Frérart : voici la barque ». Les partisans de 
Frérart eussent volontiers suivi ce charitable conseil, 
mais ils ne parvinrent pas à faire « passer » leur 
candidat : Le Robeur. fut élu. 

Si nous reproduisons cette anecdote 14), c'est parce 
qu'aux yeux du contemporain qui la raconte elle a 
présenté assez de gravité pour justifier de nouvelles 
mesures contre les brigues électorales. Le lecteur 
moderne sourira peut-être de voir juger avec cette 
rigueur des troubles qui ont consisté en des cris noc- 
turnes et en une plaisanterie inoff'ensive (5). 

(1) Sur son rôle à cette date, v. ci-dessus p. i lo. 

(2) Batelier. 

(3) Les tanneurs avaient dans leurs armes une aigle impériale. 

(4) Elle ne nous est connue que par Fisen, II, p. 142, qui l'emprunte 
visiblement à Jean d'Outremeuse. 

(5) Jeau d'Outremeuse (Fisen, II, pp. 141 et 142) va plus loin : selon lui. 
les Trente-Deux avaient été supprimés en décembre i38o comme inutiles, 
mais après les « troubles )> de l'élection de i38i, on les rétablit avec des pou- 
voirs agrandis. Je dis que ce récit de Fisen est emprunté à Jean d'Outremeuse, 
qui, il le dit quelques lignes plus bas, lui a servi de source pour les événe- 



Il8 CHAPITRE XIV. 

La sollicitude extrême avec laquelle, en iSyi et en 
1373, Liège se préoccupa du recrutement de son 
Conseil nous rendra peut-être compte d'un événe- 
ment considérable qui a passé totalement inaperçu 
jusqu'à présent : je veux dire la sortie des échevins 
du Conseil communal. Ce corps si puissant qui, à 
l'origine, avait été lui-même le Conseil et qui, par 
la suite, avait longtemps encore exercé une espèce 
de suzeraineté sur lui, n'y était plus représenté 
depuis 1253, ce semble, que par quelques-uns de ses 
membres; encore le nombre de ceux-ci paraît-il avoir 
été fixé au chifiiVe maximum de quatre. Malgré cette 
diminution de leur rôle, les actes émanés du Conseil 
gardaient toujours la vieille formule imposante : 
«Nous, les maîtres, les échevins, les jurés, etc. », 
tant l'étiquette et le protocole sont conservateurs ! 
Brusquement, après i36g, les échevins cessent d'être 
mentionnés et disparaissent définitivement du Con- 
seil. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils en auront été 
exclus par un règlement électoral connexe à la Lettre 
des Offices ou à la Lettre des Trente-Deux hommes? {\). 

Cela est d'autant plus vraisemblable que la seconde 
moitié du XIV^ siècle est remplie, on l'a vu plus 
haut, de mesures prises contre l'échevinage par le 
prince, à l'instance de la Cité. Il suffit de rappeler 
ici la Loi Nouvelle de i355 et la Lettre aux Articles 
de i36i, et d'indiquer dès maintenant la flétrissure 
qui allait lui être infligée pour concussion en i386. 

ments de ces années; s'il en avait trouvé la preuve documentaire, il n'aurait 
pas manqué de citer en marge les Arc/lia Q'vi'aU's, comme il fait chaque fois 
qu'il en a l'occasion. Je note d'ailleurs que Henaux est bien inspiré en passant 
totalement sous silence la suppression et le rétablissement des Trente-Deux : 
selon moi, les deux faits sont des fictions de Jean d'Outremeuse. 

(1) Sur les relations entre l'échevinage et le Conseil, v. l'Appendice. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. i 19 

Replacé entre ces diverses mesures de défiance et 
de répression, le fait que nous constatons à partir de 
1369 cesse d'être une énigme et apparaît comme la 
continuation d'une politique parfaitement consciente 
de la Cité. 

Il ne faut pas s'étonner que l'événement n'ait pas 
laissé de trace dans l'historiographie. Nous allons 
avoir à en raconter un autre, le plus important de 
l'histoire constitutionnelle de la Cité, et qui a passé 
tout aussi inaperçu : c'est la suppression, en 1384, 
de la parité, c'est-à-dire de la représentation spéciale 
du patriciat dans le Conseil communal. Combien 
on voudrait disposer ici des renseignements fournis 
par quelque acte officiel ! Mais non : le verbeux 
chroniqueur qui a la prétention de nous raconter 
l'histoire de son temps, jour par jour, n'a pas même 
daigné mentionner la révolution la plus profonde de 
la vie communale liégeoise. Avec un laconisme bien 
fait pour désespérer l'historien, nos sources se bornent 
à nous apprendre qu'en cette année, à la veille des 
élections du 25 juillet, les nobles renoncèrent à leur 
représentation spéciale, laissant au peuple le droit 
de choisir tous les membres du Conseil comme il 
voulait. Cette abdication extraordinaire n'était ni 
plus ni moins que l'acte du décès politique du patri- 
ciat de Liège (i). Comment y a-t-il été amené ? 

(1 ) A proprement parler, un seul chroniquevir liégeois a raconté le désiste- 
temeni des patriciens, encore est-il inédit: c'est un abréviateur de Jean d'Où- 
tremeuse écrivant : « L'an susdit XIIIo IIII^^ et IIIl al Saint -Jacques 
s'ensuyt nove/le élection. Les nobles renonchercnt à leur élection des 
maistres, et furent alors eslus non obstant par les mesticrs saigneur Bairé 
de Lardier et Jehan le Cok. » M S. de la Bibliothèque royale de Belgique, 
11, 2754, p. 202. Le fait est rappelé incidemment par voie de prétérition dans 
Jacques d'Hemricourt (« al tems que ly gens de Image avaient le moitieit de 



I20 CHAPITRE XIV. 

Essayons de le dire. 

Le patriciat, comme parti politique, avait reçu le 
coup de mort dans la nuit du 3 août i3i2 : jamais il 
ne s'était relevé. Le lecteur qui a suivi avec attention 
l'histoire de la commune de Liège au XI V^ siècle 
aura pu constater que, dans la longue série des 
conflits de cette époque, toute la vitalité politique 
de la Cité a passé du côté des petits. Le peuple 
est au premier plan; c'est lui qui mène la lutte contre 
l'arbitraire princier, lui qui a l'initiative de progrès 
comme la paix des Douze Lignages ou la paix des 
Vingt-Deux, lui qui prend en mains les intérêts de 
la patrie comme dans l'atFaire du comté de Looz. 

Sans doute, après la paix de Wihogne, on a rétabli 
en faveur des patriciens la parité de i?o3, et on leur 
a rendu comme un bienfait une situation politique que 
quarante ans auparavant ils jugeaient indigne d'eux. 

gouvernement délie Citeit, aile queil ilh renonchont Van 138i aile Sahit 
Jake », Miroir des nobles de Hesbaye, p. 209) et par la Paix de Tongres 1 408 
(Salveit que des gens de linaiges qui, par la tmure. de la lettre de Samt- 
Jaqueme avoient élection de eslyre une maistre et une nombre de jureis et 
qui a ce ont renonchiet. n'aront nulle élection, Bormans, Ordonnances, 
t. I, p. 3o3). C'est absolument tout. Foullon, t. I, p. 448, croit savoir qu'en 
l'année 1384, Arnoul de Hornes enleva le droit d'élire les maîtres et le Conseil 
aux douze familles nobles qui l'exerçaient et le donna au peuple : je ne sais 
d'oij est tiré ce renseignement, et il serait curieux de savoir ce qu'il y a de 
fondé quant à ces douze familles. Daris, t. Il, p. 658. écrit ; « Ce triomphe 
des plébéiens ne fut pas obtenu sans violence, car, le 3i juillet 1384, le prince- 
évéque autorise le clergé à sortir de la Cité à cause des désordres qui la 
troublaient. » Et, sur la toi de Daris, M. .loseph Demarteau ajoute : « La 
démocratie célébrait son triomphe de telle façon qu'une pièce du temps nous 
a conservé l'autorisation délivrée le 3i juillet par l'évéque au clergé, de sortir 
de la Cité, à cause des troubles qui la désolaient. C'était l'immédiat et premier 
résultat du triomphe de la démocratie. » [La Démocratie liégeoise, p. 5i.) 
Il y a là une erreur facile à dissiper. La charte invoquée par Daris, et que cet 
auteur croit du 3i juillet 1384, est en réalité du 3o juillet 1284 et a pour auteur 
Jean de Flandre: on la trouve dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 384. 
Cf. ci-dessus, t. I, p. 232, où l'on a imprimé par erreur 1286 au lieu de 1284. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. f2l 

Mais il faut remarquer que cette réforme, ce n'est pas 
eux qui l'ont conquise, c'est le prince qui l'a imposée 
au peuple à la suite d'une guerre victorieuse, et pour 
donner un contrepoids aux forces démocratiques. 

Dans cette ville où on leur rend l'égalité, quel est 
désormais le rùle des grands? 11 est entièrement ef- 
facé, et ils ne sont quelque chose qu'à condition de 
ne pas paraître s'en douter. Pendant le demi-siècle 
qui s'écoule de 1828 à 1884, il n"est guère parlé d'eux 
qu'à propos de leur stérile opposition à la politique 
de la Cité dans l'affaire du comté de Looz. Et quelle 
opposition! Timide, sournoise, pleine de dissimula- 
tion, elle n'ose plus s'affirmer au grand jour; sa 
ressource principale, c'est de corrompre quelques 
plébéiens influents pour les opposer aux autres. Le 
patriciat a conscience de son impopularité; il se rend 
compte qu'il ne défend plus que des intérêts déclasse, 
et il devient étranger à une ville dont il ne peut plus 
être le maître. 

Cette déchéance politique du patriciat s'explique. 
Son influence et son prestige reposaient avant tout, 
pour ne pas dire exclusivement, sur la richesse; or, 
la divisibilité des patrimoines dans des familles 
d'ordinaires nombreuses ne permettait pas aux 
grandes fortunes de se maintenir longtemps dans les 
mêmes mains, et Ton a déjà vu que patriciens et 
nobles de Hesbaye retombaient facilement, par le 
jeu naturel des choses, au rang de « gens laburans 
de communs mestiers ». Sans doute, quelques 
lignages échappèrent à l'appauvrissement, mais ils 
furent l'exception et, d'ailleurs, ils se détachèrent du 
patriciat pour se confondre plutôt avec la noblesse. 
La classe du patriciat se rarifia donc de plus en plus 
et cessa de former un corps compact et nombreux. 



122 CHAPITRE XIV. 

D'autre part, les petits arrivaient souvent, par leur 
travail, à une condition économique égale et même 
supérieure à celle de beaucoup de patriciens. Ceux-ci 
se voyaient peu à peu débordés par une nouvelle 
catégories de riches. Dès lors, la seule raison d'être 
de leur représentation spéciale au sein du Conseil 
disparaissait. Bien plus, on peut dire que la parité 
devenait pour les patriciens un leurre. Elle masquait 
mal la supériorité du parti populaire, force d'irrésis- 
tible entraînement qui savait, au besoin, détacher 
du groupe patricien lui-même les voix nécessaires 
pour constituer au Conseil une majorité favorable 
aux intérêts de la plèbe. Elle ne pouvait se main- 
tenir qu'à la condition de ne jamais servir à contra- 
rier la volonté des petits, c'est-à-dire, en d'autres 
termes, d'être inutile. Elle pouvait même être fort 
dangereuse pour les grands, s'ils voulaient la prendre 
au sérieux et l'utiliser comme instrument de résis- 
tance aux volontés populaires, car alors elle les dési- 
gnait à la vindicte publique. Dans ces conditions, 
elle n'était plus qu'un archaïsme pur et simple, et il 
n'est pas étonnant que les patriciens eux-mêmes 
l'aient compris. Leur désistement fut une abdication 
résignée et raisonnée. 

Voilà comment, s'il est permis de suppléer par des 
conjectures au silence des documents, se consomma 
sans violence, sans convulsion, sans bruit, la plus 
profonde révolution que l'histoire constitutionnelle 
de Liège ait eu à enregistrer. Elle fut définitive. Le 
patriciat, une première fois exclu du Conseil comme 
corps pendant les années i3i2 à i328, en sortait cette 
fois pour toujours. Comme pour imprimer à son 
abdication le cachet des choses irrévocables, un gros 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 123 

scandale qui éclata deux ans après vint consommer 
l'anéantissement de son prestige. 

Un certain Gilles de Laveux, qui avait perdu un 
procès devant le tribunal des échevins, ameuta l'opi- 
nion publique contre eux, les accusant de vendre la 
justice et de s'enrichir des ciépouilles des plaideurs. 
Ses paroles trouvèrent de l'écho, et, encouragé par 
ses adhérents, il Dut monter une de ces mises en 
scène qui produisaient toujours un effet infaillible sur 
la multitude populaire. Un jour que le prince-évèque 
avait réuni l'assemblée des citains au Palais, Gilles 
de Laveux, entouré de ses nombreux partisans, prit 
la parole et prononça un discours qui doit avoir eu 
un retentissement extraordinaire, puisque trois chro- 
niqueurs ont voulu nous en conserver la teneur 
textuelle (i). 

« Bonnes gens, lui font-ils dire, vous savez, par les 
plaintes et les clameurs quotidiennes du peuple, 
combien la Cité et tout le pays ont à souftrir des 
jugements iniques de nos échevins. Il n'y a là-dessus 
qu'un cri, et je ne crains pas de dire que je parle en 
votre nom à tous. Vous êtes tous convaincus avec 
moi que, dans leurs sentences, ils ne regardent pas à 
la justice de la cause, mais uniquement aux per- 
sonnes : ils font triompher non pas ceux qui ont le 
meilleur droit, mais ceux qui apportent le plus 
d'argent. Ils font durer les procès à l'infini, et ne les 
terminent que lorsque la bourse des plaideurs est à 
sec. Dira t-on que je les calomnie en les accusant 
d'être des voleurs, ces hommes qui. par la fraude et 
par le dol, s'engraissent de la sueur et du sang de 

(i) Raoul de Rivo, p. 58; Chronique de 1^02, p. 400; Zantfliet, col. 029. 



Iï4 CHAPITRE XIV. 

leurs concitoyens? Vous allez en juger. Cette pauvre 
veuve que je vois là en larmes avait à défendre son 
patrimoine contre un injuste envahisseur : elle comp- 
tait sur une sentence favorable, parce qu'elle avait 
payé cent florins aux juges à titre d'épices. Son riche 
adversaire l'apprit; il paya davantage et gagna son 
procès, tandis que la pauvre veuve se voyait dépouil- 
lée à la fois de son patrimoine et de son argent. Des 
exemples de ce genre, on en pourrait citer à foison, 
non seulement dans cette Cité, mais dans toutes les 
villes et dans tous les villages de la principauté. Et 
les coupables se flattent de l'impunité, parce qu'il n'y 
a pas d'appel de leurs sentences, quelles qu'elles 
soient, et qu'ils jouissent de l'inamovibilité, étant 
cependant nos concitoyens et les officiers de notre 
prince, envers lequel ils sont responsables. 

« Pardonnez-moi, chers concitoyens, de vous citer 
encore un ou deux exemples, puisque les intéressés 
sont là sous nos yeux. Voilà, dans cette assemblée, 
Raze de Waroux, échevin. Lorsqu'il y a peu de 
temps il épousa ma sœur, il n'avait pas un revenu 
de cent muids : aujourd'hui il en a deux mille cinq 
cents. Vous connaissez Gilles Chabot, qui était der- 
nièrement encore un tout petit chevalier : aujour- 
d'hui, quel n'est pas le chiffre de sa richesse? D'où 
leur vient à eux et à leurs collègues cette opulence? 
Poser la question c'est la résoudre. 

« Il vous appartient, honorés conseillers de la 
Cité et honnêtes concitoyens, d'apporter un prompt 
remède au mal. Si vous voulez savoir mon avis, je 
vous le dirai franchement. Que le prince nomme 
parmi vous quatre gens de bien, que chaque métier 
de son côté désigne un de ses membres, que chaque 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. I25 

bonne ville nomme le sien, et que cette commission 
soit chargée de faire enquô:e en votre nom sur les 
sentences que le tribunal des échevins a rendues 
depuis vingt ans, puis prenne les mesures requises 
par le bien public pour mettre un terme à leurs 
concussions ». 

Un tonnerre d'applaudissements couvrit ces paro- 
les. Raze de Waroux, l'échevin mis personnellement 
en cause, ne sut répondre que par quelques paroles 
irritées et menaçantes, qui ne réussirent qu'à exaspé- 
rer le public. Cédant aux réclamations universelles, 
l'évéque nomma la commission d'enquête (i), dans 
laquelle la Cité et chacune des bonnes villes furent 
invitées à se faire représenter, si bien qu'elle se com- 
posa de plus d'une soixantaine de membres. L'un des 
quatre délégués du prince était le chroniqueur Jean 
d'Outremeusc, auquel nous devons une relation ver- 
sifiée de l'incident (2). Il ne fut pas facile de triom- 
pher de la terreur qu'inspirait toujours le redoutable 
tribunal; parmi les commissaires eux-mêmes, il y en 
eut qui tremblaient d'accepter leur fonctions, et il 
fallut, pour les décider, que, par un acte nouveau, 
le prince leur garantit sa protection spéciale (3). 

L'enquête dura plusieurs jours : elle établit à l'évi- 
dence la culpabilité des échevins, à l'exception d'un 
seul, Guillaume Proest de Melin, qui lut reconnu 
innocent. En conséquence, les treize coupables furent 
cités à l'Anneau du Palais, condamnés à de fortes 
amendes et à restitution et déchus de leurs offices. 

(1) L'acte instituant la commission d'enquête est du 2 décembre i38o; on 
en trouve le texte dans de Borman, t. I, p. 472. 

(2) Jean dOutremeuse, t, VI, pp. 702-706. 

(3) V. l'acte du 28 novembre i386, à l'Appendice. 



126 CHAPITRE XIV. 

Us ne voulurent pas s'exécuter, mais les Etats, réunis 
le lo novembre, décidèrent de confisquer leurs biens 
jusqu'à concurrence des sommes nécessaires pour 
indemniser les victimes. Quelques uns se soumirent; 
les autres partirent pour Prague et obtinrent subrep- 
ticement de l'empereur Charles IV un édit qui les 
rétablissait dans leurs fonctions. Mais lorsque les 
agents impériaux chargés de l'exécution de l'édit 
arrivèrent à Liège et qu'ils se rendirent compte des 
faits, ils repartirent en déclarant que la peine était 
trop légère (i). 

Tel fut le triste dénouement d'une affaire dans 
laquelle sombra l'honneur de la plus ancienne comme 
de la plus puissante institution civile de Liège. Le 
triomphe de la Cité était complet : elle portait le 
dernier coup à l'échevinage. Elle l'avait humilié en 
i3bi; aujourd'hui, elle le plongeait dans l'opprobre. 
Henri de Dinant était vengé. La honte rejaillissait 
sur le patriciat lui-même, duquel sortaient les éche- 
vins condamnés, et l'on peut dire qu'il ne s'en releva 
pas. La sentence de i386 consacrait l'abdication de 
i384 et la transformait en destitution. 

Quant au parti populaire, il arrivait au terme de 
ses longs efforts. L'œuvre ébauchée en i3o3 recevait 
son couronnement après quatre-vingts ans d'efforts 
laborieux et de luttes opiniâtres. Le peuple supprimait 
l'aristocratie comme corps politique et inaugurait 
dans la Cité le règne de l'égalité absolue. 

Le prince avait joué un rôle des plus actifs dans 
toute cette affaire des échevins; il crut sa situation 
assez affermie pour pouvoir procéder à une réforme 



(i) V. le détail dans de Bormp.n, t I, pp. i5i-i55. 



FIN DES LUTTES CONSTITUTIONNELLES. 127 

sérieuse qui, tout en mettant fin aux abus relevés par 
la Loi nouvelle et par la Lettre aux Articles, rendrait 
les dispositions de ces deux actes obligatoires pour 
toutes les villes et établirait par tout le pays l'unité 
de la jurisprudence. Ce fut du moins le but qu'il 
atifirma dans le préambule de la Mutation de la L^oi 
nouvelle [\). Mais ce document contient tout autre 
chose encore que des réformes purement techniques. 
Prenant sa revanche des usurpations qu'il avait dû 
tolérer jusqu'alors de la part de la Cité, le prince 
défendait à celle-ci, comme d'ailleurs aux autres 
bonnes villes, d'étendre leur juridiction aux cas cri- 
minels et à tous ceux qui ressortissaient à la Loi du 
pays, c'est-à-dire à l'échevinage, et à la justice spiri- 
tuelle, c'est-à dire à l'ofïicialité. Il proclama que le 
bourgeois atforain de Liège ne relevait de la justice 
de cette ville que s'il y faisait sa résidence, et que, 
dans le cas contraire, il restait justiciable de son tri- 
bunal local et de celui de la Paix. Enfin, il inter- 
disait formellement à la Cité et aux bonnes villes de 
faire la guerre sans son assentiment, chose contraire 
aux droits de sa hauteur et à la loi du pays. 

Le prince parlait ici en maître; il déclarait sou- 
mettre les Liégeois à la raison et, tout en passant 
l'éponge sur le passé, ne plus tolérer que la Cité pût 
désormais « par ceste manière procedeir : anchois, 
» s'ilh sentent alcuns de leurs borgois greveit ou 
» presseit par alcun puissant homme sorséant en 
» nostre pays ou aultre part, ilh en fâchent à nous 
» deplainte et remontranche, que y devons, comme 
» sires so\'erains, mectre et porveir de remède cove- 

(1) V. cet acte, du 8 octobre i386, dans Bormans, Ordonnances, t. I, 
pp. 342-359. 



128 CHAPITRE XIV. 

» nable, et nous le ferons volentiers solonc le quan- 
» titeit ciel excès » (i). 

C'était parfait, et les trois abus visés par le prince 
méritaient sa sévérité. L'extension de la juridiction 
urbaine et la création de bourgeois afforains étaient 
contraires à la Paix de Wihogne. le droit de guerre 
revendiqué par la Cité était la négation du pouvoir 
souverain lui-même. Aucun prince ayant le sentiment 
de sa dignité ne pouvait tolérer de tels empiétements. 
Et toutefois ils persistèrent, car la Mutation ne fut 
pas appliquée, et c'est seulement le successeur d'Ar- 
noul de Hornes qui parvint, en 1408, à la suite d'une 
lutte victorieuse contre la Cité, à avoir raison de ses 
résistances (2). Tant était irrésistible, à la suite des 
derniers événements, le courant qui entraînait la Cité 
dans la direction de l'autonomie absolue! 

(1) Bormans, o. c t. I. p. 354. 

(2) Voir la judicieuse démonstration de M. de Borman, t. I, pp. 826 et 
suivantes, 



CHAPITRE XV. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE 
A LA FIN DU XlVe SIÈCLE. 



Au moment où la commune de Liège arrive au 
dernier terme de son évolution politique, il convient 
d'interrompre la trame du récit pour jeter un coup 
d'œil d'ensemble sur la grande Cité et pour assister 
au fonctionnement de la vie dans ses organes. 

L'autonomie qu'elle est parvenue à conquérir 
après deux ou trois siècles d'efforts est l'œuvre com- 
mune de tous ses enfants. Grands et petits s'y sont 
employés avec la même ardeur de zèle et de convic- 
tion. Si profondes que fussent leurs divisions, ils ont 
toujours été d'accord quand il s'agissait de lutter pour 
les libertés essentielles. 

Quand les grands ont repris des mains des éche- 
vins la direction des affaires communales, quand les 
petits l'ont à leur tour recueillie des mains affaiblies 
des grands, rien n'a été changé à l'attitude tradition- 
nelle de la Cité vis-à-vis des tréfoncicrs et vis-à-vis 
du prince. Plusieurs fois, la fédération des bonnes 
villes liégeoises s'est constituée à son appel, tant sous 



l3o CHAPITRE XV. 

le régime patricien que sous celui des métiers. La 
politique de la Cité reste identique à elle-même, quel 
que soit le parti qui tient les rênes. En 1299 les 
grands, en i338 les petits ont défendu aux conseil- 
lers de la Cité d'entrer dans le conseil du prince, ou 
d'accepter une charge d'échevin qu'il aurait enlevée 
au titulaire. En un mot, la démocratie liégeoise n'a 
cessé de s'avancer dans la direction que lui avait 
donnée à l'origine le patriciat. Cela est digne d'être 
noté, parce qu'il n'y a pas de preuve plus convain- 
cante de la profondeur et de la puissance des aspira- 
tions communales. Elles ne sont pas l'apanage d'une 
classe ni d'un corps : elles appartiennent à tous les 
citains sans exception. 

C'est l'unanimité qui fait d'ailleurs la grande force 
des citains vis-à-vis des forces opposées, que ce soit 
celle du prince, du Chapitre ou de l'échevinage. 
Nous n'avons pas à redire ici comment ils sont par- 
venus à refouler au second plan ces deux corps 
autrefois si puissants, dont l'un a été le co-seigneur 
du pays et l'autre le seigneur de la Cité. Il suffit de 
noter qu'après tant de générations au cours desquelles 
les bourgeois se sont disputés avec les tréfonciers et 
avec les échevins sur les confins de leurs droits, ils 
sont restés victorieux et ont gardé toutes les positions 
contestées. 

Du côté du prince, ils ont réussi moins complète- 
ment. L'autonomie dont l'idéal flottait plus ou moins 
vaguement devant les yeux des citains ne s'est pas 
réalisée d'une manière absolue. Liège ne s'est point 
élevée au rang de Ville Libre Impériale, comme 
Aix-la-Chapelle et Cologne, ses voisines. Elle n'est 
point parvenue à mettre son évêque à la porte, 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. i3l 

comme cette dernière ville, elle a dû renoncer à être 
une république indépendante de toute autre autorité 
que celle du roi. Comme 'l'rèves, elle est restée une 
ville épiscopale, soumise à la souveraineté du prélat 
qui est à la fois son chef temporel et spirituel. 

Après avoir, pendant le XIV^* siècle, fait d'éner- 
giques efforts pour la conquête de l'autonomie plé- 
nière, elle a dû se laisser renfermer, par la paix de 
Wihogne et par celle de Waroux, dans la condition 
plus modeste, mais honorable et heureuse, que lui a 
accordée la modération de ses princes victorieux. 
Vainement elle a essayé d'obtenir à prix d'argent ce 
que n'avait pu lui procurer la force : elle n'a pas 
conquis l'annalité de l'échevinage, et lorsqu'en i38(3 
le prince a eu à renouveler ce corps, ce sont, comme 
par le passé, des gens de lignage qu'il y a introduits. 

Le prince, d'ailleurs, intervient dans le gouverne- 
ment de la Cité. Celle-ci, peut-on dire, a deux auto- 
rités à sa tête : le Conseil, qui la dirige, et le prince, 
qui contrôle le Conseil. Rien d'important ne s'y fait 
sans lui ou sans son aveu. La liberté et l'autorité y 
sont en quelque sorte dans les mêmes relations 
qu'aujourd'hui le parlement et la couronne dans nos 
Etats constitutionnels. 

C'est là du moins la théorie, telle qu'on l'inscrira 
dans les Paix après chaque défaite que le prince, 
avec l'aide de ses alliés étrangers, aura infligée à ses 
sujets. Mais les Paix, rédigées par les vainqueurs, ne 
reflètent que des situations transitoires. En réalité, 
l'intervention du prince dans le gouvernement de la 
Cité était beaucoup moins etfective qu'il ne paraîtrait, 
si l'on s'en rapportait à la lettre des documents offi- 
ciels. Une fois rentré dans sa capitale au lendemain 



l32 CHAPITRE XV, 

de la réconciliation, le prince s'y trouvait désarmé 
au milieu de son peuple. Il était sans armée et même 
sans garde du corps dans une ville dont chaque 
bourgeois était un soldat, et un soldat qui obéissait 
à une autre autorité que la sienne. Il reperdait donc 
rapidement les avantages qu'il avait conquis sur les 
champs de bataille. Il était obligé de laisser flotter 
les rênes que la victoire avait remises dans ses mains, 
sous peine de voir de nouveau se cabrer un peuple 
à peine soumis. La Cité, subordonnée sur le papier, 
était en fait émancipée. Souvent, elle procédait seule 
à certains actes de sa vie publique pour lesquels le 
consentement du prince était requis par la teneur des 
traités. C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, que 
les règlements des métiers devaient être approuvés à 
la fois par elle et par lui. D'ordinaire, l'approbation 
de la Cité suffisait, et l'on ne réclamait celle du 
prince que lorsqu'il y avait conflit ou doute sur la 
légalité d'une mesure décidée par l'association pro- 
fessionnelle (i). 

On peut dire qu'en règle générale, l'intervalle 
entre deux paix était employé par la Cité à énerver 
par la force d'inertie les dispositions favorables à 
l'autorité du prince sur elle, si bien qu'elle se retrou- 
vait toujours, au bout de quelque temps, dans les 
positions dont le texte des traités l'avait expulsée. Ce 
même prince, sans l'aveu duquel elle était censée ne 
pouvoir prendre une simple mesure de police, n'était 
pas encore parvenu, à la fin du XIV^ siècle, à l'em- 
pêcher de faire la guerre quand elle le jugeait bon, 



(i) E. Poncelet, Les bons métiers de la Cité de Liège. BJAL, t. XXVIII 
(1899), p. 5. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. r33 

et les interdictions qu'il lance contre cette pratique 
en i386 (i) mettent dans un plein relief son impuis- 
sance à l'empêcher. 

Ce qui, d'ailleurs, contribue pour une part non 
moindre à équilibrer entre elles l'autorité du prince 
et la liberté de la Cité, c'est la place que celle-ci 
occupe à la tête du Tiers -État, où elle est presque 
au niveau du souverain. A partir du jour où les villes 
sont appelées à siéger dans les conseils de la nation, 
ce sont les délégués de la Cité, naturellement, qui 
s'y trouveront au premier rang. Liège a conscience 
de l'hégéinonie qui lui revient dans ces assises natio- 
nales; elle déclare fièrement, en i3jo, que les autres 
membres du pays doivent prendre exemple sur 
elle (2). 

La politique étrangère, elle aussi, se rend par- 
faitement compte de cette éminenîe situation de la 
Cité, et elle déclare en 1404, par la voix du roi de 
France, que celui qui est le maître de la Cité 
« a en partie le gouvernement de tout l'éveschié de 
Liège » (3). Combien une pareille appréciation 
n'éclaire-t-elle pas toute la suite de l'intervention 
française à Liège, à partir du XV^ siècle jusqu'à la 
fin du XVI 1^ ! Visiblement, les résidents français dans 
cette ville ont travaillé en hommes profondément 
convaincus de la vérité de la déclaration royale de 
1404. Et ils ne se sont pas trompés. 

Si nous possédions la correspondance de la Cité 
avec les pays voisins, nul cloute que nous n'eussions 

(1) V. Mutation de la Loi Nouvelle dans Bormans, Ordomiauces, t. I. 
p. 354, art. 60. 

(2) V. ci-dessus, p. gS. 

(3) Lettre de rémission de Charles \'l (25 août iii>\t rcprMiIuiie par de 
Borman, t. II, p. 540. 



l34 CHAPITRE XV. 

plus d'une fois l'occasion de constater qu'elle n'en- 
tendait pas faire une sinécure de son hégémonie sur 
le reste de la principauté. Nous pouvons du moins 
en juger par un exemple assez significatif. En 1827, 
des marchands dinantais avaient eu à se plaindre 
de torts qui leur avaient été faits sur les côtes 
anglaises, où des pirates leur avaient enlevé un im- 
portant chargement de laines et de cuirs en destina- 
tion du port de Bruges. Cet attentat devint l'occasion 
de toute une série de représentations diplomatiques 
et de réclamations faites par les villes de Bruges et 
de Dinant auprès du roi Edouard III. La Cité ne 
.crut pas devoir se désintéresser de l'affaire; une lettre 
signée par ses deux maîtres porta au roi Edouard III 
les protestations et les revendications qu'elle formu- 
lait au nom de toute la principauté (1). C'est aussi 
en la même qualité que nous la voyons correspondre 
avec la ville de Cologne, la seule dont les archives 
aient conservé la trace de relations épistolaires avec 
la ville mosane (2). 

Nous n'avons pas à nous occuper ici de la place 
que prend la Cité à la tête du Tiers-État, ni à étu- 
dier l'action et la réaction qu'ils exercent l'un sur 
l'autre. Il suffira de marquer que d'ordinaire la Cité 
court aux solutions radicales, tandis que le Tiers 
recourt aux solutions transactionnelles. 

Les destinées de la principauté sont, en quelque 
sorte, le résultat du jeu combiné de ces deux forces 
souvent opposées : selon que la poussée impétueuse 

(1) Hùhlbaum, Hoiisischcs Urkiaulenbiich, t. H, no 453, p. iqô. 

(2) Je publierai ultérieurement la correspondance entre les villes de Colo- 
gne et de Liège, qui commence à la fin du XlVe siècle et qui est conservée 
actuellement au Stadtarchiv de la ville de Cologne. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. t35 

de la Cité imprime son élan au sens du pays, ou que 
celui-ci, obéissant à l'instinct conservateur, parvient 
à tempérer l'ardeur immodérée de la Cité, l'allure 
générale de la politique liégeoise apparaît avec des 
caractères fort différents. Mais ce ne sera pas avant le 
XV*^ siècle qu'on verra s'accuser la différence de tem- 
pérament entre la Cité et les bonnes villes, et que les 
Etats deviendront les vrais arbitres de la vie publique. 
Au surplus, si intéressante que puisse être une telle 
étude, elle n'a jamais été abordée, et elle nous entraî- 
nerait dans un domaine étranger à nos recherches. 
Revenons donc à l'histoire interne de l'organisme 
politique dont. les destinées sont l'objet de ce livre. 
La Cité constituait une unité territoriale corres- 
pondant à l'ancien domaine mérovingien de Liège, 
et se partageant, comme partout, en enceinte et 
banlieue. Comment celle-ci avait-elle passé sous 
l'autorité et sous la juridiction de la Cité? Par une 
lente prescription, fort analogue à celle qui avait 
graduellement émancipé les habitants de l'enceinte 
elle-même. A l'origine, les Liégeois n'avaient sur 
les terres du domaine de Liège que de simples 
usages : le sol était au prince, mais les citains pou- 
vaient y envoyer paître leurs troupeaux et se servir 
de la forêt pour leurs besoins journaliers. Au fur et 
à mesure que la Cité se développa sur le terrain 
politique, elle transforma les simples usages en droits 
et, oubliant les titres supérieurs du prince, elle en 
vint à se considérer comme propriétaire de toutes 
ces terres communes nu iverixhas dont elle était 
primitivement l'usufruitière (i). La paix de Wihogne 

(i) Sur la manière identique dont les villes du nord de la France se rendent 
peu à peu maîtresses du domaine communal, v. Espinas, pp. 164-167, en note. 



l36 CHAPITRE XV. 

avait définitivement réglé l'affaire au point de vue 
juridique en donnant à la Cité une espèce de co-pro- 
priété avec le prince sur tous les iverixhas de la 
banlieue (i). 

Celle-ci, qui coïncidait avec le territoire du domaine 
mérovingien de Liège, s'appelait aussi Xni franchise, 
parce que tous ses habitants, tant à l'extérieur qu'à 
l'intérieur de l'enceinte, jouissaient des libertés lié- 
geoises. Elle s'étendait dans la vallée sur les deux 
rives du fleuve. Sur la rive gauche, elle gravissait 
les collines et courait sur leur crête, tandis que sur 
la rive droite elle expirait avant d'atteindre le pied 
du Mont Cornillon. Ses limites étaient formées à 
l'est par Jupille, à l'ouest par Awans, tandis qu'au 
nord et au sud, elle était limitrophe aux bans de 
Herstal et d'Avroy. Par la suite, elle fut agrandie, 
peut-être à diverses reprises, et l'on eut soin d'éten- 
dre les privilèges de la Cité à tous les habitants de 
l'agrandissement, si bien que, comme le disait en 
1843 la Lettre de Saint-Jacques, ils étaient « aussi 
frans que dont que ilhs fuissent dedens Liège demou- 
rans ». L'expression de franchise et banlieue peut être 



fi) Les werixhas de Liège (ailleurs waréchaix) correspondent à ce qae 
d'autres communes wallonnes appellent les communes, les Allemands 
almende. et les Flamands opstal. Il faut remarquer que la langue juridique 
des bourgeois et celle du prince n'était pas la même, puisque nous apprenons 
par la Paix de Wihogne que les bourgeois appelaient aisemens ce que le 
prince appelait iccrixhas (Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 299 : « Item 
quant au point des lieus que mesire de Liège appelle loerissaus et la Citeit 
appelle aisetnens », etc.). Une remarque plus importante à placer ici, c'est 
que les werixhas ne comprennent pas simplement les terres à pâture et la 
forêt, mais les chemins, portes, fossés, canaux, ruisseaux. Ainsi, par exem- 
ple, on lit dans le f'atron del Temporaliteit, p. 298, que la maison de bois 
annexée au Desiroit « giest sor le warissay », c'est-en-dire, en l'espèce, sur 
la rue. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈCiE. ]3y 

considérée comme ne désignant qu'une seule et 
même chose (i). 

La Cité n'est donc plus limitée à son enceinte : 

(i) La plus ancienne mention du ban ou banlieue de Liège est dans la 
Lellrc de comniim profit de i252 (Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 18) 
et dans la confirmation de celle-ci par Guillaume de Hollande (Jean d'Ou- 
tremeuse, t. V, p. 294), dont les dispositions sont rendues obligatoires infra 
bannum civitatis Leodiensis, bannos de Auroto, de Sancto Laurentio, de 
Aiis, de Boveria ft de Bcrnenkilhe. Les dispositions de la Lettre de com- 
mun profit sont reprises en 1287 dans la Paix des Clercs, disant que l'accise 
de la cervoise sera levée dedens la Citeit de Liège et le ban d'Avrott, de 
Sain Loren, d'Ans et délie Boverie et de Beriienhilhe, et en a^illres liens se 
on les acquiert ». 

Ces textes sont instructifs, parce qu'ils nous montrent que le ban ou ban- 
lieue de Liège était primiti\ement assez restreint, mais qu'à partir du XI Ile 
siècle cette banlieue s'est étendue et composée d'une demi-douzaine de bans 
contigus. Plus tard, la banlieue de Liège s'étendit encore, jusqu'au point de 
comprendre un territoire vingt fois plus considérable que la Cité (Demar- 
teau, La démocratie à Liège^ p. 26) et d'embrasser avant la fin de l'ancien 
régime pas moins de 46 villages. (Le même. Conférences de la Société d' Art 
et d'Histoire, 2^ série, p. 171). 

Quant à la franchise, elle était identique, si je ne me trompe, au ban pri- 
mitif de Liège, c'est-à-dire à celui que les actes de i252 et de 1287 distinguent 
des cinq autres avec lesquels ils le nomment. Ce ban primitif se confondait 
lui-même, dans ma pensée, avec le territoire de l'ancien fiscus mérovingien 
de Liège. Dans le Patron dcl Temporaliteit, p. 266, on distingue nettement 
entre la banlieue d'alors, agrandie comme il vient d éire dit, et la fran- 
chise : « dedens la banlieue, defours de frankise ». Ce même ouvrage 
(p. 3 16) nous donne les limites de la franchise, et il est reproduit littéralement 
dans le Grand Record des échevins, de 1430 (Jean de Stavelot, p. 259 et 
Louvrex, t. H, p. 3o). 

Franchise et banlieue ont donc été primiti\'ement identiques; ils ont cessé 
de l'être à partir du jour où la banlieue fut agrandie, mais ils le redevinrent 
lorsque les droits de franchise furent accordés aux habitants de la nouvelle 
banlieue. C'est ce qui résulte de la Lettre de Saint- Jacrjues (i343), qui veut 
que tous les gens de métier demeurant dans la banlieue de Liège soient 
bourgeois de la Cité. (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 249, art. 6.) Cf. le 
Vindiciae Libcrtutis, p. 197 : « les inhabitants du banlieu sont bourgeois de 
la Cité r. Aussi voit-on que les documents juridiques, comme le Grand 
Record, emploient les deux termes comme synonymes, et nulle part on ne 
reinarque une différence. 11 en est de même à Namur. où « la banlieue 
s'appelait aussi franchise » (Bormans, Cartulaire de Namur, t. 1, p. Cil) et 
à Doua', où banlieue et échevinage sont équivalents (Espinas, p. 160). 



l38 CHAPITRE XV. 

elle a communiqué son immunité à tout le sol du 
domaine liégeois, et elle a étendu le privilège de 
bourgeoisie à tous ceux qui l'habitent. Toutefois, c'est 
l'enceinte qui reste le corps véritable de la Cité, et la 
franchise n'en est pour ainsi dire que le vêtement. 
Dans l'enceinte, la ville de Liège est divisée de 
temps immémorial en six quartiers ou pînâpes (i) 
ayant chacun une certaine vie propre au point de 
vue juridique, administratif et militaire. Il y en a 
deux dans la Cité proprement dite, à savoir Marché 
et Neuvice; deux dans l'agrandissement : Saint-Jean- 
Baptiste et Saint-Servais; un dans l'Ile et un à 
Outre-Meuse (2). Dans chaque vinâve il y a un maire 
et des jurés formant un tribunal local duquel il y a 
appel au Conseil de la Cité (3); dans chacun, deux 
experts sont chargés de contrôler le prix des objets 
de consommation (4), Les vinâves forment, avant la 
naissance des métiers, des groupes militaires distincts 
et, dans un grand nombre de cas, il est tenu compte 
de leur existence (5). Enfin, leur personnalité s'af- 
firme par leurs armoiries, que chacun possède de 
temps immémorial et place dans ses bannières (6). 

(1) Vinâve (vinable) est la forme liégeoise du mot mcinabulum équivalent 
à voisinage. La plus ancienne mention du mot est de 1287 (testament de 
l'échevin Pierre Boveas dans de Borman, t. I, p. 446), mais les vinâves sont, 
mentionnés déjà en i252 dans la première Lettre de commun profit sous 
le nom de viens. Les principaux renseignements sur les vinâves nous sont 
donnés par Jacques d'Hemricourt dans le Patron del Temporalitcit, p. 288, 
et dans le Miroir p. 210. 

(2) Dans le testament de Pierre Boveas, cité ci -dessus, il est parlé des 
« set vinables dell Citeit de Liège » (de Borman, 1. c, p. 446), mais c'est 
évidemment une faute de copiste. 

(3) Hemricourt, Miroir, pp. 209-210. Cf. la Lettre des huit hommes àe 
1 4o3, dans Jean de Stavelot, pp. 70 et suivantes. 

(4) Lettre de commun profit^ dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 20. 

(5) Par exemple dans le Compromis de Wihogne (i325). 
(5) On les trouve dans Hemricourt, 1. c. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. iSg 

La Cité, elle aussi, a ses armes, si l'on peut donner 
ce nom à un blason qui ne porte autre chose que 
« de Li;ueules sans entresengne » c'est-à-dire sans 
meubles héraldiques, comme dit Hemricourt (i) 
confirmé par Jean d'Outremeuse (2). D'après cela, 
la ville de Liège n'avait pas encore mis le Perron 
dans ses armoiries à la lin du XIV*-^ siècle (3). Il ne 
devait pas tarder cependant à y figurer, pour rester 
l'emblème caractéristique de la ville et du pays. 
C'est depuis lors, sans doute, que le jaune prit place 
à côté du rouge pour tormer avec lui les couleurs de 
la ville (4). 

Le Perron! Comme le Roland des villes alle- 
mandes, comme le lion de saint xMarc à Venise, il 
était pour les Liégeois une espèce de palladium (5), 



(1) Le même, \. c. 

(:) Jean d'Outremeuse, t. 1 1, p. 3go : « Puis les donnât sains Hubers 

armes qui sont roges à le ramembranche et sang de martyr l'evesque sains 
Lambert ». Le même, p. 3g i : « Vos saveis que les armes de Liège sont 
roiges ». Le même, t. IV, p. 021 : « Adont li porte du palais astoit roge. et 
le doit estre solonc les armes de Liège ». 

Il est superflu de réfuter ceux qui veulent que saint Hubert ait donné 
pour armes à la Cité un Perron sur champ de gueules, comme le soutient 
Rausin, Lcodiura, p. 40, et, après lui, Fisen, 1. c; ils se bornent à faire écho 
à .lean d'Outremeuse, t. II, p. 3gi, mais ils ajoutent le Perron. 

(3) Cf. Fisen, I, p. g7 : Sunt qui parmam urbis puro dumtaxat cocco pri- 
mitus tinctam fuisse affirment. Le même, II, p. 343 : Consules purpureo 
habitu, is enim est populi Leodiensis color scutarius, quem olim majore stu- 
dio quam hodie Leodiensibus cordi fuisse, cum res posceret, scriptores nos- 
trates testantur. 

(4) Le jaune apparaît pour la première fois en 1456, dans les fêtes de la 
joyeuse entrée de Louis de Bourbon; c'est la couleur du cuivre dont le perron 
est fait à cette époque. 

(5) Le Perron a toute une littérature, mais qui brille plus pir la quantité 
que par la qualité. Sans avoir la prétention d'être complet, je citerai : 

Abry-Loyens, Rfcueil héraldique des bourg tnestr es de. Ltège, 1720. 
Leodinus (abbé Louis), Quelques mots sur le Perron de Liège (Revue de 
la nutnismatique belge, t. I). 



140 CHAPITRE XV. 

la Charte de 1208 faite pierre, s'il est permis de 
parler ainsi. Il partageait toutes les destinées de la 
Cité : renversé quand elle était abattue, mais, lors- 
qu'elle était prospère, trônant fièrement, du haut de 
la fontaine qu'il dominait, sur le peuple qui circu- 
lait à ses pieds. 

Primitivement, le Perron n'était autre chose qu'une 
croix de juridiction (1) et comme, dans l'origine, la 

Henaux, Recherches historiques sur le Péron de Liège {Revue de Liège, 
t. VI, 1845). 

Perreau, Le Péron liégeois [Revue belge de numismatique, t. HI). 

Piot, Observations sur le péron de Liège (même recueil, même volume), 

Schaepkens, Le Pen'on liégeois [Messager des Sciences et des Arts, 1854). 

Bormans, Revue de Liège en 1700, Bl\L, t, VHI (1866). 

Demarteau, Gazette de Liège, 17 décembre 1884. 

de Chestret, Le Perron Liégeois, BL\L, t. XVIII (i885). 

Rahlenbeek, Le Perron de Liège [Revue de Belgique, mai i8go). 

Goblet d'Alviella, Les antécédents figurés du Perron, BARB, t. XXI 
(1891). 

Vanderkindere, Note sur les perrons (même recueil, même volume). 

Naveau, Le Perron Liégeois, BIAL, t. XXII (i8gi). 

S(chuermans), Le Perron républicain, BIAL, t. XXIV (1894). 

Tous ces auteurs, à part Henaux et Goblet d'Alviella, qui ne peuvent se 
résigner à ce que l'emblème de la juridiction dans une cité ecclésiastique ait 
eu un caractère chrétien, sont d'accord pour reconnaître que le Perron est 
originairement une croix, et il n'y a rien, en effet, qui soit mieux prouvé. 
Les libellistes du XVII^ siècle, qui ont interprété perron par pinus rotunda, 
étaient aussi ignorants de l'histoire de leur pays que de la linguistique, et 
leur disciple Henaux s'est laissé mystifier en faisant de la pomme de pin 
« le symbole de l'association chez les peuples germaniques ». Et, sur la foi 
d'un témoin aussi suspect, le conseil communal de Liège a décidé, il y a de 
cela une trentaine d'années, de mutiler les armes de la ville et d'exposer à 
l'admiration publique une colonne surmontée du « symbole de l'association 
chez les peuples germaniques! » Je ne puis que m'associer à M. de Chestret 
écrivant à cette occasion, avec autant de bon sens que d'esprit : « Replaçons 
donc la croix sur le perron; les abus d'un autre âge ne renaîtront point pour 
cela » (1. c, p. 178). 

(1) Les croix de juridiction sont elles-mêmes la forme chrétienne donnée, 
depuis un temps immémorial, aux mégalithes qui, dans l'époque barbare, 
servaient de lieu de juridiction et de siège aux tribunaux. Sur le rôle de ces 
mégalithes dans les principaux actes publics et spécialement judiciaires des 
peuples primitifs, il y aurait beaucoup à dire ; je me réserve de revenir sur le 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. 141 

juridiction de Liège appartenait tout entière au 
prince et à ses échevins, le Perron servit à la publi- 
cation des volontés princières et des "sentences scabi- 
naies. Le Cri du Perron était alors l'équivalent de 
ce que serait aujourd'hui l'insertion au Journal offi- 
ciel. Seulement, le Perron avait ce qui manque aux 
organes modernes de la publicité : un prestige d'an- 
tiquité et de poésie qui en faisait un objet sacré, une 
espèce de personnalité légale à laquelle était attaché 
le droit de porter au peuple les oracles de la patrie. 
Toute proclamation criée ailleurs qu'au Perron était 
de nulle valeur, et l'on sait qu'il fallut en i255 une 
décision formelle du prince et des échevins pour que 
ceux-ci pussent proclamer leur sentence à Vottem (i). 
Au fur et à mesure que l'autonomie urbaine 
venait se placer à côté de l'échevinage pour lui dis- 
puter la juridiction de la Cité, le Perron changea de 
signification. Sans cesser de servir d'organe au prince 
et à l'échevinage, il devint de plus en plus un organe 
de publicité municipale et un symbole de la liberté 
communale. Dès le lendemain de la grande révolu- 
tion de i3i2, les maîtres de la Cité faisaient « crier 



sujet. En atiendant, je fais remarquer que c'est sur \3l grosse pierre du château 
que Philippe le Beau prêta serment lors de son entrée à Namur (Bormans, 
Carlulaire de Namur, p. CXCV) et je renvoie à l'excellent article de Jules 
Borgnet, Pérou et pierres de Justice à iVa»a/r dans Annales de la Société 
Archéologique de Namur, t. VII. 

(1) V. ci-dessus, t. I, p. 207. 

De même il en était à Huy. En i343, le prince Adolphe de La Marck accorda 
aux Hutois « que nuls eschevins puissent juger sur honneur des bourgeois de 
» Huy, forstant seulement que les eschevins de leur ville de Huy, à leur 
» peron de Huy, ni ceux de la petite ville qu'on dit Oultremeuse (c'est la partie 
» de Huy située sur la rive gauche du fleuve) auttre part qu'au pied du pont, 
» où il est accoustumé de faire des cas dont les eschevins de Huy ont à juger. 
» se ladite ville de Huy ne l'empesche. » Bormans, Ordonnances, t. I, p. 261. 



142 CHAPITRE XV. 

au Perron » (1) et, à partir de cette date, le « Cri du 
Perron » ne cessa d'être la voix de la Cité. Voix 
bruyante et souvent passionnée, dans laquelle reten- 
tissait l'écho des orages du Marché; chère pourtant 
à tous les Liégeois, parce qu'ils y entendaient les 
vibrations de l'âme collective de la Cité. 

La valeur symbolique du Perron s'affirme dès lors 
avec un ensemble remarquable sous la plume des 
chroniqueurs liégeois. Tous en parlent avec amour, 
même les moines qui, au fond de leur cellule, 
semblent se désintéresser de ce qui se passe dans le 
siècle. Il est pour eux « le noble Perron » (2), l'in- 
signe couronnement des franchises de la Cité (3); il 
a je ne sais quelle vertu magique (4); il est la Cité 
elle-même : « Si les traîtres rentrent, écrit un patriote 
liégeois, il faudra abattre le Perron ):> (5). De Liège 
il se répandit dans les autres villes de la principauté, 
toujours avec le même caractère symbolique (6), puis 

(1) Paix d'Angleur, dans Jean d'Outremense, t. VI, p. 184 : « Les quis 
status, les dis arbittateurs dessent enssi qu'ills voloient et ordinoient, devant 
toutes choses, que les maistres de la Citeit de Liège qui adonc astoient là et 
cheaz qui après le seroient por le temps le fesissent crier et publier en 
Marchiet à Liège al Peron devant tous les commun et cheaz de Liège. » etc. 

(2) Jean de Stavelot, p. 122. 

(3) Insigne fastigium civitalis Leodiensis. Adrien d'Oudenbosch, p. 255. 

(4) Habebant civitates episcopatus quoddam aedificium ornatum [quou 
vocabant] pyronem, in quod fere divinabant et augurabant. Theodoricus 
Pauli, p. 200. 

(5) Quod oporteret deponi peronem, si — traditores redirent. Adrien 

d'Oudenbosch, pp. i55-i56. 

(6) Huy eut le sien dès i235 (Albéric de Troisfontaines, pp. gSô-gSy). 
Saint-Trond en érigea un en 1862 (Chron. S. Trud. Contin., 111, p. 320). 
Thuin en possédait un en 1872 (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 33i;. 
Maestricht en 1454 (Adrien d'Oudenbosch, p. 42). 

Après la réunion du comté de Looz, nous trouvons le Perron à Looz en 
1461 (Jean de Looz, p. 7) et à Hasselt la même année (Adrien, p. 66) 

Celui de Hervé est mentionné dès 1407 (De Rycl^el, Histoire de Hervé ^ 
2e éd., p. 26), 



LA-CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 143 

dans les pays voisins, et nous le retrouvons dans le 
duché de Limbourg et dans le comté de Naniur (i). 
La forme matérielle du Perron a varié au cours 
des âges. Ce fut d'abord une simple croix surmon- 
tant une colonne portée sur cies degrés : il apparaît 
sous cette forme dans les monnaies du XI I*^ siècle (2). 
Bientôt, on trouve les degrés supportés eux-mêmes 
par des lions, tandis que la croix repose sur un ren- 
l^ement sphérique destiné à renforcer sa base. Ce 
renflement à son tour se chargea d'imbrications et se 
stylisa en pomme de pin dès le commencement du 
XI 11"^ siècle (3); plus tard encore, la pomme de pin 
fut supportée par des personnages héraldiques, des 
« hommes sauvages » (4). Enfin, on érigea le Perron 
sur une arcade (5) au-dessus de la fontaine du Mar- 
ché (6). Depuis lors, il y est toujours resté; il y 

Celui de Franchimont en 1456 (Adrien p. 49). 

Sur celui de Sart près de Spa (v. De Ryckel, Les communes liégeoises, 
p. 5n). 

Celui de Namur existait dès 1285 (Bormans, Cyatidaire de Namur^ Intro- 
duction, p. CC). 

(1) Sur le Perron de Namur, v. deux bons articles de J. Borgnet, l'un dans 
le Messager des sciences historiques, 1846, l'autre dans les Annales de la 
Société archéologique de Namur, t. VII. (1861-1862). A Namur comme à 
Liège, le populaire attachait une signitlcation symbolique et au Perron lui- 
même et aux diverses parties dont il se composait. 

(2) Par exemple celles de Henri de Leyen (1145-1164); v. de Chestret, 
Numismatique de la principauté de Liège, MCARB, coll. in-4'', t. L, pi. V. 
92. Il n'y a pas lieu de faire état d'un prétendu sceau de 1848 reproduit par 
Loyens-Abry, Recueil héraldiqu.e des bourgmestres de Liège, p. 2, où le 
perron est tîguré sous la même forme, attendu que cette pièce est dépourvue 
de toute espèce d'authenticité. 

(3) Ces imbrications se rencontrent pour la première fois dans les monnaies 
de Jean dEppes (1230-1242); v. de Chestret, o. c, pi. X, 190 et 192. 

(4) (1448) Surrexit ventus magnus qui — — — confregit stipitem et 
ribaldos qui sculti fuerant de lapidibus et posiii super fontem in foro Leo- 
diensi, portantes peronem, et projecit in terram, qui postmodum facti fuerant 
de métallo deaurato valde sumptuose. Jean de Stavelot, p. 60;. 

(5) Fornix triumphalis. Henri de Merica, p. i6g. 

(6) Jean de Stavelot, pp. 122 et 601 ; Adrien d'Oudenbosch, p. 187. 



144 CHAPITRE XV. 

trône encore et il continue de réjouir les yeux des 
Liégeois. 

11 semble que ce svelte et élégant symbole de la 
liberté publique ait suffit aux citains de Liège : ils 
n'éprouvèrent pas le besoin de se donner, comme 
les Flamands, ces superbes beffrois dont les hautes 
tours portaient jusque dans les cieux la gloire de la 
cité, ni ces somptueux hôtels de ville qui étaient 
comme les palais du peuple souverain. Liège n'a pas 
eu de beffroi et sa cloche banale, dont la voix 
retentit pour la première fois dans l'histoire de la 
patrie à l'heure du danger national de i2i3 (i), était, 
à ce qu'il paraît, suspendue dans une des tours de 
l'église Saint-Lambert (2). Renouvelée à l'époque de 
la paix de Wihogne, vers i328, la bancloche de 
Liège sonna pendant ii5 ans jusqu'à ce qu'elle se 
fendit en 1441 et fut remplacée par une nouvelle 
qu'on baptisa La Redoutable (Horrida) (3). 



(1) In diei quoque illius diluculo banni campanam pulsari fecit episcopus, 
mandans et precipiens universis civibus suam egredi civiîatem. Hervard dans 
Gilles d'Orval, p. 182. Cf. Hocsem, p. 332, parlant d'un fait de l'année 1297. 

(2) Jean d'Outremeuse, t. V, p. 546 et t. VI, p. 166; Zantfliet, col. 489. 
Cf. Henaux, BIAL, t. I (i852), p. 33o, note 3, qui écrit : « Au moyen-âge, la 
bancloche ou cloche d'alarme se trouvait dans une tour de la cathédrale, et les 
maîtres pouvaient seuls la faire sonner. Cette cloche fut placée dans le cloche.- 
de la Violette, en suite d'un décret du Conseil communal du 2 février i5i6 ». 
C'est sans doute une simple distraction qui fait dire à M. Gobert, t. I. p. 608, 
intervertissant l'ordre de ces' faits, que la bancloche fut d'abord à la Violette 
et fut transportée au XVIe siècle à la cathédrale. 

(3) Jean de Stavelot, pp. 484 et 5i4-5i5. Il faut cependant signaler ici une 
petite difficulté. Jean de Stavelot, p. 484, nous dit qu'en 1441 Jean de Heinsberg 
cita ceux de Hasselt à l'Anneau du Palais « et partant que la bancloche estoit 
dépendue et failhie, sonat-ons à Lambert par ledit appeal. n Borgret corrige 
ce texte et écrit : ù Saint-Lambert, alléguant qu'il ne devait pas exister à 
Liège une cloche du nom de Lambert. Qu'en sait-il? D'ailleurs, que veut dire 
Jean de Stavelot? Que la bancloche était fendue, et qu'on fut obligé d'en 
sonner une autre. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 145 

La maison de ville de Liège, dont les sources nous 
parlent pour la première fois à la date de 1276 (1), 
se dressait sur la place du iMarché, en face du Des- 
troit des échevins. Comme celui-ci, elle fut primiti- 
vement la propriété du Chapitre, qui Taccensa à la 
Cité (2) et qui en était encore le propriétaire légal au 
XI V^ siècle. On l'appelait la Violette (3), à cause, 
sans doute, de la fleur de ce nom gravée sur sa 
façade (4) selon un usage du temps, dont un autre 
exemple nous est fourni par la maison de la Rose (5), 
qui se dressait également sur la place du Marché. 
Comme la plupart des maisons liégeoises du moyen 
âge, elle se partageait en un rez-de-chaussée loué à 
des commerçants, et un étage réservé aux usages 
communaux (6). Le local n'était pas des plus vastes 
et ne suffisait pas, paraît-il, aux assemblées plénières 

(i) In domo communi seu praetorio Leodiensi, ad quam vel quod dicti 
magistri seu rectores, scabini et jurati convenerant. Liber superniunerarius, 
p. 145, des Librï Chartarum de Saint- Lambert, aux Archives de l'Etat à Liège. 
11 est fait diverses mentions de la maison délie ville dans la Paix des Clercs, 
art. 3 et 36, (Bormans, Ordonnances, t. I, pp. 36, 65 et 71). 

^2) 1348. Domus de Viola, sita juxta forum, débet ecclesie annuatim XII 
marcas, et tenent eam magistri civitatis et quatuor de Viola pro censu supra- 
dicto. Reg. de Saint-Lambert, n'^ 277, f. 22, aux Archives de l'Etat à Liège. 

Item magistri Bartholomaei quondam prepositi Dionensis et concanonici 
nostri qui dédit nobis triginta marcas pro quibus habemus 40 solidos super 
domum nostram de Viola in foro. Obituaire manuscrit de Saint-Lambert, fol. 8 
(XIIII kal. febr.). Cf. en 1294. le Carlulaire de Saint Lambert, t. II, p. 5i6. 

(3) V. la note ci-dessus. 

(4) Henaux, qui avait reconnu cela {BIAL, t. 1, i852, p. 327), n'a pas su 
résister à la tentation de sortir du vrai : il imagine dans son Histoire, t. I, 
p. 206, de faire dériver le nom de la Violette de caveola, gabiola, nom, selon 
lui, de la prison communale située dans les sous-sols de la Violette. Et le 
pauvre homme, une fois en si bon chemin, insinue que c'est là l'origine de 
l'expression le violon pour désigner la prison. 

(5) De Borman, t. I, p. 83. 

(6) Gobert, t. IV, p. 166. De là, le nom de De la Vib/f'We porté par certains 
Liégeois au XI Ile et au X\e siècle. Le même, pp. 166 et 168. 

Ti 10 



146 CHAPITRE XV. 

du Conseil (1) ; celles-ci continuaient donc de se tenir 
au Destroit, dans la salle Saint-Michel, qui avait été 
le berceau du Conseil (2). La Violette avait sa prison 
dans ses sous-sols; quant à ses archives, la Cité les 
déposait à l'abbaye de Saint-Jacques, où nous les 
trouvons déjà en 1870 (3). Ainsi s'avèrent les liens 
qui rattachent l'origine de la commune de Liège à 
l'échevinage et à l'Église, et celte origine trouve une 
expression de plus dans le sceau de la Cité, qu'elle 
append déjà en ii85 (4) à un acte et qui représente 
un saint Lambert, patron du diocèse (5). 

Pénétrons maintenant au cœur du monde com- 
munal dont nous venons de faire connaître l'aspect 
extérieur, et voyons comment se crée et se renouvelle 
l'organisme en qui réside l'activité politique de la 
Cité. 

En opposition avec l'échevinage, viager et nommé 
par le prince, le Conseil était électif et annuel (6), et 
ce double caractère semble avoir constitué le trait le 

(1) Cependant, en iSSg, on voit le Conseil en plein siège à la Violette. 
Cartulaire de l'abbaye de Beaurepart à la Bibliothèque du Grand Séminaire 
de Liège. 

(2) Ainsi en i3i2. Louvrex, t. II, p. g. 

(3) V. la Lettre de Commun Profit de cette date, à l'Appendice. 

(4) Leodium, 1907, p. 3. 

(5) On possède des croquis du sceau de i238, 1271, i3oo (deux) et i328, 
portant tous à l'avers un saint Lannbert assis, tenant d'une main la palme du 
martyre et de l'autre un livre ouvert. V. Daris, Le Sceau de ville de Liège, 
dans Notices, t. II, pp. 164 et suivantes. E Poncelet, Les sceaux de la Cité de 
Liège, (BIAL, t. XXVI, 1897; décrit encore un sceau de i367 ad legata, tou- 
jours avec le buste de saint Lambert. Il faut mentionner encore l'exemplaire de 
i3o9 appendu à une charte conservée aux Archives de l'Etat à Mons et signalé 
par M. L. Devillers, dans ses Cartvlaires du Hainaut (MNHL, t. III, p. 58g, 
note). Sur le prétendu sceau Je 048, v. ci-dessus p. 143, note 2. 

(6) Une seule fois, en 1398, les maîtres cherchèrent à se faire maintenir 
dans leurs fonctions après l'expiration de leur terme, mais ils n'y réussirent 
point. Zantfliet, col, 353. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 147 

plus distinctif du régime communal dès son origine. 
Tous les ans, le 25 juillet (i), on fermait les portes 
de la ville; les métiers se réunissaient et élisaient 
les membres du Conseil, à raison de deux par mé- 
tier. Les nouveaux élus ensuite choisissaient eux- 
mêmes les deux maîtres. 

On ignore quelles étaient les conditions d'éligibilité 
des uns et des autres; on sait seulement que, depuis 
i384, ils pouvaient être pris indistinctement dans 
toutes les classes de la population. Ce n'est pas s'aven- 
turer que d'admettre qu'ils devaient être, dès cette 
époque, majeurs, de naissance légitime et de réputa- 
tion intacte, enfin, chefs de famille (2) ou, comme 
on disait alors, chefs d'hôtel. Il n'y avait aucune 
incompatibilité entre les fonctions d'échevin et celles 
de maître, jusque vers le second quart du XIV^ siècle 
du moins; aussi voyons-nous, jusqu'en i3ig inclusi- 
vement, plusieurs maîtres qui sont en même temps 
échevins (3). Les maîtres étaient d'ailleurs rééligibles 
et beaucoup d'entre eux occupèrent plusieurs fois 

(1) C'est la date attestée à partir de i325 (Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 396, 
n. 1 et p. 458). Cet auteur voudrait nous faire croire qu'auparavant les élec- 
tions avaient lieu à la saint Jean-Baptiste, mais c'est là une pure et simple 
invention de sa part, dont il n'y a pas lieu de tenir compte. 

(2) En i63i, le bourgmestre Fléron consulta le Conseil sur le point de 
savoir si des doceurs et des licenciés en droit, non mariés, pouvaient devenir 
maîtres. Le Conseil, après enquête, répondit affirmativement, mais la question 
prouve que le célibat des maîtres était encore, à cette date, une chose de 
légalité contestée (Foullon, t. III, p. 1 18). D'ailleurs, il fallait être marié pour 
pouvoir exercer les fonctions de gouverneur de métier (Bormans, Tatmeurs, 
p. gS) et même pour relever le métier (Le même, pp. 3o4 et 3o5). 

(3) Ont été maîtres et échevins à la fois : 
En i3o5 et en iSog, Henri de Saint-Servais. 
En i3i 1, Jean Surlet. 

En i3i2, Jean de Saint-Martin. 

En i3i4, Henri le Blavier. 

En i3i9, Jean de Lardier et Jean Hannoseaz. 



148 CHAPITRE XV. 

la maîtrise (1); c'est seulement en 1408 qu'il fut 
défendu d^ remplir un nouveau mandat avant l'ex- 
piration d'un laps de temps de quatre années (2). 

L'inauguration des maîtres était très solennelle. 
Dès que le résultat de l'élection était connu, on le 
proclamait du haut de la baille de la Violette devant 
le peuple assemblé au Marché, et une députation 
allait chercher les nouveaux élus. Ils entraient à 
l'hôtel de ville au milieu des acclamations populaires. 
Dans la salle commune, ils prêtaient entre les mains 
des maîtres sortants le serment requis par la Lettre 
des Offices, à savoir « que de l'office où ils sont 
» élevés et établis, ils n'en ont pour eux ne pour 
» autrui, secrètement ni en appert, prié ni fait prier, 
» donné ni promis bienfaits nuls devant ni après 
^> pour celui office à avoir » (3). Le serment prêté, 

(1) Zantfliet, col. 497, s'étonne qu'en 1468 on choisisse deux maîtres dont 
aucun n'avait exercé la maîtrise auparavant. 

Ont rempli plusieurs mandats de maître : 

Henri de Saint-Servais, en i3o5 et en i3og (de Borman. t. I, p. 98). 

Pierre Andricas, en 1 3 17 et en i33o (Hocsem, pp. 387 et 406). 

Jean Waldoreal, en 1347 ^^ ^"^ '^ôo {Leodium, igo8, p. 94; Jean de Sta- 
velot, p. 261). 

Jean de Flémalle, en i345 et en i36o (Fisen, II, p. 107 et 121 ; Raoul de 
Rivo, p. 10) 

Henri Frérart, en 1375, en 1377, en i382 et en 1400 (Raoul de Rivo, 
pp. 27 et bo; Chronique de 1402, p. 070 ; Bormanset Schoolmeesters, t. IV, 
p. 540). 

Pierre le Robeur, en i38i, en 1.383, en i395 et en 1400 (Fisen, II, p. 142; 
Hemricourt, Miroir, p. 209; Chronique manuscrite d'Humbert de Pas, 
f. 204'-; record scabinal de 1400, dans de Borman, t. I, p. 476). 

Renouard de Pont d'Avroy, avant 1396, puis en 1400 (Cuvelier, VaZ BenoîY, 
p. 720; de Borman, t. I, p. 476). 

Baudouin de la Roche, en 1397 et en 1401 (Zanttliet, col. 047; Poncelet, 
Inventaire de Saint-Pierre, -p. i3o). 

(2) Lettre des Huit, dans Jean de Stavelot, p. 73. 

(3) Texte modernisé dans Statuts et réformations concernant les maîtres 
et jurés et XXXII de la Cité de Liège (Liège, 1714), p. 33. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. 149 

ils recevaient les clefs magistrales (i) et prenaient 
place dans les fauteuils de la présidence. Ensuite, 
précédés de leurs quatre varlets, accompagnés des 
membres sortants et entrants du Conseil, ils se ren- 
daient, suivis d'une foule immense, à l'église de 
l'abbaye de Saint-Jacques où, après avoir assisté à 
la messe, ils prêtaient « sur saints » un nouveau 
serment : celui de remplir consciencieusement les 
devoirs de leur charge (2). 

Les deux maîtres — car l'appellation de bourgmes- 
tre ne se répandit qu'à partir de la fin duXV^ siècle (3) 
— étaient la plus haute autorité de la Cité. Aux termes 

(i) La première mention que je vois faire des clefs magistrales est de 1466 
(De Ram. Documents relatifs aux troubles du pays de Liège, p. 565). Cf. 
E. Dognée. Les clefs magistrales de la Cité de Liège (BIAL, t. XV, 1880), 
et Rausin, Leodium, pp 78-79. 

(2) J'ai eu dans cet exposé la satisfaction trop rare de pouvoir suivre pas à 
pas Henaux, t. I, p. 53o; je dois cependant le rectifier sur le point le plus 
important. Henaux se persuade que le serment prêté à Saint-Jacques est le 
même que celui qui était prêté à la Violette. Outre que l'on ne comprendrait 
pas cette répétition qui, aux yeux des gens du moyen-âge, eût semblé une 
profanation, il faut remarquer que d'un côté on jure qu'on n'a rien tait d'illi- 
cite pour se procurer l'office, et que de l'autre on promet de bien remplir ses 
fonctions. Le premier serment ne date que de la Lettre des Offices, le second 
est sans doute aussi ancien que les fonctions magistrales elles-mêmes. 

(3) Depuis Loyens-Abry, Recueil héraldique des bourgmestres de la 
noble Cité de Liège, 1720, préface, tous les historiens liégeois ont employé 
pour désigner les maîtres l'expressiDn incorrecte de maîtres à temps, qui n'a 
jamais eu cours à Liège et qui semble provenir d'une confusion avec celle 
de uiaitres pour le temps, désignant les maîtres en fonctions pour les distin- 
guer des nfiaîtres d'antan ou de Tannée précédente. Quant au nom de bourg- 
mestre, qui s'est substitué à celui de maître à partir du XVe siècle, la première 
mention officielle que j'en trouve est dans un acte du 23 septembre 1481 : 
a Nos burgimagistri, jurati et consules. « (Mémoire imprimé en 1906 et pré- 
senté au tribunal de ire instance de Tongres en cause de la ville de Weert, 
demanderesse, p. 24). 11 faut remarquer que déjà Zanifliei dans Chapeaville, 
t. II, p. 46g) emploie le nom de bourgmestre: celui-ci était donc en usage, au 
moins dans la langue commune, aux environs de 1450. C'est sans raison et, à 
ce qu'il paraît, par méprise que Henaux, t. II, p. 194. note 3, fait apparaître 
le nom nouveau pour la i""*" fois en 1477. 



j5o chapitre XV. 

d'un acte officiel, les maîtres sont nommés u pour 
gouverner la Cité », les jurés, « pour lesdits maistres 
ayder et conseiller « (i). Aussi, dans le cas d'un 
conflit ou d'un désaccord entre eux et le Conseil, 
c'est eux et non le Conseil qu'il faut suivre : voilà ce 
que disent en termes exprès des actes officiels de 
1286, de i3oo et de i3oi, auxquels la Cité a pendu 
son sceau (2). Le roi de France, nous l'avons déjà 
fait remarquer, proclame également, comme un fait 
établi, cette suprématie de la maîtrise, « qui est 
« moult grant et notable office, et tel que quelconque 
» personne qui ait ledit office il a en partie le gou- 
« vernement de tout le paiis de l'éveschié de 
» Liège » (3). 

Les maîtres, comme le Conseil lui-même, étaient 
irresponsables en tout ce qu'ils faisaient dans l'inté- 
rêt de la Cité (4). On ne sait d'ailleurs comment ils 
se partageaient l'exercice de leurs fonctions (5). Leur 
prestige était fort grand, et leur pouvoir très étendu. 
Leur clef magistrale, confiée par eux aux agents de 
la force publique, ouvrait toutes les maisons : le citain 
de Liège, si fier de ses franchises, sacrifiait aux maîtres 
cette inviolabilité du domicile qu'il avait affirmée 
avec tant d'énergie vis-à-vis du prince. Le bâton 
magistral était, comme dans toutes les villes alle- 



(i) V. la Lettre drs Doi>.;e de 1402, à l'Appendice. 
(?.) V. ci dessus pp. 

(3) Lettre de rémission de Charles VI. roi de France, dans de Borman, 
t. II, p. 540 

(4) « Solonc les franchieses del Citeit et les anchiens iisaiges, ons ne puet 
chu que les maii-tres de Liège font en leurs offiches de riens attempteir al loy 
de paiis. » Jean de Stavelot. p 3o6. Sur l'irresponsabilité du Conseil v. ci- 
dessous, p. i53 

(5; FouUon, t. III, p. ii3, parle d\\n primus co)iSHl, 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. i5i 

mandes, l'emblème de leur dignité (ij : on le portait 
devant eux dans les circonstances solennelles, comme 
les faisceaux devant le consul romain. De même que 
celui-ci avait ses licteurs, ils avaient quatre varlets 
qui les précédaient, et dont l'un portait le pennonceau 
de la Cité armoyé d'un perron (2). Vêtus d'une longue 
robe rouge (3) et coiffés du chapeau magistral, les 
maîtres apparaissaient dans ces occasions comme 
l'incarnation de la patrie, et les esprits familiarisés 
avec les souvenirs classiques leur trouvaient je ne 
sais quelle parenté idéale avec les premiers magis- 
trats de la république romaine. 

Quant aux jurés, qui, comme les maîtres, finiront 
par laisser tomber leur vieux nom médiéval et pren- 
dront celui de conseillers (4), ils constituent le noyau 

(1) (( Das gewôhnliche Amtszeichen der Bûrgermeister und der andern 
ersten Stadrbeamten war der Siab, welcher in vielen Siftdten beim Amtsantritt 
feierlich ûberreicht zu werden pflegte >. Maurer, t. III, p. 258 Cf. Ennen, 
t. II, p. 5i\. 

(2) Jean de Stavelot, pp. 25o, 304, 3o8. 

(3) Le plus ancien témoignage que je possède actuellement sur le costume 
de cérémonie des maîtres est relatif à l'entrée de Charles V à Liège, en 1544 : 
Consules purpureo habitu (is enim est populi Leodiensis color scuiarius; etc. 
Fisen, II, 348, parlant d'après les « Archives de la Cité ». D'après Rausin. 
Leodium, p. 7g, la robe rouge des maîtres aurait été réduite à bien peu de 
chose de son temps lôjg) : Particula est panni purpurei quam annue semel 

in supplicatione divorum (c'est-à-dire à la procession) appensam collo 

gestant II est cependant à remarquer qu'à la joyeuse entrée de Louis de 
Bourbon, en 1456, l'un des maîtres portait un costume mi-parti de vert et de 
blanc, l'autre une courte houppelande de soie mi-parti de jaune et de rouge. 
(De Ram, DocumeiUs relatifs aux troubles du pays de Liège, p. 418). « Ces 
couleurs, fait observer Henaux, t. I, p. 74, sont celles de la Cité et de Fran- 
chimont ». 

(4) Le terme de conseiller (consul) apparaît dans les diplômes dès 1276 
(juratis consulibusj et 1277 {villicum, scabi7ios et consti/cs civilatis). 

Il est manifestement Téquivalent de juré; la preuve en est ce dernier 
passage, où les consules occupent la place qui est prise dans les autres docu- 
ments par les jures. De même à Saint-Trond, en i i88, nous voyons le terme 
de consi/iarit employé comme Icquivalent de Jurait (Piot, (kirtnlaire de 



j52 chapitre XV. 

du Conseil de la Cité. Celui-ci se compose, outre les 
deux maîtres et les 64 jurés de l'année, des deux 
maîtres et des 64 jurés d'antan, c'est-à-dire de l'année 
précédente (1), et des 64 gouverneurs des métiers, 
qui en font partie de droit depuis la réforme. Voilà 
bien, à deux unités près, le chiffre de 200 membres 
que Hemricouri, avec raison, trouvait énorme et 
peu propice à l'examen mûr et calme des intérêts de 
la Cité (2). On comprend qu'une telle assemblée n'ait 
pu trouver place, pour ses assemblées plénières, dans 
les salles exiguës de la Violette, et qu'elle ait dû em- 
prunter le local plus vaste du Destroit. Ajoutons que 
cela ne devait arriver qu'à l'occasion d'atfaires excep- 

Saint Troiul. t. I, p 383): ces C07zsilia7-ii eux-mêmes se donnent, en 1299, le 
qwdVificanf de Jiirati (o, c, t. I, p 40g). A Dinant, les jurés s'appelaient offi- 
ciellement consf.il s-ju7'és (Pirenne, Binant, p. 52, note 2). L'expressicn de 
conseillivs-jurés (juraÂi considcsi se retrouve encore dans la Lettre des 
Vénaux de i3i7 (Bormans, Ordonnances, t. I, p. i5i, où, au lieu de : ce con- 
seils, jurés », il faut lire : e( conseils-jurés »). En i33o, la création de 80 con- 
seillers ajoutés aux anciens jurés, avec lesquels ils formaient le Grand Conseil 
(v. ci-dessus p. 38), faillit créer dans l'usage une distinction permanente entre 
les termes de conseiller et de juré, mais le Grand Conseil disparut de bonne 
heure, et l'équivalence des deux termes ne fit que s'affermir. Celui de conseil- 
ler prit d'ailleurs peu à peu le dessus et fit disparaître graduellement celui de 
juré, beaucoup moins précis et moins spécial, puisqu'il pouvait s'appliquer à 
tous ceux qui détenaient une fonction élective ou autre. Ainsi, en i386, la 
Modération de la. Loi Nouvelle, art. 33, décide que les « maîtres et conseil- 
lers de la Cité ne pourront connaître, etc. » (Bormans, Ordonnances, t. I, 
p. 348J. Enfin, en 141 7, a lieu la' substitution officielle du terme de conseiller 
à celui de juré : « Premiers qu'ilh avérât en ycelle citeit XVII mes'iers, et 
cascun d'yceaux mesiiers, ens en lieu des dois jurés qu'ilh soloient avoir 
avérât 11 coni-eillers, etc. » Bormans, Ordomumces, t. I, p. 5o5. 

.\insi, pour le terme de juré comme pour celui de maître, le vocabulaire 
du moyen âge fait place aux expressions modernes de bourgmestre et de 
conseiller. 

(1) La présence au Conseil des membres d'antan avec les mcTibres pour le 
temps est attestée pour la première fois par l'acte du 16 février i3o3 (BIAL, 
XXXVI, p. 2,-). 

(2) Cf. ci-dessous. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. l53 

lionnellement importantes, et qu'en temps ordinaire 
l'absentéisme des membres fournissait une solution 
toute naturelle de la question du local. 

Le Conseil était inviolable et irresponsable comme 
les maîtres : aucune juridiction ne p>ouvait connaître 
de ses actes; c'est ce que proclamait fièrement, en 
i3i2, un maître de la Cité. Et jamais les faits ne 
démentirent cette affirmation. Il arriva plus d'une 
fois que le Conseil condamnât les échevins à l'exil; 
jamais l'échevinage, qui avait la Loi en si garde, ne 
s'avisa de condamner le Conseil. L'inviolabilité de 
celui-ci était un axiome de droit communal (i). 

Le fonctionnement du Conseil est bien peu connu. 
Un trait caractéristique de cette institution doit être 
mis en lumière, à cause du contraste éclatant qu'il 
présente avec l'usage moderne : le Conseil délibère 
à huis clos, et le secret de ses délibérations est absolu; 
chacun de ses membres doit prêter le serment de 
n'en rien divLilguer. Le vote a lieu par sieidte (2^, 
comme on dit à Liège, c'est-à-dire que chaque mem- 
bre du Conseil émet son suffrage à haute voix, l'un 
à la suite de l'autre. 

Les attributions du Conseil sont multiples; les 
énumérer, c'est passer en revue toutes les manifesta- 
tions de l'activité publique de la Cité. Il légifère en 

(i) Il ne faudrait pas alléguer à Tencontre de cette affirmation l'acte du 
12 rtvril i'ii4, par lequel les maïeur et échevins de Lièpe déclarent que les 
maîtres, jurés, gouverneurs et communauté Je T^iège, avant reconnu les faits 
de la nuit du 3 août i3i2, en ont été acquittés (Bormans et Schoolmeesters, 
t. 11 1. p. i33; Bormans. Ordonnances, t. I, p. 147, note i). D'abord, il ne 
s'agit pas ici d'actes du Conseil ; les auteurs des faits du 3 août .sont en cause 
à titre de simples particuliers. Ensuite, s'il a été loisible au\ échevins d'ac- 
quitter le> gens du Conseil, cela ne prouve pas qu'ils auraient pu tout aussi 
bien se permettre de les condamner. 

(2) En latin sequela. 



i54 CHAPITRE XV. 

matière criminelle et il constitue un tribunal qui a 
pour mission de faire respecter les Statuts. Il est 
chargé de la défense et de la sécurité de la ville et il 
a le commandement de ses forces militaires. Il admi- 
nistre le patrimoine commun, c'est-à-dire les aise- 
mences ou jverixhas et les hospices communaux. Il 
entretient les portes, les murs, les chaussées, les 
fossés, les canaux; il pave les rues, il pourvoit la 
Cité d'eau potable et veille à ce qu'on ne puisse pas 
détourner, par de malencontreux travaux dans les 
houillères, les rieux qui doivent alimenter les fon- 
taines de la ville (i). Il a soin de la propreté des 
rues, prend des ordonnances de police dans ce sens, 
s'oppose à ce que l'on confisque la voie publique par 
des constructions qui intercepteraient les communi- 
cations des habitants, ou qui les priveraient d'une 
partie de leur jour (2). 11 entoure d'une grande vigi- 
lance les marchés et les foires, où il y a tant d'inté- 
rêts opposés et il y protège avant tout ceux des 
acheteurs. Il fixe le prix des objets de consommation 
indispensables, tels que le pain, le vin et la bière. Il 
protège la paix publique et interdit le port des armes 
dans la ville. Il a la surveillance des gens de mau- 
vaise vie, des blasphémateurs et des tenanciers de 
tripot. Il lève des impôts directs et indirects pour 
faire face aux dépenses nombreuses de son adminis- 
tration. Enfin, il représente la Cité non seulement 
vis-à-vis du prince et des Etats, mais aussi devant 
l'étranger, avec lequel il correspond librement et 
auquel il envoie des ambassades. 

(1) Cf. S(chuermans) Uareine de la Cité, les fontaines du M.irché et dn 
Palais à Li^ffe (HIAL, t. XV, pp. ii3-22i). 

(2) V. par exemple l'acte émané du Conseil sous la date du 7 juillet 1387, 
dans BCRH, 3e série, t. XV (1888). p. i48. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. i55 

Une si vaste activité suppose un secrétariat bien 
organisé. Celui de la Cité est aux mains d'un agent 
qui porte le titre de clerc, et qui est assisté, proba- 
blement, d'un personnel de scribes d'ordre inférieur. 
Le clerc de la Cité, d'ordinaire un docteur en droit, 
est un fonctionnaire doué d'une instruction peu 
commune. Il doit pouvoir écrire en latin, en fran- 
çais et en thiois, selon la nationalité de ses corres- 
pondants (i); en d'autres termes, il est polyglotte 
par profession. Il n'est pas un simple secrétaire, 
il est encore, comme le pensionnaire des villes hol- 
landaises, le conseil juridique et le diplomate de la 
Cité, qui recourt à ses services pour toutes ses négo- 
ciations tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, qu'il s'agisse 
d'un arbitrage, d'un compromis, d'une discussion 
d'intérêts avec une autre ville ou d'un procès en 
cour de Rome. Comme il est permanent, alors que 
les maîtres et les jurés sont annuels, qu'il a la con- 
naissance et l'expérience des affaires et qu'on doit 
tous les jours recourir à ses lumières, il devient faci- 
lement, pour peu qu'il ait d'intelligence et d'ambition, 
l'inspirateur et même le meneur du Conseil (2). Ainsi 
s'explique la place considérable que prennent dans 
les annales de la Cité quelques-uns de ces person- 
nages en apparence secondaires, notamment le fameux 
maître André, dont le lecteur connaît la physionomie 
historique (3). 

(1) Voir l'acte du 25 novembre 1JÔ9, émis en Hamand par la (^ité pour la 
ville d'Anvers [BCRII, 5<= série, t. III (if^gS), p. 433). 

(2) Cf. Pirenne, Dincwt, p. 55. Sur les secréiaircs communaux, v. Arnold, 
FreislàiUe,\. I. p. 3oi; Stein, Deutschn Stadtschrcibrr dam IhHriige sur 
Geschichlc Klilns (Mcvissfii Festschrifl). 

(3) Voici les plus anciens clercs de la Ciié dont j'ai rencontré les noms : 
Jear. (1276-77), que la Cité appelle clcrioun nostrum et qu'elle envoie 



l56 CHAPITRE XV. 

Au surplus, comme bien l'on pense, tout le far- 
deau du travail et de la responsabilité ne reposaient 
pas sur les épaules des seuls conseillers. Une bonne 
partie en était confiée à des commissions annuelles 
nommées par le Conseil. Les Douze de la Fermeté 
veillaient à la perception de l'impôt de ce nom et à 
l'aftectation qu'il devait recevoir; comme leurs fonc- 
tions étaient absorbantes et pénibles, ils eurent un 
traitement à partir de 1403, Les Six de la Foire, 
comme leur nom l'indique, faisaient respecter l'ordre 
public et les privilèges locaux pendant la durée de 
la foire. Les Six de la Halle, créés en i323, étaient 
préposés à la Halle des drapiers et punissaient les 
contrevenants. Les Voir-jurés du cordeau protégeaient 
la régularité des rues et empêchaient les empiéte- 
ments (1). Les Voir-jurés des eaux visitaient les mou- 
lins et les usines (2). Les Quatre maîtres de Cornillon 
avaient la haute direction de la léproserie commu- 
nale. Les Trente-Deux, remplacés par les Douze, 
puis par les Huit, étaient chargés du contrôle des 
élections. 

Il y avait sans doute d'autres commissions encore, 
mais l'état défectueux des documents nous impose 



comme son procureur à Laon dans l'affaire de la fermeté (Bormans et School- 
meesters, t. U, pp. 269 et 275).' 

Wautier de Hannut (1284), « clerc jureit de nostre ville », arbitre choi.-^i 
par la Cité pour trancher le différend entre elle et les chapitres au sujet des 
immunités ecclésiastiques (Bor.nans et Schoolmeesters, t. H, p. 377). 

Jean de Ville (101 3), nommé procureur de la C'té pour accepter en fon 
nom Id Pai.K d'Angleur (Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 179) 

(i) Cités dans la Lettre (lux articles en i36i (Bormans, Ordonnances, t. I, 
p. 304). Nous avons d'eux un record du 27 novembre 1406, touchant les éiaiix 
des boutiques qui sont sous la halle des tanneurs. BSSLW^ t IX, p 407. 

(2) Cités dans la Loi Nouvelle de i355 dans Bormans, o. c, t. 1, p. 293, 
art. 20, el en 1403. Jean de Stavelot, p. 45. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 167 

de nous en tenir là; il serait oiseux d'énumérer toutes 
celles qu'on rencontre dcins les autres villes et dont 
on peut conjecturer qu'elles auront existé à Liège (i). 
Ajoutons qu'en dehors des commissions la ville avait 
à son service nombre d'agents d'ordre inférieur qui 
ne sont pas nommés dans nos documents; c'est, pour 
n'en citer qu'un exemple, le seul hasard qui nous a 
conservé le nom du roi des ribauds, Jean Boileau, 
chargé de la surveillance des femmes de mauvaise 
vie (2). 

Toutes les fonctions annuelles exercées au nom de 
la Cité, depuis les plus hautes jusqu'aux plus hum- 
bles, étaient gratuites, à la seule exception de celles 
de fei'meteiir. « La démocratie du moyen âge, à la 
différence de la démocratie grecque, s'est fixé en 
quelque sorte une limite à elle-même, en n'établis- 
sant pas le principe du payement des fonctionnaires 
publics )) (3). Une conséquence de la gratuité, c'est 
que les mandats étaient obligatoires, et que de lourdes 
amendes frappaient ceux qui voulaient s'y soustraire. 
Et l'on peut croire qu'à son tour l'obligation n'aura 
pas peu contribué à faire généraliser l'interdiction de 
remplir un même mandat deux années de suite. 
Gênante pour quelques ambitieux, cette mesure était 
en réalité un soulagement pour beaucoup de citains 
qui, dans les charges communales, voyaient plutôt 
le fardeau que l'honneur 

(1) Il suffira de reproduire ici le passage suivant relatif à Dinant, qui peut 
à plus forte raison s'appliquer à Liège : 

« Pour une foule d'emplois inférieurs, la ville avait à sa disposition un 
assez grand nombre de personnes : un messager, un trompette, des guetteurs, 
des portiers et des sergents ou varlets ». Pirenne, Dinant, p. 56. 

(2) V. Gobert, t. I, p. 481. 

(3) Pirenne, Dinant, p. 54. 



l58 CHAPITRE XV. 

Les plus anciens intérêts communaux dont le 
Conseil ait eu à s'occuper, ce sont les intérêts maté- 
riels de la Cité. Nous sommes hors d'état de dire 
comment et dans quelle mesure ils sortirent de la 
compétence des échevins après la création du Con- 
seil : le fait est certain toutefois. Nous ne savons 
pas davantage, et toujours pour la même raison, 
comment ces intérêts étaient gérés. On aimerait d'as- 
sister, par exemple, aux délibérations qui ont eu 
pour objet, en 1202, le défrichement de la forêt 
communale de Glain; on voudrait se rendre compte 
de la manière dont le Conseil procéda à cette opéra- 
tion, et voir à l'œuvre les agents qu'il a chargés de la 
mener à bonne fin. Mais il faut renoncer à le savoir. 

De toutes les questions d'ordre administratif qui 
réclamaient la sollicitude de la Cité, nous ne con- 
naissons guère que la police du marché des vivres. 
Aucun objet n'avait pour les citains l'importance 
primordiale de celui ci. Antérieurement à toute liberté 
civile ou politique, il y avait la question du pain. Il 
fallait qu'on pût se procurer « à raison » (1), comme 
s'exprime un document officiel, c'est-à-dire à un prix 
raisonnable, « les chouses vejiant en marchiet qui sont 
pour le nourrissenient des créatures humaines » (2). 
Le prince considérait cet intérêt comme tellement 
capital que, dans les premiers temps de la commune, 
il continua d'en revendiquer la gestion au moins en 
partie. Toutes les mesures pour le ravitaillement de 
la Cité étaient prises de compte à demi par lui et par 
le Conseil, et c'est son maïeur qui veillait à ce qu'elles 



(1) Statuts de i33i dans Bormans, t. I, p. 216. 

(2) Mutation de la Loi Nouvelle (i386), o. c, t. I, p. 849. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. \5g 

{Lissent Strictement appliquées. Mais cette collabora- 
tion princière ne suffisait pas à la Cité, car que devien- 
drait le ravitaillement de la ville dans le cas où il 
n'y aurait pas de maïeur, ou que celui-ci fût négli- 
gent à remplir ses fonctions? En iSiy, la Lettre des 
Vénaux vint la rassurer, en déclarant que, dans ce 
cas, les maîtres pouvaient aller de l'avant sans se 
préoccuper du maïeur (i). C'était un acheminement 
vers la confiscation totale des attributions annonaires 
par le Conseil; deux générations plus tard, la chose 
était faite, et la Cité légiférait avec une pleine auto- 
nomie en tout ce qui concernait son propre ravitail- 
lement (2). 

Trois documents, la Lettre de Commun profit de 
1252, la Lettre des Vénaux de iSiy et la seconde 
Lettre de Commun profit de iSyo nous font connaî- 
tre, avec les principes qui étaient suivis en cette 
matière, la manière dont ils étaient appliqués. Ou 
plutôt on ne suivait pas de principe, et les règles 
qu'on appliquait s'inspiraient à la fois, comme on 
dirait aujourd'hui, du régime protectionniste et de 
celui du libre échange. D'une part, on dérogeait aux 
exigences du système corporatif en proclamant la 
libre introduction et la libre vente des denrées alimen- 
taires, sans que le vendeur pût être contraint à faire 
l'acquisition d'un métier. De l'autre, on fixait le 
prix des principales marchandises, telles que le pain, 
le vin et la cervoise (3). 

Que l'on entende bien toutefois ces dispositi(Mis : 

(1) Voir la Lettre des Vénaux, art. 35, dans Bormans, Ordonnances, t. I. 
p. 167. 

(2) \'. la Lettre de Commun profit de 1070 à l'Appendice. 

(3) Cliarle de 1208, art. i3, p. .'^07. 



l6o CHAPITRE XV. 

il ne s'agissait pas du prix maximum, mais du rap- 
port équitable entre le prix de vente et le prix de 
revient. En réalité, celui-ci montait ou descendait 
selon que le blé, le raisin ou le braz venaient à coû- 
ter plus cher, et l'intervention des pouvoirs publics 
se bornait à créer pour les marchés de Liège une 
échelle mobile dont les variations étaient détermi- 
nées par celles du marché des denrées (i). Celui-ci 
gardait toute son élasticité et dépendait de la quan- 
tité et de la valeur des denrées mises en vente; une 
seule fois dans l'histoire de Liège — en 1118 — on 
s'avisa de fixer un prix maximum et l'on s'en trouva 
mal, car, dit judicieusement un contemporain, « les 
saisons et les récoltes ne dépendent pas de l'homme, 
mais du Seigneur » (2). Le gibier seul faisait excep- 
tion ; il était défendu, sous peine d'amende, de le 
vendre ou de l'acheter plus cher que ne voulait la 
Lettre des Vénaux, qui fixait pour ces marchandises 
un prix d'hiver et un prix d'été (3). 

Nous possédons une curieuse ordonnance de i252, 
qui nous montre comment fonctionnait à Liège le 
mécanisme de la législation frumentaire : c'est le 
barème détaillé par lequel Henri de Gueldre arrête 
les divers taux du prix du pain, évalués selon leur 
rapport au prix du blé. A proprement parler, le prix 
du pain reste invariablement fixé en numéraire; c'est 
son poids seul qui varie : il diminue ou augmente 



(1) Ainsi l'article ci-dessus cité de la Charte de 1208 dit : In civitate Leo- 
diensi non débet panis aliter vendi quam quatuor pro denario, nisi tnodius 
tritici ematur pro decem solidi)> vel pro majore pretio. Similiter ctrvisia. 
etc., p. 307. 

(2) Chronique rùnée de H 19. citéî au t. I, p. 61. 

(3) Lettre des Vénaux dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 162. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. l6l 

selon que le prix du blé monte ou descend (i). Il est 
probable que les prix du vin et de la cervoise avaient 
fait l'objet d'un acte du même genre. Deux l'ois par 
an, à l'entrée du printemps et à l'entrée de l'hiver, 
le Chapitre et le Conseil de la Cité se réunissaient 
et fixaient de commun accord l'assise, comme le 
voulait la charte de 1208 (2). Ces dispositions étaient 
sous la protection de la religion elle-même; toute 
infraction, si le coupable refusait de satisfaire, était 
punie d'excommunication, et la même peine frappait 
ceux qui, ayant pour mission de poursuivre, négli- 
geaient de remplir ce devoir (3). 

Telles étaient les règles qui, à Liège, présidaient 
de temps immémorial à l'importante atlaire du ravi- 
taillement de la ville, et que l'on « rafraîchissait » de 
temps à autre quand on en éprouvait le besoin (4). 
Après la fixation d'un prix équitable des denrées, 
rien n'importait plus aux citains que d'être protégés 
contre les revendeurs ou recoupeurs, comme on les 
appelait. Ceux-ci, courant au devant des vendeurs 
qui venaient en ville, leur rachetaient toutes leurs 
marchandises avant qu'elles eussent franchi les portes, 
ou, circulant sur le Marché dès la première heure, 
raflaient tout, de sorte que les simples particuliers 

(1) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 47. 

(2) Art. 18 : In Leodio de venditione vini débet bis in anno institutio et 
assessio ex consilio ecclesiae et civium fieri. (Dans iîiAZ, t. XXX\' (igoS), 
p. 307). Cf. la Lettre de Commun profit de i252, art. 2 et 14, dans Bormans, 
Ordonnances, t. I, pp. 44 et 46. 

(3) Lettre de commun profit (i352) art. 3, 4, 6, 10. Ce document ajoute que 
le boulanger qui fait le « pain non légal » est en outre jeté dans la fosse appelée 
Copestu. J'ignore ce que c'est que le pain non légal; ce n'est pas le pain trop 
léger dont il est parlé à l'art. 18; quant à la fosse Copestu, aucun historien 
liégeois n'a pu nous apprendre ce que c'était. 

(4) Ainsi en i33o et en i33i. Bormans, Ordonnances, t. 1, pp. 212, art. 16, 
et 216, art. 4. 

n 11 



l62 CHAPITRE XV. 

ne trouvaient plus rien et se voyaient à leur merci. 
Aucun abus ne fut frappé avec plus de sévérité par 
le législateur; déjà la charte de 1208 interdit aux 
recoupeurs d'acheter avant une heure déterminée (1). 
La Lettre des Vénaux de iSiy leur fait la même 
défense (2) et leur interdit d'acheter ailleurs que sur 
le marché; la Mutation de la Loi Nouvelle, en i386, 
sévit avec non moins de vigueur contre eux (3). 

Le rôle administratif du Conseil ne nous est connu 
que d'une manière très fragmentaire. En i285 et en 
i326, il est occupé à faire paver les rues de la ville (4). 
En i33o, il met en location les aisances commu- 
nales (5). En 1387, il défend d'élever des bâtiments 
qui enlèveraient le jour à certaines maisons ou les 
priveraient de leur communication avec la Meuse (6). 
En 1285 déjà, il est occupé à amener l'eau à la 
fontaine du Marché au moyen de conduits souter- 
rains (7). Cette fontaine, ce « noble joyau » comme 
il l'appelle (8), était, avec le Perron, l'amour du 
peuple liégeois, qui, de bonne heure, lui avait fait 
une légende (9). Fidèle interprète des prédilections 
de la Cité, le Conseil mit toujours la fontaine du 
Marché au nombre de ses plus chères préoccupa- 
tions. Il la voulut belle, il la recouvrit d'un élégant 
édicule en forme de tour (10), en attendant qu'il la 

(1) Art. 21, p. 3o8. 

(2) Art. 1, dans Bormans, Ordo7inances, t. I, p. 161. 

(3) Art. 38, dans le même, t. I, p. 34g. 

(4) Hocsem, p. 317; Jean d'Outremeuse, t. IV, p. 87, et t. VI, p. 3ii. 

(5) Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 363. 

(6) BCRE, 3e série, t. XIV, p. 148. 

(7) Hocsem, 1. c. 

(8) Dans l'acte du 16 juin i388. BlAL, t. XV (1880), p. i85. 

(9) V. cette légende dans le Qesta Abbreviata (MGE, t. XXV, p. i3o). 
(10) Hocsem, 1. c, 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. i63 

mariât enfin avec le « noble Perron » (i) placé au 
dessus d'elle sur une espèce d'arche triomphale (2). 
Il veilla avec un soin jaloux à ce que des travaux 
faits par des particuliers ne vinssent pas la tarir ou 
diminuer le volume de ses eaux et, de i36o à 1400, 
il n'émit pas moins de sept actes à ce sujet (3). La 
tâche d'exécuter ces décisions était confiée à des com- 
missaires spéciaux à qui on assignait un traitement 
prélevé sur les revenus de Cornillon et sur ceux de 
l'Aumône; leurs fonctions, à ce qu'on voit, étaient 
un intérêt public de premier ordre! (4). 

C'est ici le lieu de parler de certaines attributions 
d'ordre administratif qui relèvent particulièrement 
de la police : je veux parler de l'hygiène de la Cité. 
L'hygiène semble avoir été le côté faible de toute 
commune médiévale. Ce n'est pas que l'on négligeât 
à Liège les soins exigés par la propreté; au contraire, 
on s'y baignait beaucoup et les étuves y étaient nom- 
breuses (5). Mais l'ignorance des lois élémentaires 
de la santé publique était une cause permanente 
d'insalubrité. La ville, â la vérité, possédait un grand 
nombre de fontaines, mais elle n'avait pas d'égoûts, 
et beaucoup de maisons manquaient de latrines; les 
déjections de toute sorte étaient d'ordinaire jetées 
dans les rues; celles-ci, étroites et sans trottoirs, se 
transformaient, la pluie aidant, en marécages infects 
qui engendraient mille contagions. Aussi les épidé- 
mies fondaient-elles fréquentes et meurtrières sur la 

(1) C'est l'expression de Jean de Stavelot, p. 122. 

(2) Henri de Merica, p. 169. 

(3) BIAL, t. XV, 1880, pp. 180-186. 

(4) V. l'acte de iSgo dans le Vindiciae Libertatis, p. 74. 

(5) V. Gobert, art. Étuve (rue de l'J. 



164 CHAPITRE XV. 

Cité. Nous ne sommes pas renseignés sur les effets 
de la peste de i?48, Hocsem étant mort cette année 
même et aucun autre contemporain ne nous parlant 
de ce grand désastre. Nous savons, par contre, que 
la peste de 1401 enleva jusqu'à 12.000 personnes, et 
qu'à l'abbaye de Saint-Jacques, où cependant les 
conditions hygiéniques étaient bien plus favorables 
que dans la ville, il périt douze moines sur vingt- 
quatre (1). Il en était ainsi dans toute l'Europe : les 
conquêtes de l'hygiène sont récentes et dues aux 
lentes et patientes recherches d'une science qui 
n'existait pas au moyen âge. 

Impuissante à protéger la santé physique des 
Liégeois, la Cité luttait avec plus de bonheur contre 
les contagions d'ordre moral. La prostitution était 
rudement traitée à Liège. La Lettre des vénaux, en 
iSiy, avait même essayé de la supprimer totale- 
ment (2) et, douze ans après, les Statuts de 1829 se 
flattaient encore de parvenir à la suppression du 
mal en menaçant les tenanciers de « malvais hosteil, 
herberge ou spelhuse » d'une amende de 20 sous, 
exigible chaque fois que le délit pourrait être éta- 
bli (3). Quant aux femmes de mauvaise vie, la Loi 
Nouvelle, en i335, les relégua « en ung certain lieu 

(i) Zantfliet, col. 359. 

(2) « Ordineit est et fait qu'il ne soit nuls bons huriers (= proxénètes) qui 
femme comune tengne ne qui vive de ly ne de sa wangne, ne femme comune 
qui se tengne à hurier. Et qui quionques le ferat, soit bons ou femmes, ban- 
nis serat une an sens mercbis et sens racbat. » Bormans, Ordonnances, 
t. I, p. i65. 

(3) « Item quicunques d'ors en avant tenrat malvais hosteil, herbergerye ou 
spelbuse et proveit soit, XX sols de turnois paierat d'amende tante fois quant 
de fois cbu ferat, lesqueiles amendes li commanderont à paier ades dedens 
trente jours après cbu que proveit serat, sour estre banis quatre ans hours 
délie Citeit et franchise. » Le même, o. c, t. I, p. 187. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. \6b 

OU en plusieurs à ce convegnables, si que plus ne 
voisent parmi ladite Citeit » (i). 

L'expérience semble avoir appris aux législateurs le 
peu d'efficacité de ces mesures radicales, car, en 1878, 
nous voyons qu'ils y apportent des tempéraments. 
Il existait à cette date un mauvais lieu, dit l'étuve 
Matrouillard, le seul dont l'ouverture fût autorisée et 
qui payait de ce chef une redevance de trente florins, 
Jean Boileau, le roi des ribauds, demandait qu'on 
en laissât ouvrir plusieurs. Le proxénète de l'étuve 
Matrouillard défendit vigoureusement son privilège 
et l'assemblée générale de la bourgeoisie, réunie au 
Palais, ordonna au roi des ribauds de fermer tous 
les autres lieux de débauche (2), La Loi Nouvelle de 
i386 et le Nouveau Jet de 1394 confirmèrent ces 
dispositions, et désormais, en dehors de l'étuve pri- 
vilégiée, il fut interdit, sous peine de bannissement 
pour deux ans, « qu'il ne soit nul qui dorsenavant 
tiegne femme svaignante son argent communément 
à son corps » (3). 

Nous passons à l'examen des attributions législa- 
tives et juridiques du Conseil. De bonne heure, se 
considérant comme investi, vis-à-vis de la Cité, de 
tous les pouvoirs et chargé de toutes les missions d'un 
gouvernement, le Conseil avait arrêté des statuts 
pour le maintien de la paix publique et pour la 
répression des délits qui la troublaient. Déjà la paix 
des Clercs, en 1287, les mentionnait en termes 

(1) Le même, t. I,p. 295. 

(2) V. la délibération du Palais publiée par Gobert. t, I, p. 481. 

(3) Bormans, o. c, t. I, p. 372. .le sais bien que, pris au pied de la lettre, 
l'article semble vouloir Tinterdiction absolue, mais je me persuade qu'il sous- 
entend le lait légal de l'étuve Matrouillard. 



l66 CHAPITRE XV. 

vagues (i) comme faits ou à faire, et la Loi muée, 
qui est de la même année, rappelait à diverses 
reprises le pouvoir répressif des maîtres (2). Peu de 
temps après, en i3oo et en i3oi, les conventions que 
la Cité conclut avec le comle de Namur et avec le 
duc de Brabant contenaient, de la part de ces puis- 
sants seigneurs, la promesse de faire respecter les 
statuts que les Liégeois « ont faits et feront » (3). 

Il existait donc dès lors à Liège des statuts com- 
munaux émis par le Conseil et qu'il n'y a pas lieu 
de confondre avec la Loi Muée des bourgeois. Ces 
statuts ont disparu, mais nous en avons conservé 
un qui est des premières années du XIV^ siècle. C'est 
un acte du 16 février i3o3, arrêté à l'unanimité par 
les maîtres, échevins, consaux jurés et toute la com- 
munauté de la Cité. Ce statut, émis à l'occasion de 
certains délits dont il détermine le châtiment, pro- 
clame aubains tous ceux « qui vilains fais fâchent de- 
dens le franchiei de Liège de cesti jour enavant « (4). 

Comme on le voit, Adolphe de La Marck venait 
un peu tard quand il se plaignait, en i326, de la 
licence que prenait la Cité de faire des statuts sans 
son aveu. Il y avait une situation de fait dont il était 



(1) « Statuts faits ou à faire », dans Borman.s, o. c, t. I, p 71. (Raikem et 
Polain, t. I, p. 402.) 

(2) V. les art. 20, 21, 22, Sy et 42, dans Bormans, o. c , pp. 81, 82, 84, 85. 

(3) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 582 et. t. III, p. 8. 

(4) BIAL, t. XXXVI (1906), p. 218. C'est donc par erreur que Poullet. 
p. 2^0, croit que la Cité n'a pas émis de statuts avant s 325. M. de Borman, 
t. I, p. 64, note 3, le fait remarquer; seulement, cet érudit se trompe lui- 
même (une fois n'est pas coutume!) en faisant état de certains statuts crimi- 
nels de la Cité figurant dans divers paweilhars et portant la date du 18 octobre 
i3o3. Cette date est fausse; il faut lire 28 octobre 1403 et l'acte est, à propre- 
ment parler, la Lettre des Unit, qu'on trouve dans Jean de Stavelot, pp. 68-76 
et dans Raikem et Polain, t. II, pp. 121-128. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 167 

impossible de ne pas tenir compte, et le prince lui- 
même, bien que victorieux, dut se borner à régler 
l'exercice d'un droit qu'il avait essayé de supprimer. 
Bientôt, il revêtait de son autorisation les statuts de 
1329, qui sont, si l'on peut ainsi parler, le plus an- 
cien code communal de Liège. C'est ce code, renou- 
velé, amendé ou complété à diverses reprises, qui 
réglait, indépendamment de la Loi ou échevinage, les 
principales relations des bourgeois entre eux. 

Qui, sinon la Cité elle-même, aurait eu qualité 
pour faire respecter les dispositions de ce code et 
pour les appliquer? La juridiction de la Cité est donc 
aussi ancienne que ses statuts. Quelle forme revêtit- 
elle à l'origine ? Nous l'ignorons, et nous ne connaî- 
trions pas même l'existence du tribunal de la Cité à 
cette date reculée, sans les protestations du prince- 
évêque contre cette nouveauté téméraire. Mais, cette 
fois encore, il ne servit de rien à Adolphe de la Marck 
de protester : victorieux, loin de penser à supprimer 
le tribunal de la Cité, il crut devoir se borner à en 
nommer les membres lui-même. Il les choisissait au 
nombre de vingt-quatre, moitié grands moitié petits, 
parmi les jurés annuels de la Cité et dans chacun 
des six vinâves (i). Telle fut la forme sous laquelle 
la paix de Wihogne laissa subsister la juridiction 
urbaine. Mais ce régime bâtard ne pouvait être que 
transitoire; bientôt, et probablement en iSqS, la Cité 
avait reconquis son tribunal purement électif et ne 
rele\ant que d'elle-même (2). 

Sous sa forme nouvelle, le tribunal de la Cité, 

(i) Bormans, Ordonnances, t. I, pp. 177-179. 

(2) V. les Statuts de 134?, art. 72 et 76-78, dans Bormans, Ordonnances, 
t. I, pp. 27J-274, et ci. Pouilet, Droit criminel, p. 362. 



l68 CHAPITRE XV. 

aussi appelé le tribunal du Statut, se présente à nous 
comme une institution composée de six cours de 
vinâve siégeant chacune en première instance sous 
son maïeur propre, et d'une cour d'appel composée 
des maîtres et des conseillers de la Cité (i). Les jurés 
de vinâve étaient élus tous les ans avec mandat obli- 
gatoire. Ils avaient des émoluments, et l'on constata 
bientôt qu'ils avaient accoutumé « de prendre asseis 
largement leurs salars » ; aussi décida-t-on de fixer 
celui-ci (2). 

Il y eut dès lors à Liège, sans compter l'officialité, 
deux juridictions qui fonctionnaient parallèlement : 
celle du Statut et celle de la Loi, ou, en d'autres 
termes, celle du Conseil et celle des échevins. On 
pouvait s'adresser indifféremment à l'une ou à 
l'autre, avec cette réserve toutefois qu'une fois qu'on 
avait choisi une juridiction, on devait s'y tenir (3). 

Le tribunal de la Cité connaissait de toute infrac- 
tion aux statuts : injures ou laids dits, coups et 
blessures, meurtres, menaces, provocations, faux 
témoignages, calomnies, violations de domicile, dom- 
mages faits au bien d'autrui, port d'armes dans la 
ville, refus d'obéir au maïeur ou rébellion contre la 
force publique, ouverture de mauvais lieux, etc. 
Essentiellement fait pour protéger la vie communale, 
il se désintéressait des délits qui n'y portaient pas 
atteinte; de là des dispositions comme celle-ci : « Se 
H pères forfait à son enfant, il ne meffait rien contre 
ces status s'il ni at mort ou affoleure » (4) ou celle-ci : 

fi) V. la Lettre des Huit. (28 octobre i4o3), dans Raikem et Polain, t. II, 
p. 121. 

(2) Sur le tribunal de la Cité, lire Poiiilet, o. c, pp 357-366. 

(3) Poullet, o. c, p. 36o. 

(4) Blessure grave ayant pour résultat d'estropier. 



LA COxN'STITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 169 

« A''uls bourgois ne foiirfaite à afforain en lui bâtant, 
ferant et faisant plus grand mal » (i). Les pénalités 
variaient selon la gravité du cas; d'ordinaire, elles 
consistaient en amendes et en pèlerinages à quel- 
qu'un des sanctuaires renommés, tels que Walcourt, 
Vendôme, Saint-Martin de Tours, Notre-Dame de 
Rocamadour, Saint-Jacques de Compostelle, Saint- 
Nicolas de Bari. Tout refus de s'acquitter entraînait 
la peine du bannissement pour une ou plusieurs 
années. Le meurtre était puni de mort; si le coupa- 
ble parvenait à se dérober à la justice, il devenait 
ipso facto aubain, c'est-à-dire qu'il perdait tout son 
droit de bourgeoisie et se trouvait hors la loi. 

Mais la Cité ne s'était pas contentée de sa juridic- 
tion statutaire; faisant un pas de plus, elle avait 
empiété sur celle des échevins, et s'était emparée de 
la connaissance d'un grand nombre de causes civiles 
qui relevaient exclusivement de la Loi, telles que 
héritages, testaments, conventions de mariage, biens 
d'église, etc. 11 est permis de croire qu'à l'origine ce 
furent les plaideurs eux-mêmes qui, pour éviter les 
trais et les lenteurs de la procédure scabinale, recou- 
rurent à l'arbitrage du Conseil, et qu'ainsi se sera 
établi peu à peu la compétence usurpée de celui-ci (2). 
Cette fois, les protestations du prince devaient avoir 
plus de succès que celles d'Adolphe en 1824, car, par 
la Mutation de la Loi Nouvelle, le Conseil se vit, en 
i386, renfermé dans la sphère de sa juridiction statu- 

(1 ) O. c, art. 21 , p. i85. 

(2) Pirenne, Dînant, p. 76. L'excellent exposé que cet auteur consacre, 
pp. 68 78, à la juridiction du conseil de Dinant a d'autant plus d'intérêt qu'il 
peut s'appliquer, à peu de chose près, à la juridiction de la Cité, et qu'en 
l'absence de toutes les sources relatives à cette dernière il nous fournit le 
inoven de l'étudier dans sa filiale dinantaise. 



170 CHAPITRE XV. 

taire; il lui était défendu par ce document de con- 
naître (c de nulz cas criminalz, ni de nulle chose qui 
touche à la loy du pays ni aux justices spirituelles ». 
Cette disposition, confirmée en 1408 par la paix de 
Tongres, fut-elle observée par la Cité, ou resta-t-elle 
lettre morte comme à Dinant (1), et le tribunal du 
Stamt continua-t-il à connaître des questions civiles 
réservées à l'échevinage ou à l'officialité ? Nous 
sommes hors d'état de répondre à cette question. 
D'une part, on serait étonné que la Cité se fût laissé 
dépouiller d'un droit que Dinant continuait d'exer- 
cer; de l'autre, il faut remarquer que l'on ne sentit 
plus la nécessité d'inscrire les interdictions de la 
Mutation et de la paix de Tongres dans les paix 
subséquentes, ce qui permettrait de croire qu'elles 
étaient passées en force de loi (2). 

Un aspect des plus intéressants de la vie urbaine, 
c'est son organisation militaire. Les villes du moyen- 
âge, pour qui la paix était le plus impérieux des 
besoins et la plus précieuse conquête de la liberté, 
savaient défendre avec une énergie sans pareille les 
bienfaits que leur valait le régime urbain. Elles 
n'avaient pas d'armée permanente et elles ne connu- 
rent jamais le recrutement ni la caserne. Mais lorsque 
la patrie était menacée, la population mâle se levait 
tout entière et marchait avec entrain contre l'ennemi. 

Dans l'origine, les forces de la commune étaient 
organisées selon un principe territorial : les citains 
se groupaient par vinâve, chacun sous les ordres de 
son vingtenier; à la tête de toute l'armée étaient les 
maîtres de la Cité. Les patriciens, dans cette armée, 

(1) Pirenne, Binant, -ç- 77- 

(2) Poullet, Droit criminel, p. 363. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. 17 r 

servaient à cheval, les petits, simples piétons, consti- 
tuaient le gros de l'infanterie. Plus tard, sous le 
régime de la démocratie, ce furent les métiers qui 
constituèrent les unités militaires et qui eurent la 
responsabilité de la défense. Chacun d'eux était 
chargé de garder une des tours de la ville et avait, 
aux jours du danger, son guet à faire. Lorsqu'une 
expédition devait avoir lieu, les pennonceaux des 
divers métiers étaient exposés aux fenêtres de leurs 
locaux, la plupart situés au Marché ou dans les 
environs. On les portait ensuite au Marché même, 
et, à ce signe de ralliement, tous les Liégeois devaient 
venir prendre place sous leurs bannières respectives. 
Les métiers s'ébranlaient alors, chacun sous ses 
gouverneurs, et partaient au son de la bancloche, les 
deux maîtres à leur tête. Toute la Cité était dehors 
en ces jours, et plus d'une résolution de l'assemblée 
générale des citains fut prise dans les camps, in 
procinctu, comme on disait à Rome. 

Ainsi composée de trente-deux bataillons, dont 
chacun apportait dans les relations militaires une 
bonne part de l'esprit d'indépendance qu'il montrait 
dans la vie civile, l'armée communale ne péchait 
point par un excès de discipline et d'organisation. 
Faiblement rattachés au commandement général, 
les métiers affectaient une liberté d'allures qui devait 
être funeste plus d'une fois au succès des opérations. 
On verra certaines expéditions décidées et entreprises 
par des métiers isolés, qui partent sans attendre qu'on 
leur donne des ordres et sans se soucier qu'on les 
sui^■e. 

Une telle organisation des forces militaires de la 
Cité cessa d'être suffisante à partir du XI V*-' siècle. 



172 CHAPITRE XV. 

C'était l'âge qui voyait naître les soldats de profession 
et, une fois créées, les armées de mercenaires ou 
d'aventuriers à gages ne tardèrent pas à faire preuve 
d'une incontestable supériorité sur les milices com- 
munales, composées de guerriers d'occasion qui 
n'avaient pas l'expérience des armes. Pas plus que 
les autres communes, Liège n'entreprit de remédier 
aux défectuosités de son régime militaire; elle voulut 
cependant le renforcer dans une certaine mesure, et 
elle recourut pour cela à deux moyens. 

Ce fut, d'une part, la création d'un corps de 
volontaires, les arbalétriers, que l'on voit apparaître 
vers cette époque, sans savoir au juste quand et com- 
ment il naquit (1). Il se composait de cent trente-six 
hommes dont chacun devait s'habiller et s'équiper 
à ses frais. Il était toujours à l'avant-garde dans 
l'attaque et à l'arrière-garde dans la retraite. En 
échange, il jouissait de privilèges nombreux, notam- 
ment de l'exemption des tailles et du guet (2). 

La Cité appréciait les services de ses arbalétriers; 



(1) Un corps de cent arbalétriers avait déjà été créé à Namur, en 1266, par 
le comte Gui de Flandre ; ils devaient servir à toute réquisition du maïeur et 
touchaient une solde. J. Borgnet, Cartulaire de Namur, t. I, p. 146. Je ne 
sais où Loyens-Abry, Recueil héraldique des bourgmestres de la noble Cité 
de Liège (Liège, i7'20, p. 40), a pris que la compagnie des Arbalétriers fut ins- 
tituée pour la garde spéciale de l'évéque en i3io. Il renvoie à Fisen (II, p. 47, 
n" 46), mais celui-ci parle de la création des arbalétriers de Saint-Trond, et il 
se borne à ajouter : (( Conficiunt hodie probabili hoc argumente eam quae 
nunc est Leodii cohortem balistariorum illâ Trudonensi non esse minus anti- 
quam, etsi rescripto nullo probare possint. « L'erreur de Loyens-Abry a déjà 
été relevée par Henaux, BIAL, t. III, p. 386. 

(2) V. Henaux, La corporation des vieux Arbalétriers de la Cité de Liège 
(BIAL, t. III, 1857). Il faut d'ailleurs laisser pour compte à cet auteur (p. 385. 
note 1) son affirmation que, la compagnie des Arbalétriers étant une institution 
toute plébéienne, son établissement pourrait bien ne dater que du milieu du 
XI Ile siècle, époque où le régime de la Cité devint démocratique. « (!j 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. \jZ 

toutefois, elle comptait davantage sur ses merce- 
naires. Elle en avait déjà pris à son service pendant sa 
guerre contre Adolphe de La Marck (i 324-1 328) (i), 
et, à partir de cette époque, elle ne renonça plus à 
un concours si apprécié. En retira-t-elle tout l'avan- 
tage qu'elle espérait? Il est permis d'en douter, quand 
on voit que, sur tous les champs de bataille où se 
décidèrent ses destinées, ce sont ses propres enfants 
qui ont porté le poids de la journée et conjuré ou 
subi le destin. On ne peut pas dire que les deux 
mesures dont il vient d'être parlé aient notablement 
modifié le régime militaire de la Cité. Il resta ce qu'il 
avait été au XI II'^ siècle : ce fut toujours la levée en 
masse de la population urbaine qui constitua le gros 
de l'armée liégeoise. 

Nous devons renoncer à connaître avec quelque 
précision l'équipement et l'armement des milices de 
la Cité. Une ville où l'industrie des métaux était si 
prospère ne devait guère être dépourvue d'armes, et 
il est certain qu'aux confins du XIV^ et du XV® siècle, 
l'artillerie liégeoise était à la hauteur des progrès de 
la balistique. On fabriquait dans la Cité diverses 
espèces de bouches à feu, telles que bombardes, ser- 
pentins et couleuvrines de toute grandeur, en même 
temps que Ton continuait d'employer les vieilles ma- 
chines et que même on en inventait de nouvelles (2). 

(0 V. ci-dessus, p. 33. 

(2) Si, au siège du château de Heinsberg en i38g, les Liégeois se plaignirent 
de n'avoir pas de machines {Zantfliet, col. 337), ^'^^^ prouve simplement qu'on 
n'avait pas jugé nécessaire de les emporter, non que la Cité en manquât à 
cette époque; le texte même du chroniqueur, lu avec attention, suggère cette 
interprétation : Quamobrem ortus est murmur populi dicentis locum esse 
muritum et hyemem instare nec adesse balistas, arietes et cetera bellica instru- 
menta quibus ipsum cxpugnare posseut. 



174 CHAPITRE XV. 

Les historiens liégeois nous parlent avec complai- 
sance du fameux Chat qui fut fabriqué en 1408 au 
siège de iMaestricht, mais ils oublient de nous en faire 
connaître le mécanisme. On serait tenté de croire, 
malgré tout, que ce matériel était insuffisant, à en 
juger d'après les étranges projectiles qui furent 
employés aux sièges d'Argenteau (1347) (0 ^t ^^ 
Bouillon (1406) (2). Mais on se tromperait. L'artillerie 
liégeoise n'était pas à dédaigner, puisqu'en une seule 
campagne elle permit à la Cité d'abattre les châteaux- 
forts de Clermont-sur-Meuse, de Hamal et d'Argen- 
teau. Le siège de ce dernier est instructif. Avant de 
recourir à l'expédient dont il vient d'être parlé, les 
Liégeois criblèrent le château de toute espèce de pro- 
jectiles : pierres lancées par des mangonneaux, fers 
rougis, métaux en fusion. Finalement, les mineurs 
liégeois, qui n'avaient pas leurs pareils pour les tra- 
vaux de terrassement, et qui avaient déjà fait leurs 
preuves au siège de Ruremonde en i3g8, creusèrent 
sous le château des galeries étançonnées par des 
poutres : ils mirent ensuhe le feu à ces dernières, et 
les murs croulèrent (3). 

C'est le budget de la guerre, s'il est permis de 
parler comme aujourd'hui, qui absorbait le gros des 
ressources de la Cité. D'une part, les frais d'achat 
d'un matériel considérable, la solde des mercenaires, 
l'entretien des portes et des murs et fossés, de l'autre, 
le déchet énorme que représentaient, pour les 
finances de la commune, les journées que les milices 
passaient aux champs et loin de leurs ateliers, fai- 

(1) Hocsem, p. 491, 

(2) Jean de Stavelot, p. 102. 

(3) Hocsem, pp. 491-492. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. \j5 

saicnt de la défense de la Cité le plus onéreux de 
tous les services publics. Il faut ajouter que c'était 
aussi celui sur lequel on lésinait le moins. A Liège, 
comme à Dinant, lorsqu'il s'agissait de choses mili- 
taires, on dépensait sans compter [i), et l'on s'endet- 
tait allègrement. 

I*ar contre, les autres services publics qui sont 
défrayés aujourd'hui par les caisses communales ne 
constituaient pas une lourde charge pour la Cité. 
L'instruction était exclusivement abandonnée à la 
sollicitude de l'PZglise, qui partageait encore, avec 
des particuliers généreux, le soin de la bienfaisance. 
L'hospice de Cornillon, qui appartenait à la Cité, et 
l'Aumône, qui était organisée par elle, ne la grevaient 
pas beaucoup, étant incessamment l'objet des libéra- 
lités des mourants. En outre, un grand nombre de 
travaux publics aujourd'hui très coûteux se faisaient 
encore par corvée. Si l'on cherche bien, on découvre 
que les dépenses ordinaires de la Cité consistaient, 
le budget de la guerre mis à part, dans le pavage des 
rues, dans l'entretien de quelques édifices publics 
comme la Violette, dans celui des fontaines commu- 
nales et enfin dans le payement des gages d'un cer- 
tain nombre d'agents communaux. 

L'extraordinaire, par contre, était bien autrement 
ruineux, et l'on peut dire que c'est lui qui, avec les 
dépenses militaires, a toujours causé le malaise dont 
souffraient les finances communales. Il faut y comp- 
ter tout d'abord la part d'intervention de la Cité dans 
les dépenses faites pour des objets intéressant toute la 
principauté, comme en 1227 l'acquisition de Saint- 

(1) Pirenne, Dinant, p. 62. 



176 CHAPITRE XV. 

lYond et en 1 238 le siège de Poil vache. Il faut y porter, 
en second lieu, les amendes infligées à la Cité après 
chacune de ses guerres avec le prince, même lors- 
qu'elle en sortait victorieuse comme en 1271 ou en 
iSoy. Venaient ensuite les procès soutenus devant 
diverses juridictions, notamment à Rome, avec les 
frais considérables du voyage des procureurs et les 
sommes employées à corrompre les juges ou leur 
entourage. Les joyeuses entrées et les réceptions des 
grands personnages nécessitaient à chaque instant des 
frais énormes pour vins d'honneur, cadeaux, déco- 
ration de la ville, fêtes et distributions. Les banquets 
et les repas de corps des principaux dignitaires de la 
Cité devenaient l'occasion d'incessants gaspillages. 
Et je ne sais s'il ne faut pas signaler une autre cause 
encore de la détresse financière : je veux dire le 
péculat, sur la fréquence et les proportions duquel il 
est impossible de nous prononcer. 

En regard de cet inquiétant état de dépenses, 
quelles sont les recettes dont disposait la Cité ? 

Nous essayerons de les énumérer. 

Il y avait d'abord le revenu des aisances commu- 
nales qui, on l'a vu, produisait en i33o une somme 
de 64 marcs, dont la (]ité devait abandonner la moi- 
tié au prince (1). 

Il y avait ensuite les droits d'étalage, de hallage, 
de chausséage et de tonlieu, dont le montant ne 
laissait pas d'être considérable. 

Il y avait en troisième lieu la part de la Cité dans 
le produit des amendes prononcées par le tribunal 
du Statut et par d'autres juridictions. 

(i) Bormans et Schoolmeesters, t. Ifl, p. 363. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 177 

II y avait enfin le droit d'entrée des nouveaux 
bourgeois. 

Tout cela réuni ne représentait qu'une minime 
partie des recettes communales. Le gros de celles-ci 
était demandé à l'impôt 

L'impôt était direct ou indirect. Nous ne savons 
pas grand chose du premier, qui n'est presque jamais 
mentionné dans nos sources, précisément parce qu'il 
ne devenait l'occasion d'aucun conflit avec le prince 
ni avec le Chapitre. Dès le XI'^ siècle, on le sait, il 
était levé de porte en porte par les échevins (i^ et, à 
diverses reprises au cours des temps, il fut pris sur le 
revenu, parfois des seuls riches. En règle générale, 
on peut dire qu'il était occasionnel et proportionnel, 
et qu'il ne fut presque jamais considéré que comme 
un expédient de circonstance. 

Le vrai impôt communal, à Liège comme ailleurs, 
c'était l'impôt indirect (2). 11 naquit avec les pre- 
mières dépenses que durent faire les villes, je veux 
dire celles qu'exigeaient leurs fortifications. Levé en 
général sur les objets de consommation et aussi sur 
toutes autres marchandises vendues, il constituait la 
principale ressource des administrations communales 
et représentait plus de la moi;ié de leurs recettes (2;. 
\ Dinant, dont l'histoire esl celle de Liège en petit, 
la proportion est bien autrement significative : les 
autres revenus réguliers de la ville ne formaient 
relativement à \i\ fermeté qu'environ i;i5 (3). Cela 

(1) V. t. I, p. 60, et cf. Sohm dans Co)trads Jalii-bi'.cJicr, 1880. p. 2Ù0, 
avec les réserves d'Espinas, p. 257. 

(2) Das Ungelt blieb stets die Haupteinnahmequelle der Stadte 

Aile ûbrigen Einnahmen waren geringer. Arnold, t. II, p. 258. 

(3) Pirenne, Dinant, p. 59. 



178 CHAPITRE XV. 

explique l'obstination avec laquelle la Cité ne cessait 
de revenir, malgré les protestations du Chapitre, 
malgré ses propres serments, à une source aussi 
lucrative : y renoncer, c'était en somme supprimer 
son budget des recettes ! 

Au surplus, de toutes les fermetés qui se levaient, 
celle du vin l'emportait de beaucoup sur toutes les 
autres. Le produit en égalait à lui seul le total de 
celles du pain, du grain et de H cervoise (1). Mais 
il ne suffisait que rarement à équilibrer les finances 
communales, et l'état chronique de celles-ci, c'était 
le déficit. On récourait donc à des expédients, qui 
étaient l'emprunt et la vente de rentes. Le premier 
était une opération assez malaisée, parce que les lois 
de l'Eglise défendaient le prêt à intérêt; c'est assez 
dire que les villes ne pouvaient emprunter qu'à leurs 
propres bourgeois, et encore à la condition de rendre 
le prêt obligatoire. C'est ainsi que nous voyons la 
Cité, en 1249, emprunter la somme de quatorze cents 
marcs liégeois à sept de ses patriciens et il n'est pas 
douteux, malgré le silence de l'acte, que ceux-ci 
n'aient eu la main forcée (2). 



(1) On en jugera par le tableau suivant, dont j'emprunte les éléments à 
Espinas, p. aS/^. 

Villes. Recette totale. Fermetés. Fermeté du vin. 



Douai (i3qi-92) 




24460 I. 


19652 1. 


102731. 


Bruges (i285) 




55ooo 


3oooo 




Gand (i Si 4-1 5) 




61000 


5 2000 


16000 


Ypres (i3o4-5) 




1 5ooo 


1 1460 


7000 


Dinant (XVe s.) 




1073 


1000 




Augsbourg (iSgi) 




1 1670 


56oo 


4257 


Mayence (1410-11) 




18000 


10000 




(2) Acte du 2 août .249, 


dans 


BSLL W, 


t. IX, p. 179. 


Voici le détail de la 


créance : 











LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. 179 

La vente de rentes était elle-même un emprunt 
déguisé, auquel on recourait pour prendre de l'argent 
à intérêt sans tomber sous le coup des interdictions 
de rp]glise contre l'usure. Elle consistait en ce que 
l'emprunteur, en échange d'une somme une fois 
versée, s'engageait à servir au prêteur une rente 
assise sur quelque bien foncier. Toutes les villes 
liégeoises ont recouru fréquemment à cet expédient 
et ont fini par porter un formidable fardeau de 
dettes. En 1340, Saint -Trond succombait sous le 
poids des rentes qu'elle avait à payer (1). A Dinant, 
il semble qu'au XV^ siècle tous les immeubles com- 
munaux aient ét^ grevés de redevances qui pesaient 
lourdement sur le budget (2). Liège ne s'est pas fait 
faute d'en user de même, à preuve une vente qu'elle 
fit en 1847 à son citain Ottebon de HeiTiricourt. Elle 
nous apprend dans l'acte que si elle a eu recours à 
cette mesure, c'est à cause des nombreuses dettes 
qu'elle avait contractées à l'occasion de sa récente 
guerre contre Englebert de La Marck, et des annuités 
en retard qu'elle devait payer au duc de Brabant, 
« desquelles dettes et damages, dit-elle, nos nepoyons 

Sept bourgeois réunis ont prêté ensemble la somme de 700 m. 

Conrad de Visé 200 

Jean Becheron 120 

Pierre Boveal - 80 

Gérard del Change 3oo 

1400 m. 
Nous voyons par la paix de Hansinelle (i3i4\ art. 11, le prince Adolphe 
de La Marck promettre aux Hutois de leur prêter sa justice comme sire 
« quand il la requierront, pour destraindre leurs bourgeois à faire prest, à 
payer taille » ou fermeteit, pour ad^ancer le paiement des premiers quatre 
mille livres » que nous doibvent. » Bormans, Ordonnances, t. I, p. i5i. 
Cf., encore l'art. 17, p. i52. 

(1) Chron. S. Trud. Contin., III, p. 278. 

(2) Pirenne, Dînant, p. 60. 



l8o CHAPITRE XV. 

» boinement issir sens vendre alcons biens et rentes 
» de nostre Citeit » (i). Au surplus, comme c'était 
à leurs bourgeois le plus souvent que les villes ven- 
daient des rentes, l'achat n'était pas moins obligatoire 
que le prêt, et il y a tout lieu de croire qu'Ottebon 
de Hemricourt est devenu le bienfaiteur de la Cité 
malgré lui (2). 

Emprunter de l'argent ou vendre des rentes, c'était 
grever l'avenir pour soulager le présent, car, ainsi 
qu'on l'a vu, ce n'est pas pour faire servir les capi- 
taux empruntés à des entreprises productives que 
l'on faisait ces opérations. On n'empruntait guère 
que pour payer les dettes les plus criantes, pour 
boucher des trous, sans se demander si l'on n'en 
ouvrait pas ailleurs de plus dangereux. 

La recette de la Cité était confiée à quatre rece- 
veurs qui portaient le nom de rentiers et qu'on appe- 
lait indifféremment les Quatre de la Cité (iSyS) ou 
les Quatre de la Violette (1425); ils étaient élus 
annuellement avec les maîtres et les jurés (3). Ils 
percevaient tous les revenus de la Cité, à l'exception 
de la seule fermeté, qui était levée par la cour des 
fermeteurs. Il parait d'ailleurs que, comme dans la 

(1) Cartulaire des Chartreux de Liège, fol. 46, aux Archives de l'Etat 
à Liège. 

(2) A Douai « les riches bourgeois avaient le devoir ou mieux l'obligation 
de prêter de l'argent sans intérêt à leur commune. » Espinas, pp. 148 et Soy. 
— A Mons, en 1344, le comte Guillaume de Hainaut autorise la ville à forcer 
ses bourgeois aisés d'acheter les rentes qu'elle met en vente. V. Devillers, 
Cartulaire des Comtes de Rainant, t. I, p. 235. — A Dinant, en 1465, cent 
cinq des bourgeois les plus riches, nominativement désignés, furent obligés 
de prêter à la ville des sommes variant entre un et quinze florins du Rhin. 
Pirenne, Dinant, p. 61. 

(3) V. l'acte du Palais de 1378, dans Gobert, t. I, p. 481, la Paix de Ton- 
gres (,i4o3) et les Statuts de 1408, p. 72. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIEGE. i8r 

plupart des villes, les revenus de Liège étaient affer- 
més (i), mais nous devons nous borner à le supposer, 
car aucune partie de l'histoire liégeoise n'est plus 
effacée que celle qui concerne son administration 
financière. 

Nous en savons assez toutefois pour être autorisés 
à conclure que la situation financière de la Cité ne 
fut jamais brillante, et qu'elle se débattit d'ordinaire 
contre la gêne. L'insuffisance des moyens auxquels 
elle avait recours pour équilibrer ses recettes et ses 
dépenses et, s'il est permis de le dire, l'inaptitude de 
ses élus à boucler un budget se trahissent à toutes les 
pages de son histoire : elles expliquent aussi l'étran- 
geté de son attitude dans la question des monnaies 
en 1847 où, acculée à la faillite, elle imagina un 
expédient qui fait peu d'honneur à sa probité (2). 

Telles sont les maigres données qu'il a été possible 
de réunir, à force de patientes recherches, sur le 
fonctionnement du Conseil et sur le gouvernement 
de la Cité par ses élus. Mais ce ne sont pas les élus 
qui constituent la suprême autorité de la Cité. Les 
maîtres, le Conseil et tout l'ensemble des commis- 
sions et des agents qui relèvent d'eux n'ont qu'un 
pouvoir délégué : ils ne sont que les mandataires 
des bourgeois, qui sont les véritables maîtres de 
Liège. C'est 1' « université » des citains qui décide 

(i) « L'affermage est le mode le plus général de perception des assises. » 
Espinas, p. 255, note i. A Dinant, « les recettes n'étaient pas directement 
perçues par la ville; on les affermait au plus offrant ». Pirenne, Dinant. p. 58. 
A Namur, « la ferme des impôts était mise à prix, chaque année, le second 
dimanche qui suit la Toussaint, après avoir été criée au Perron et dans 
d'autres endroits de la ville ». Bormans, Cartidaire de Xa^ni'y, t. I, Introduc- 
tion, p. CL. 

(2) V. ci-dessus, p. 80. 



l82 CHAPITRE XV. 

souverainement dans tontes les questions importantes, 
et le gouvernement direct par le peuple est à la base 
de la constitution communale. Il faut en faire la 
remarque, parce qu'on pourrait aisément s'y trom- 
per : cette forme de gouvernement n'est pas une 
innovation de la démocratie. Nous la rencontrons 
dans toutes les villes de l'Empire pendant leur phase 
aristocratique (i), et nous l'avons rencontrée à Liège 
pendant les années i253 et 1276 (2). La démocratie 
liégeoise n'a donc fait qu'emprunter au patriciat 
l'institution dont il s'agit; seulement, elle l'a singu- 
lièrement développée en appelant tous les bourgeois 
à l'assemblée et en la réunissant à toute occasion. 

L'assemblée générale de la Cité se tenait ordinai- 
rement dans la cour intérieure du Palais du prince- 
évêque (3). Elle-même s'appelait le Palais; la réunir, 
c'était a mettre le Palais ensemble ». Depuis i3i2, 
elle était devenue une des manifestations régulières 
de la vie publique. En vain la réaction conservatrice 
de i33o avait décidé que les maîtres seuls avaient le 
droit de la convoquer, et seulement pour trois objets 
nettement déterminés (4) : cette frêle barrière mise à 
l'omnipotence de la volonté populaire avait été em- 
portée dès 1343, et la Lettre de Saint- Jacques avait 
proclamé que les maîtres mettront a toutes les gen^ 
» de la dicte universiteit ensemble toutes fois quils en 

(1) Ainsi à Strasbourg i26'->, à Worms 1277, à Fribourg 1248, à Cologne 
1347, à Eisenach 1283, à Bàle 1262, à Hambourg 1280, à Munster 1257, à 
Augsbourg 1284, à Magdebourg i3o4, à Stendal i345, à Lucarne 1348. Voir 
Maurer, t HI, pp. 204-206 et cf. Pirenne, Dînant, p. 4g. 

Dans les communes italiennes, l'assemblée générale existe aussi et porte le 
nom de Parlement. 

(2) V. ci-dessus, t. I, pp. 1.54 et 227. 

(3) Sur d'autres lieux de réunion, v. Fisen, II, p. 4. 

(4) V. ci-dessus, p. 3g. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE ))E LIÈGE, i83 

» seront requis, arnoius pour cas touchant le pays ou 
» alcun membre du pays, ou si on menait aucune 
» personne hors loy » (i). Il \'a de soi que la restric- 
tion formulée par.ces dernières paroles était illusoire : 
toute question qu'il pouvait plaire à un métier de 
porter devant l'assemblée générale étant nécessaire- 
ment considérée par lui comme « touchante le pays». 
Aussi voyons-nous que le Palais s'occupe des objets 
les plus divers; nous en avons déjà eu la preuve, 
et la suite de cette histoire nous le montrera d'une 
manière surabondante. 

Il faut d'ailleurs se garder de prendre le Palais 
pour une assemblée délibérante. Les Liégeois avaient 
évité le danger de ces réunions tumultuaires où la 
majorité était formée au hasard des présences, et où 
le vote émis ne pouvait que bien rarement passer 
pour l'expression de la volonté publique. Le Palais 
se réunissait simplement pour prendre connaissance 
des questions soumises au vote, et pour entendre 
les avis des orateurs. Quand le maître qui l'avait 
convoqué avait exposé l'objet, il prononçait la for- 
mule sacramentelle : « Allez vous consulter », et 
alors les divers métiers se réunissaient séparément, 
chacun dans sa « chambre » (2). Là commençait la 
vraie délibération, là aussi avait lieu le scrutin. La 
majorité des suffrages déterminait le vote de chaque 
métier. Quand une résolution avait été adoptée par 
la majorité des métiers, elle avait force de loi et elle 
était proclamée au Perron comme la volonté collec- 
tive de la Cité. C'est donc, en dernière analyse, dans 

(1) Bormans, Ordonnances, t, I, p. 249. 

(2) II en était déjà ainsi en 1829; v. l'art, 47 des Statuts de cette année, 
dans Bcrmans, Ordomiances , t. I, p. 188. 



184 CHAPITRE XV. 

les assemblées des trente-deux métiers que se déci- 
daient toutes les questions (1). Et il importe, pour 
bien comprendre le fonctionnement de la vie com- 
munale, de se rendre compte de l'organisation et du 
rôle politique des métiers. 

On l'a déjà vu, les métiers apparaissent assez tard 
dans l'histoire de la Cité; c'est seulement dans la 
seconde moitié du XIII^ siècle qu'ils y donnent signe 
de vie (2). Cela ne veut pas dire qu'ils ne soient pas 
plus anciens : nous en rencontrons déjà à Saint- 
Trond en 1287 et à Dinant en i255, et il est peu 
probable que la capitale de la principauté se soit 
laissé devancer par les bonnes villes dans l'organi- 
sation des groupements professionnels (3). Mais 

(i) Sur un régime semblable à Dinant, v. Pirenne, o. c. pp. 49-51. 

(2) Tout ce que Jean d'Ouiremeuse et, à sa suite, les historiens modernes 
racontent sur le rôle des métiers dès le milieu du XI I« siècle, sur la part 
qu'ils prirent au siège de Bouillon et à la bataille de Steppes, et sur Torga- 
nisation que leur aurait donnée Henri De Paire de Chênée (personnage fictif) 
est un tissu de fables. 

(3) Depuis que ces lignes sont écrites, le P. Nimal a publié d'après un 
manuscrit du XV^ siècle, dans les Annahs de la Sociéié archéologique de 
Nivelles, t. IX (îqoS), la traduction flamande du règlement donné aux 
béguines par Robert de Thourotte, prince-évêque de Liège (1239-1246). Voici 
ce qu'on lit dans le préambule de cet acte : « Ende daer omme want van 
» ghewoenten die coepluden, lakemekeren, beckeren, vuederen, volleren,we- 
)) veren en andere menigherhande ambachten ons gestichs hebben en plaghen 
» te kusene en te setten bon meester cappeteijne oft principale hare ambach- 
» ten, soe willen wij dat soe voer drie oft meer beghinen sijn in eenèn huijse 
)) vergadert dat sij hebben een principale meestersse. w Ces paroles sont 
claires. Les métiers du pays de Liège élisent dès la première moitié du 
XI Ile siècle leurs chefs, et ces chefs ont une autorité sérieuse puisque le 
prince-évêque la compare à celle des supérieures des béguines. Il semble 
d'ailleurs que cette autorité soit reconnue par le prince-évêque, qui, autre- 
ment, se garderait bien de la citer en exemple. Seulement, le règlement 
attribué à Robert de Thourotte et qui manque dans les régestes de ce prélat 
publiés par Monseigneur Schoolmeesters [BSAHL, t. XV, 1907), est-il bien 
authentique? Je n'ai pas le temps d'examiner cette question, qui surgit à la 
dernière heure et au mcment où je corrige les épreuves de ce chapitre à 
Rome, c'est-à-dire sans pouvoir recourir aux archives de Liège. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. i85 

ceux-ci ne jouèrent aucun rôle politique avant la fin 
du XII h' siècle. Lorsqu'en i3o3 ils conquirent la 
parité au Conseil, ils avaient atteint le chiffre de 
vingt (i), mais ils le dépassèrent rapidement, car dès 
i3i3 nous les trouvons au nombre de vingt-cinq (2), 
et le mouvement démocratique du XIV*-' siècle accé- 
léra la création de nouveaux groupes. L'acte du 
23 juin i33o, connu sous le nom de Paix de Geneffe, 
autorisa chaque métier à se constituer en frairie sous 
l'approbation du prince et de la Cité (3); cet acte 
peut être considéré comme la charte organique des 
métiers. Un demi-siècle après, en i386, ils étaient 
au nombre de trente-deux, et ce chitfre resta im- 
muable parce qu'il déterminait celui des conseillers 
de Id Cité : toute création ou suppression de métier 
eût entraîné un remaniement du régime électoral (4). 
C'est ainsi qu'à Liège, comme dans toutes les villes 
du moyen âge, les groupements professionnels ont 
suivi une marche inverse de celle des collèges ou- 
vriers du monde romain, dont des théories surannées 
ont longtemps prétendu les faire descendre. Ceux-ci, 
libres à l'origine, ont peu à peu vu s'appesantir sur 
eux la main de l'État, qui les a enfermés comme des 



(i) Ce chiffre se déduit de l'acte du 24 juillet i3o3, rappelant que Jean de 
Bar, mambour de la principauté, avait accordé que le Conseil de la Cité se 
composât de quarante membres, dont vingt élus par les métiers et vingt par 
les patriciens. Il ne semble pas douteu.\ que le chiffre des élus de la première 
catégorie ait correspondu à celui des métiers eux-mêmes. (Bormans et 
Schoolmeesters, t. III, p. 35.) 

(2) L'art. lo de la Paix d'Angleur (Bormans, 07'ilonnancci, t. I, p. 143) 
dit que les patriciens qui rentreront dans la Cité « ne seront point du conselhe 
de la ville, s'ilh ne vuelent estre du mestier ou de leur XXV ». Ce passage, 
qui semble altéré, laisse bien entrevoir qu'il y avait alors 25 métiers. 

(3) V. ci-dessus, p. 38. 

(4) V. Poncelet, p. 16: cf. Goetstouwers, Les mtUicrs di' ycDiixr, p. 7. 



l86 CHAPITRE XV. 

esclaves dans l'hérédité obligatoire de la profession (i). 
Ceux-là, au contraire, partis du servage où ils se sont 
rencontrés avec les ouvriers du monde romain, se 
sont élevés graduellement à la liberté, puis à la puis- 
sance, et sont devenus finalement les maîtres de leur 
Cité. Instrument d'esclavage et de mort dans l'anti- 
quité, la corporation ouvrière était devenue, au 
moyen âge, une source de vie et de progrès. 

Envisagés au point de Vue politique, les métiers 
nous apparaissent comme des communes en minia- 
ture. C'étaient de petites républiques reproduisant, 
dans des proportions réduites, l'image de la ville 
dont ils faisaient partie. Ils étaient les fils : elle était 
la mère. Ils s'appelaient les « bons métiers », comme 
elle s'appelait « la bonne ville ». C'est elle qui leur 
donnait leur existence légale en les autorisant à se 
constituer, et ils se constituaient sur elle. Comme elle, 
ils avaient à leur tête deux maîtres, qui prenaient le 
titre de gouverneurs, et leurs jurés, constituant le 
conseil du métier. Comme le Conseil communal, le 
conseil du métier était assisté d'un personnel inférieur 
contenant le clerc, les rewards, le porte-bannière et le 
varlet. Comme la commune, ils avaient leurs élections 
annuelles le 25 juillet, avec les mêmes abus qui les 
forcèrent à écrire, eux aussi, leur Lettre aux offices 
pour prohiber les brigues électorales (2). Comme 
elle, ils se réunissaient en assemblées générales où 
l'on traitait des intérêts communs, et où, comme au 
Conseil, le secret des délibérations était obligatoire, 

(1) Cf. Waltzing, Etude sur les corporations j)rofe.ssionnelles chez les 
Romains ( \1emoires couronnés de V Académie royale de Belgique), t. 5o, 1896. 

(2) Par exemple les tanneurs en 1421 et en 1427. V. Bormans, Tanneurs, 
pp. 286 et 3oo. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 187 

« a (fin que toutes personnes puissent doresen avant 
» dyre segurénient leur sieulte sur ledit mestier sans y 
■>■> estre raporteit ne reveleit aultre part » (i). Comme 
la commune, ils étaient tourmentés par des querelles 
intestines et il les soumettaient à des arbitrages (2). 
Comme elle toujours, ils possédaient les emblèmes de 
leur vie corporative : leur sceau, leurs uniformes (3), 
leurs armoiries, armes parlantes qui consistaient 
dans les insicnes du métier lièrement exhibés, comme 
des meubles héraldiques, sur champ de gueules (4). 
Ce n'est pas tout. La ressemblance entre la mère 
et les fils s'avère encore dans l'analogie de leur évo- 
lution politique. Née sous la tutelle du prince et de 
l'échevinage, la Cité s'est graduellement émancipée 
de l'une et de l'autre, elle a conquis le libre choix 
des membres de son Conseil et la libre gestion de 
ses intérêts. Nés sous la tutelle de la Cité, les métiers 
ont, eux aussi, conquis de haute lutte le droit de choi- 
sir leurs mandataires. Ceux-ci, primitivement, étaient 
élus par l'échevinage sur une liste double présentée 
par eux (5). Mais la Lettre de Saint-Jacques, en i343, 
proclama la liberté de leur choix, et donna aux 
gouverneurs le droit d'assembler le métier chaque 
fois qu'ils le jugeraient convenable (6). 

(1) Chartres et privilèges des bons métiers de Uègr, t. I, pp. sy-jo. 
Cf. Bormans, Drapiers, p. 42; Halkin, Vignerons^ p. 16. Détail piquant : 
en 1440 et en i45o, des tanneurs furent condamnés parce que leurs femmes 
avaient divulgué les secrets du méiier. 

(2) Par exemple celui du curé de Saint-Pholien, en 1427, pour les tanneurs, 
Bormans, Taniieurs, p. 187. 

(J) Par exemple les tunneurs. Bormans, TaiDiei'.rs, pp. 9S et 307. 

(4) Seuls, les tanneurs et les drapiers ont pour armes une aigle bicéphale. 
On criait « à l'aigle! » (v. ci-dessus, p. 117), quand on voul.iit attaquer le 
métier. Sur l'origine de ces armes, v. Bormans, Tantieurs, p. ig5. 

(5) Bormans, Tanneurs, p. Sg. 

(6) Boimans, Ordonnances, t. I, p. 24g, art. 4 et 5. 



l88 CHAPITRE XV. 

Entre ces trente -deux groupes professionnels on 
avait partagé la direction des destinées de la Cité. 
C'étaient autant de corps souverains tenant dans leurs 
mains chacun sa part du pouvoir, et investis du droit 
de choisir, dans la mesure d'un trente-deuxième, tous 
les officiers de la Cité, depuis les deux maîtres et les 
jurés jusqu'aux plus humbles agents. Ceux-ci étaient 
pris à tour de rôle dans chaque métier; un roulement 
déterminait l'ordre dans lequel chacun d'eux four- 
nissait les rentiers, les six de la foire, les dix de la 
halle, les quatre de Cornillon et ainsi de suite. Au- 
cune parcelle de droit politique ne subsistait pour un 
citain de Liège en dehors des trente-deux métiers. 
Les patriciens et les gens voués aux professions libé- 
rales devaient s'y faire inscrire, s'ils voulaient jouir 
de la plénitude de leur qualité de citains. 

Les trente-deux métiers avaient tous la même repré- 
sentation au Conseil communal et le même droit de 
vote dans les affaires soumises au Palais. Peu im- 
portent les différences énormes qui pouvaient subsister 
entre eux au point de vue de leur importance sociale 
ou numérique. Celui des orfèvres, qui comprend des 
artistes, est sur le même rang que celui des portefaix, 
et les bouilleurs, qui sont au nombre de 1600 à 2000, 
ne pèsent pas plus dans les balances du suffrage que 
les brasseurs, qui sont trente-six (1). On ne tient 
compte que des corps organisés, non des individus; 
c'est une réunion de corporations et non une réunion 
de bourgeois qui constitue la Cité. Le principe du 
droit électoral de Liège est aux antipodes de celui de 
certains partis d'aujourd'hui : celui-ci compte les 

(1) C'est du moins leur chiffre en 1298; v. Leodium, 1908, pp. 92-93. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 189 

personnes, celui-là les grcmpes; aujourd'hui on dit : 
un homme, une voix; alors on disait : un métier, 
une voix ! 

Cette absolue égalité des groupes professionnels est 
le trait le plus caractéristique de la Cité de Liège dans 
la famille des communes du moyen-âge. Ailleurs, on 
tiendra compte, dans le classement politique, de 
certaines inégalités naturelles, et on imaginera des 
combinaisons qui refléteront ces différences. On 
créera, par exemple, une espèce de représentation 
proportionnelle graduée sur l'importance des divers 
groupes, ou bien on réunira divers groupes de métiers 
en nations et l'égalité n'existera qu'entre celles-ci (i). 
Ou bien encore, on recourra concurremment à deux 
organismes politiques siégeant ensemble au Conseil, 
et dont l'un est composé d'après le nombre absolu 
des individus et l'autre par les groupes égaux. iMais la 
démocratie liégeoise ignore tous ces tempéraments et 
toutes ces transactions, et ne connaît que les solutions 
radicales. Elle n'accorde pas plus au nombre qu'à la 
naissance, à la richesse et au talent; elle s'en tient à 
ses trente-deux organismes, dont le chiftVe est fixé une 
fois pour toutes, et sur lesquels elle fait reposer tout 
l'édifice politique de la Cité. Il n'est rien par quoi elle 
se distingue davantage de certaines démocraties mo- 
dernes, chez lesquelles le culte idolàtrique du nombre 
reste l'héritage du césarisme antique. Elle n'accorde 
pas de droit à l'individu qui n'est pas syndiqué, 
comme on dirait aujourd'hui, et elle exclut de ses 
groupements professionnels quantité de gens tels que 
les excommuniés, les enfants naturels et tous ceux 

(1) \'an der Kindere, Le sièrle des Artevelde, nouvelle édition, p. iDO. 
Cf. Firenne, Histoire de Belgique, t. II, pp. 52-53. 



igo CHAPITRE XV. 

qui ne sont pas capables de payer les droits d'entrée. 
Des restrictions aussi considérables ne permettent pas 
de considérer la démocratie liégeoise comme repo- 
sant sur le sutiYage universel ; il serait plus faux encore, 
d'autre part, de considérer son corps électoral comme 
un corps de censitaires. 

La passion égalitaire qui s'affirme dans les rela- 
tions des métiers entre eux éclate aussi dans la vie 
interne de chacun de ceux-ci. L'égalité y est absolue 
entre tous les membres. Les patrons y sont sur le 
même pied que les compagnons. Le seul métier qui 
ait essayé de réagir contre ce régime est celui des 
drapiers, qui se distingua toujours par ses tendances 
aristocratiques : il vota et fit confirmer par le prince, 
en i35o, l'interdiction du droit de vote des compa- 
gnons (i). Cette tentative de réaction resta d'ailleurs 
isolée, car on ne peut pas qualifier de la même 
manière certaines dispositions de la Lettre de com- 
mun profit de iSyo pour limiter l'accession des 
étrangers, ni non plus celles de 1402 et de 1408 qui 
refusent le droit de vote aux alforains, aux apprentis 
et aux enfants non majeurs des maîtres (2). Mais ces 
mesures restrictives, si légitimes qu'elles soient d'ail- 
leurs, ne prouvent-elles pas la puissance du courant 
qu'elles veulent faire remonter? 

Le régime qui vient d'être exposé a été apprécié 
par un contemporain. Jacques d'Hemricourt n'est 
pas le premier venu : c'est un patriote ardemment 
dévoué à la Cité, « à laquelle, dit-il, ju ay très ardante 
affection, comme II enjen a la mamelle de sa mère à 

(1) V. cet acte à l'Appendice, 

(2) Lettre des Douze (1402) voir à l'Appendice; Lettre des Huit, du 28 oc- 
tobre 1403, dans Raikem et Polain, t. II, p. i25, art. 18. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. lyl 

cause de sa nureture » ( i ). Si ses attaches patriciennes 
ne nous garantissent pas de sa part une absolue 
impartialité quand il s'agit de juger le gouvernement 
populaire, en revanche, son honnêteté, sa perspica- 
cité, et si l'on peut dire ainsi, son expérience profes- 
sionnelle donnent à son jugement une autorité qui 
n'est pas à dédaigner. Or, ce clerc des échevins de 
Liège dénonce « le mavais et indiscreit régiment de! 

Citeit de Liège, laquelle Citeit est case de 

tous les mais ai^enus en pays à mon temps » (2). Que 
si vous lui demandez en quoi consiste ce « mavais et 
indiscreit régiment » il va s'expliquer et formuler 
quatre griefs. Il trouve que le Conseil, avec ses deux 
cents membres, est trop nombreux, et que vingt 
conseillers feraient bien meilleure besogne que deux 
cents, (c car multitude engendre confusion ». Il se 
plaint du radicalisme égalitaire qui attribue la même 
puissance électorale et la même représentation dans 
le Conseil aux petits métiers qu'aux grands, bien 
qu'ils soient loin d'être égaux dans les travaux de la 
paix et sur les champs de bataille (i). A l'exemple 
des drapiers de i35o, il n'admet pas que dans les 
réunions de métiers et dans les assemblées générales 
du peuple, les valets ou compagnons aient le même 
droit de vote que les patrons et les chefs d'hôtel (3). 
Enfin, il proteste contre l'habitude que la Cité garde, 

(1) Patron del Temporaliteit, p. 264. 

(2) Le même o. c, p. 203. 

(3) « Ly garçons servans et ly apprendiches ont aultretant de voix en la 
syete faisant comme ont ly maistre et ly chietïs d'osteit. » Le même, o. c, 
p. 2G4. Ces garçons ne sont autres que les compagnons ou les ouvriers, et je 
ne puis pas accorder à M. Bormans, Tanneurs, p. 237, que Hemricourt 
entend parler ici des quelques domestiques au service du métier : ceux-ci 
étaient une quantité négligeable; les compagnons, au contraire, formaient la 
majorité du métier et disposaient de son vote. 



192 CHAPITRE XV. 

malgré les interdictions de la Lettre de Saint-Jacques, 
de créer des multitudes de bourgeois afforains et il 
blâme ces « ignorans borgois citains qui sèment 
pierres précieu{es entre porchaui quant ilh font les 
borgeois afforaifis aussy frans ou plus qu'il ne soyent 'à 
eau{ meismes » (1). 

Les critiques de Jacques d'Hemricourt n'atteignent 
pas le vif du régime liégeois. Ce n'est ni le chiffre 
exagéré des membres du Conseil, ni l'égalité des 
grands 2t des petits métiers, ni l'égalité des patrons 
et des ouvriers, ni la multiplication des bourgeois 
afforains qu'on peut reprocher légitimement à la 
démocratie liégeoise : c'étaient là des traits communs 
à toute démocratie communale, et on ne voit pas 
bien en quoi ils auraient pu empêcher la commune 
de Liège de prospérer et de se développer en paix. 

Pour se rendre compte par lui-même de la valeur 
du régime, il faudrait que le lecteur pût. au mépris 
du statut qui le défendait, suivre l'un des métiers de 
Liège au moment où, sortant de l'assemblée générale 
du Palais, il se retirait dans sa « chambre » pour 
« se consulter », comme le lui demandaient les maî- 
tres de la Cité. Voici, sous la présidence des gouver- 
neurs, tous les membres du métier réuni. Ils sont 
assis par ordre de dignité et d'âge : d'abord les offi- 
ciers de la corporation, puis les officiers sortis de 
charge, puis les vieillards, enfin les maîtres et les 
compagnons (2). Il faudrait assister aux délibérations 
de ces braves gens, entassés dans un local exigu et 
surchauffé, à qui l'on soumet, pour qu'ils les résol- 

(1) Patron, p. 264. 

(2) Bormans, Tanneurs, p. 14g, analysant une pièce justificative VHI qui 
n'est pas reproduite dans l'appendice de son mémoire. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. igS 

vent, les problèmes les plus délicats de la vie publi- 
que. De la solution qu'ils leur donneront dépendra 
l'avenir de la Cité : la paix ou la guerre, l'ordre ou 
l'anarchie, le bonheur ou le malheur des Liégeois 
sortiront de leurs délibérations. Ont-ils ce qu'il faut 
pour traiter utilement de ces intérêts ? 

A cette question, il faut répondre sans hésiter par 
une négation catégorique. Le gouvernement direct 
par le peuple, qui transforme l'électeur en législa- 
teur, n'est possible que dans certains milieux très 
homogènes et dans certaines circonstances très spé- 
ciales; partout ailleurs, il sera toujours le gouverne- 
ment de l'incapacité. Autre chose est d'accorder au 
peuple, par la voie du refevendiwi, un certain droit 
de veto à l'endroit d'initiatives trop hardies ou trop 
prématurées pour avoir une vraie valeur pratique, 
autre chose est de remettre le gouvernail à une mul- 
titude qui n'en connaît pas le maniement et qui ignore, 
avec les dangers de la route, l'art de les éviter. 

Des groupes constitués exclusivement en vue de 
certains intérêts professionnels étaient des organismes 
excellents lorsqu'il s'agissait de débattre les questions 
qui relevaient d'eux, mais ils n'avaient ni l'expé- 
rience, ni le talent, ni les dispositions d'esprit 
requises pour délibérer sur les grands intérêts natio- 
naux, et sur les problèmes souvent abstrus et com- 
plexes que soulevait la vie politique. Fallait-il s'at- 
tendre à rencontrer la calme et sereine autorité de 
la raison dans ces milieux d'ordinaire surchauttés, 
où c'était la passion qui parlait et l'entraînement qui 
décidait, où la faconde du tribun faisait taire la 
sagesse du vieillard, où, pour être écouté et applaudi, 

II i3 



194 CHAPITRE XV. 

il suffisait de tenir à son auditoire le langage qu'il 
aimait d'entendre ? De tels débats ce qui sortait 
d'ordinaire, c'étaient les résolutions les plus extrêmes, 
celles qui étaient filles de la colère ou du préjugé, et 
qui aboutissaient à toutes les aventures, à toutes les 
catastrophes. 

Comment, par exemple, s'y prit-on, en iSgy, pour 
entraîner les Liégeois, malgré leur prince, dans une 
guerre contre la Gueldre où ils n'avaient aucun 
intérêt, et qui ne devait profiter qu'au Brabant ? 
L'histoire est trop instructive pour n'être pas racontée 
ici. Renaud de Schoonvorst, agent de la duchesse, 
vint à Liège; il s'y fit recevoir dans le métier des 
bouchers, qui fut toujours l'un des plus remuants, et 
l'on vit ce fier seigneur, debout en manches de che- 
mise derrière l'étal qu'il occupait à la mangonie du 
Marché, découper la viande et servir le client (i). Il 
est probable que les gens d'expérience devinèrent où 
il voulait en venir avec cette comédie et se moquèrent 
du chevalier-boucher, mais les masses, flattées et 
touchées de cette manière de se mettre à leur niveau, 
firent à l'agent brabançon une popularité sans bornes; 
aussi put-il mener rapidement son entreprise à bonne 
fin. 

Mais la démocratie de Liège ne se laissait pas seu- 
lement prendre aux flatteries; elle n'était pas moins 
accessible à la corruption. L'unanimité des plaintes 
et la précision des témoignages ne permettent pas le 
moindre doute à ce sujet. 

« J'ai souvent vu à Liège, écrit le chanoine Levold 
» de Northof, les ambitieux et les hommes avides 

(i) Zantfliet, col. 847. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. \g5 

» de lucre acheter les offices de la Cité à prix d'ar- 
» gent. Parfois, quand ils ne possédaient pas eux- 
» mêmes la somme nécessaire, ils l'empruntaient à 
» leurs amis avec promesse d'une part dans leurs 
» bénéfices futurs, ou ils s'adressaient à des usu- 
» riers » (i). Une génération plus tard, les choses en 
sont toujours au même point. Les électeurs, dit un 
autre témoin, font un véritable trafic des offices de 
maîtres, de jurés et de gouverneurs : au mépris de 
leurs serments, ils les vendent pour de l'argent, 
« dont la noble Ci tel t de Liège est si fausement gou- 
vernée que nul n'y peut avoir droit s'ilh ne donne 
argent » (2). Un troisième fait entendre les mêmes 
plaintes : les maîtres et les inétiers de la Cité, dit-il, 
se font payer pour créer des bourgeois afforains « et 
soy laissent ly plus grande partie des offichiens cor- 
rompre pour argent » (3). Un quatrième atteste qu'au 
début du XV^ siècle la Cité souffre toujours de la 
même plaie (4). Et enfin la Cité reconnaît elle-même, 
dans un document officiel, que, grâce à ces abus, 
elle « at esteit diffamée et oy ut petite renommée »(5). 
Après cela, que nos chroniqueurs ne nous aient 
relaté aucun des faits de corruption qu'indiquent de 
tels témoignages, cela n'a rien d'étonnant : l'abus 

(i) Levold de Northof, p, 878 : Quam damnosum autem sit vobis et vestris 
subditis officia pro pecuniâ obligare, exemplum recipere poteritis ex his quae 
narro, videlicet quae inter Leodienses saepius vidi et compertus sum, quo- 
modo hi qui lucra immoderata sectantur et captant quaerunt et procurant ut 
in officiis ponantur mediante pecuniâ. Et si quando a se ipsis pecuniam 
tantam quae ad hoc sufficiat non habent, a suis amicis qui libenter vellent 
lucri participes esse sub mutuo recipiunt, vel sub usurâ conquirunt. 

(2) Jean d'Outremeuse. t. V, p. 270. 

(3) Hemricourt, Ly patron del Temporaliteit, p. 264. 

(4) Relatio schismalïs, p. 20. 

(5) Lettres des Douze, à l'Appendice. 



196 CHAPITRE XV. 

quotidien cesse bientôt d'étonner, et, au surplus, la 
corruption électorale échappe d'ordinaire aux regards. 
Le seul homme que nous voyons condamner pour 
manœuvres de ce genre ne peut pas être compté 
parmi les plus redoutables corrupteurs : c'est Ger- 
lache de Montjardin, dont le fils était candidat à la 
mambournie en 1889. Comme on était en carême, 
le père imagina de distribuer des quartiers de cabil- 
laud dans les cabarets où se réunissaient les électeurs, 
et fut condamné de ce chef à un bannissement de 
dix ans (1). 

La corruption des élus était incontestablement plus 
grave que celle des électeurs, et non moins fréquente. 
Les mandataires de la démocratie n'ont rien à envier 
aux échevins qu'ils ont fait condamner pour concus- 
sion. Eux-mêmes trafiquent sans scrupule de l'in- 
fluence qu'ils doivent à leurs fonctions, car, dit avec 
une mordante ironie un contemporain, « ilh les 
copient reprendre ce qu'ilh ont despendut en acqué- 
rant les offiches et ensi reboivent ilh cheaux qui les 
ont huit » (2). 

C'est à prix d'argent que la population de Saint- 
Trond s'est procuré leur appui contre son abbé, 
dans sa lutte pour obtenir une commune (3). En 
1396, Renier de Juprelle et Jean Mathias, chargés 
d'empêcher l'exportation du blé pendant une cherté, 
se laissent corrompre par les spéculateurs (4). En 
1396, Renaud de Schoonvorst, que l'on a vu jongler 

(1) Zantfliet, col. 336. 

(2) Jean d'Outremeuse, t. V, p, 270, 

(3) Chron. S. Trud. Contm. III, p. 32g. 

(4) Zantfliet, col 346 : Hi cum, receptâ pecuniâ, permisissent hoc mandatum 
infringi, et super hoc fuissent accusati. communi decreto vulgi proscripti sunt 
cum aliis quatuor complicibus suis, quibus idem fueraf negotium commissum. 



LA CONSTITUTION COMMUNALE DE LIÈGE. 197 

derrière un étal de boucher pour éblouir la foule, 
acheta littéralement tout le Conseil, y compris les 
deux maîtres (i). L'un de ceux-ci périt par accident 
au retour de l'expédition : on trouva dans son sac 
l'or français que lui avait versé Schoonvorst (2). On 
lui donna pour successeur Piron le Robeur, qui avait 
déjà exercé la maîtrise en i383 et en iSgS, mais il n'a- 
cheva pas son terme : en juin 1898, il fut destitué avec 
son collègue Baudouin de La Roche pour faits de 
concussion (3). Combien ne dut-il pas y avoir d'autres 
coupables qui, eux, parvinrent à échapper à la vin- 
dicte publique et qui jouirent en paix des fruits de 
leurs rapines! Quand on voit, à partir de la fin du 
XIV^ siècle, les inexplicables complaisances que la 
dangereuse politique des rois de France rencontre de 
la part des premiers magistrats de la Cité, comment 
se défendre de la supposition que c'est l'or français 
qui les a rendus si maniables? Il est tel de ces hommes, 
Baudouin de Montjardin, fils du distributeur de 
cabillauds, dont on peut suivre toute la carrière 
politique à la lueur fauve de l'or étranger qui paye 
chacune de ses trahisons. Nous le retrouverons au 
cours de cette histoire, mais il faut dès maintenant 
le montrer débutant dans le métier de concussion- 



(1) Siquidem dictus miles — sumptis infinitis pecuniis venit 

Leodium et omnes primores magistros et consules civitatis magnis denariis 
corrupit, et praesertim Balduinum de Rupe pro tune burgimagistrum, qui 
plus omnibus laboravit in negotio, consocio suo Johannes Gallo satis renitente 
ae lente procedente. Zantfliet, col. 347. On verra d'ailleurs plus loin que Jean 
Le Coq se laissa acheter aussi. 

(2) In cujus submersi magistri perâ fuerunt reperti plurimi de denariis 
aureis, corone Francie appellatis vulgariter, quos per corruptionem receperat 
a domino de Schoonvorst, ut dicebatur. Chronique manuscrite du règne de 
Jean de Bavière, 

(3) Zantfliet, col. 353, 



igS CHAPITRE XV. 

naire. Ayant été un des négociateurs de la paix de 
Caster, il prétendit se faire payer de ce chef 4000 francs 
par le Chapitre, affirmant qu'ils lui avaient été pro- 
mis. Et comme les tréfonciers protestaient contre cette 
exigence, il les fit enfermer par le peuple et ne les 
relâcha qu'après qu'ils eurent consenti à s'exécuter ( 1 ) . 

Tel est, avec ses côtés de lumière et d'ombre, le 
régime politique de la Cité au seuil du XV^ siècle. 
Vu à distance, par des observateurs qui vivent dans 
un pays de centralisation et de gouvernement absolu, 
il inspire la plus vive admiration. 

Il éblouit les étrangers. Thomas Basin professe 
pour les institutions liégeoises un véritable enthou- 
siasme : « Aucun peuple de l'Europe, dit-il, ne jouit 
d'autant de paix et de liberté. L'autorité paternelle 
de leur évêque est la seule que connaissent les Lié- 
geois; ils ne paient pas d'impôts comme on en lève 
même dans les villes libres; ils goûtent les bienfaits 
de la tranquillité la plus profonde et de la liberté 
plénière » (2). 

11 faut combiner ce jugement avec les réserves que 
font les Liégeois eux-mêmes et ne pas le séparer de 
celui que nous avons formulé ci-dessus, si l'on veut 
apprécier le régime à sa véritable valeur. 

(1) Zantfliet, col. 845. 

(2) Ipsi enim, qui olim Eburones appellati sunt, ripas fluminis Mosae et 
vicinos ultroque citroque agros incolebant urbemque habebant valde insi- 
gnem, Leodium nomine, ecclesiarum solemnium, monasteriorum, opum et 
populorum magnâ copia ac numerositate refertam, cum pluribus oppidis 
munitis atque villis ac vicis. Tantâ vero temporali pace, libertate atque tran- 
quillitate gaudebant quod nulli populi, non modo in totâ Gallià, sed nec in 
totâ Europâ, in tranquillitate et libertatis jucunditate similes sciebantur. Nam 
cum nullo temporalis imperii fastigio premerentur, sed solum suum ponti- 
ficem pro domino et patriae parente haberent, nulla tributa aut vectigalia, 
quae soient exigere et imponere aliae etiam liberae civitates, agnoscebant, 
sed plenariâ libertate et tranquillitate potiebantur. Bazin, II, 8, t. II, p. i3i. 



CHAPITRE XVI. 

LA VIE ÉCONOMIQ.UE. 

Ce n'est pas assez de voir comment fonctionne la 
machine politique. Il faut encore nous rendre compte 
de la vie matérielle de tous ces hommes qui ont 
élevé l'édifice communal; il faut apprendre comment 
ils gagnent le pain et comment ils répartissent la 
richesse. Malheureusement, pour faire cette enquête, 
nous sommes plus dépourvus que jamais. Privés de 
tous les documents statistiques et de tous les rensei- 
gnements financiers dont disposent les historiens 
d'autres communes, nous devrons nous acheminer 
dans d'épaisses ténèbres, et ce n'est qu'au prix des 
etforts les plus laborieux que nous parviendrons à y 
faire pénétrer quelque filet de lumière. 

Le lecteur voudra bien se rappeler tout d'abord 
que le sol de la Cité, y compris sa banlieue, est une 
propriété de l'Église de Liège, et que la population 
appartient à la classe servile. La douceur du régime 
de la crosse a de bonne heure élevé les habitants de 
la bourgade à une condition très voisine de la liberté. 
En même temps que leur statut juridique se débar- 



200 CHAPITRE XVI 

rassait des dernières traces de servage, leur condition 
économique se rapprochait, elle aussi, de celle des 
propriétaires libres. Établis sur la terre du prince à 
titre de tenants héréditaires ou de masuyers (i), ils lui 
payent du chef de leur tenure un cens qui représente 
ses droits de propriétaire. Dès la fin duXI^ siècle, ils 
arrivent à la pleine disposition de leur maison, qu'ils 
aliènent avec une entière liberté, comme les vassaux 
font de leurs fiefs, le nouvel acquéreur se contentant 
de payer au propriétaire légal un droit de relief, 
nommé à Liège droit de réquisition (2). Ce droit, qui, 
vers 1 100, équivalait encore au montant du cens 
annuel (3), n'était plus, à la fin du XII^ siècle, que de 
quelques sous (4). Les masuyers de l'Église de Liège 
s'appelaient les « hommes de la maison de Dieu » (5); 
ils formaient une cour de tenants devant laquelle se 
passaient tous les actes relatifs à leurs biens fonds et 
qui prit de bonne heure le nom de cour allodiale (6). 
Si rapide avait été l'ascension sociale de ses mem- 
bres, que bientôt ils furent considérés comme de 



(1) Tout le sol de Liège non directement occupé par l'Église se composait 
de tenures de masuyers. C'est ce que dit implicitement l'acte de l'empereur 
Henri V, en 1107 : Si autem non claustralis domus, sed mansionarie terre 
domus fuerint — — — et plus loin : Quod si aliquis, vel emptione vel 
hereditate, aliquid in terra claustrali vel mansionariâ obtinuerit, quando inves- 
tituram requisierit, domino ipsius terre quantum census, tantum redemp- 
tionis dabit. Dans Raikem et Polain, t. I, p. 354. 

(2) V. la note ci-dessus. Le passage cité dans cette note nous rend compte 
de l'origine du mot on payait le droit quand on requérait le ■propriétaire de 
vous investir du bien. 

(3) V. la note 1. 

(4) Ainsi, en i283, une maison paie 40 sous de cens annuel et seulement 3o 
deniers de réquisition. Cuvelier, Val Benoît, p. 25g. 

(5) Hommes délie cyse Dieu, en latin : homines de casa Dei. 

(6j La plus ancienne mention que j'aie de la cour allodiale est de 1224; 
V. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 210. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 201 

vrais propriétaires d'alleux et qu'ils gardèrent de ce 
chef le titre d'alluins ( i). 

Le noyau primitif de la population de Liège était, 
puisque la ville commença par être un village, com- 
posé d'agriculteurs, de vignerons et de bateliers, et 
la prépondérance du régime agricole s'alïirma encore 
longtemps après que le village fut devenu une Cité. 
Parmi les trente-deux métiers de Liège, il y en eut 
deux : celui des coteliers et vignerons et celui des 
cherwiers, qui se rapportaient aux travaux des 
champs, sans compter celui des naiveurs et celui des 
pêcheurs, qui rappelaient une autre branche de l'in- 
dustrie rurale des anciens Liégeois. 

Dans plus d'un métier, on combinait l'exercice de 
la profession avec la culture des champs : c'est ainsi 
que les houilleurs de Liège, comme les batteurs de 
Dinant, de Namur et de Bouvignes, chômaient en 
août pour pouvoir se consacrer entièrement aux tra- 
vaux de la moisson (2). De plus, jusqu'à la fin du 
XI I"^ siècle, la majorité des échanges se fit en nature 
et la plupart des redevances se payèrent de même; 
le numéraire était rare, et les princes eux-mêmes, 
quand ils faisaient une acquisition de quelque im- 
portance, étaient obligés, comme Théoduin en 1071 

( I ) La cour allodiale est ainsi nommée, non parce que ceu\ qui la composent 
sont des propriétaires d'alleux, mais parce qu'ils sont des tenants d'alleux. 
On s'y est longtemps trompé. Cf. ci-dessus, p. iny, note 3. 

(2) Pour les houilleurs de Liège, voir les nombreux contrats pour cession 
de houillères, par lesquels les preneurs s'engagent à travailler d'une manière 
ininterrompue « se che n'est par forche d'eawe ou de sangneur, faute de 
lumière ou mois d'août. » 

Pour les batteurs, v. Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 81, et surtout 
Bormans, Cartulaire de Dinant, t. III, p. 33, où, en 1484, les batteurs de 
Dinant s'excusent auprès de ceux de Namur et de Bouvignes de déroger à 
l'ancien usage qui consiste à chômer en août, alléguant leur misère. 



202 CHAPITRE XVI. 

OU Otbert en logS, de mettre au pilon les trésors de 
leurs églises pour réunir l'or et l'argent nécessaires(i). 
Encore en 1 136, on n'avait pas franchi complètement 
ce stade primitif de la vie économique : l'opulent 
Chapitre de Saint-Lambert ne disposait pas de la 
somme assez modeste de onze marcs pour payer les 
réparations faites à une de ses maisons (2). Et en 
1174, Raoul de Zahringen ne put se procurer une 
somme de 1000 marcs pour l'expédition lombarde 
qu'en mettant en gage des terres d'église (3). 

Cette situation se modifia peu à peu. A mesure que 
la ville s'agrandissait, la vie urbaine refoulait de 
plus en plus la vie agricole en dehors de l'enceinte. 
Le défrichement de la forêt de Glain, dans les der- 
nières années du XI I^ siècle, marque une étape 
importante dans ce passage d'un régime à l'autre : 
elle aurait été respectée, à coup sûr, si la population 
de Liège en avait eu besoin pour engraisser ses trou- 
peaux de porcs comme autrefois. D'autre part, grâce 
à l'extension du trafic, l'argent se multipliait : dès la 
seconde moitié du XII'^ siècle, il devient de règle 
que les cens doivent se payer en argent seulement, 
et non plus en nature. Et, comme conséquence 
naturelle de l'augmentation du numéraire, nous 
voyons diminuer son pouvoir acquisitif. Les prix 
montent : une maison située au Marché, et qui en 
1 136 payait un cens annuel de trente sous, en payait 
un de quarante-cinq en i225 (4). 

(1) Gilles d'Orval, III, 3 et 14, pp. 80 et 91. Ainsi encore, en 1084, l'abbé de 
Saint-Hubert, v. la Chronique de Saint Hubert, c. 49, p. 121. 

(2) Summa harum expensarurn fuerunt XI marche, quas cum a nobis, ut 
justum est, repeteret et eas in promptu non haberemus. Bormans et School- 
meesters, t. I, p. 63. 

(3) Bormans et Schoolmeesters, t. I, pp. 93 et 104. 

(4) Bormans et Schoolmeesters, t. I, pp. 63 et 216. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 2o3 

Pendant le XIV^ siècle, le renchérissement ne cesse 
de s'accentuer : le muid d'épeautre, qui, au commen- 
cement du XIII^ siècle, se vendait bon an mal an 
cinq sous (i), en valait vingt-quatre en i336 (2). Déjà 
en 1334, le chapitre de Saint-Paul se plaignait de cet 
état de choses : tout, dit-il, devient plus cher, et les 
ouvriers, de même que les patrons, recourent à tous 
les moyens pour faire augmenter leurs salaires (3). 
Ces plaintes sont formulées dix ans après, en termes 
identiques, par Adolphe de La Marck et par le Cha- 
pitre de Saint-Lambert (4), puis encore, après dix 
autres années, par le chapitre de Saint- Denis (5). 
Les doléances relatives au renchérissement sont 
devenues de style, comme on voit, et les notaires ont 
un formulaire spécial pour les traduire. A défaut 
d'autres preuves, nous avons là un sérieux indice du 
développement économique de la Cité. 

Il ne faut donc pas s'étonner que Liège ait possédé, 
d'assez bonne heure, une classe de capitalistes, c'est- 
à-dire d'hommes disposant d'une richesse nouvelle, 
plus souple et plus maniable que la terre. Dès leXI^ 
siècle, les marchands de Liège pouvaient se consti- 
tuer les banquiers des grands propriétaires et leur 

(1) V. les Annales de Renier de Saint-Jacques, passim. 

(2) Cuvelier. Yal Benoit, p. 422. 

(3) Crescente assidue caristiâ cujusvis ad hoc oportune materie necnon 
operariis ae magistris salaria sibi querentibus operarum diurnarum augeri. 
Thimisier, Cartulaire de Saint- Paul, p. 184. 

(4) Crescente assidue caristiâ cujusvis ad hoc oportune materie, necnon 
operariis et magistris diurna salaria sibi querentibus operarum suarum augeri . 
Bormans et Schoolmeesters, t. IH, p. 608. 

(5) Crescente continue caristiâ cujusvis ad hoc oportune materie, necnon 
magistris operum et operariorum omnium malivolentiâ, machinantibus 
quotidie suarum mercedem operarum augere. Dans BCRH, 3e série, t. XIV, 
p. 124. 



204 CHAPITRE XVI. 

avançaient des fonds. Voici, par exemple, une ab- 
baye qui veut faire une acquisition territoriale avan- 
tageuse, mais qui ne parvient que péniblement à 
réunir un tiers de la somme nécessaire; encore lui 
faut-il. pour cela, recourir au procédé indiqué plus 
haut et fondre tous les objets en métal précieux que 
contient son église. Ce sont les négociants de Liège 
qui viennent à son aide, et ils ne sont pas embarras- 
sés pour lui prêter les deux autres tiers (i). 

Le prince lui-même avait recours aux riches bour- 
geois de Liège dans les grandes occasions, et il les 
récompensait comme ils le désiraient, en augmentant 
la sphère de leurs privilèges et de leur autonomie. 
C'est ainsi qu'ils purent rompre les derniers liens du 
servage et préluder à la naissance de la commune. 
Ce furent eux qui constituèrent le patriciat de Liège 
et qui gouvernèrent exclusivement la Cité pendant 
les premières générations. On ne sait rien sur l'orga- 
nisation de leur classe, on ignore même si elle a 
formé une gilde comme dans tant d'autres villes. 
Toutefois, le fait que les marchands de drap possé- 
dèrent de bonne heure une table au Marché (2) sem- 
ble indiquer une certaine organisation corporative. 

Comme bien on pense, ce sont les transactions 
commerciales avec l'étranger qui enrichissaient le 
patriciat de Liège. Le commerce auquel il se livrait 
était essentiellement un commerce d'importation. 
Les vins français et allemands, les laines anglaises, 
les draps fins des grandes villes flamandes, tels 
étaient les principaux articles que Liège demandait 

(1) La Chronique de Saint-Huberî, 1. c. 

(2) Mentionnée pour la première fois à la date de 1212 par Hervard dans le 
Trivmphus Sancti Lamberti m Steppes^ p. 177. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 2o5 

aux pays voisins. Et le débit en était assez intense 
pour assurer aux viniers et aux halliers une situation 
de fortune qui les plaçait à la tête de la Cité, à côté 
des marchands d'argent ou changeurs. 

Il est intéressant d'observer par quelles voies de 
communication le trafic faisait arriver à Liège les 
produits du dehors. Il se faisait à la fois par terre et 
par eau. Jusque bien avant dans le XII^ siècle, la 
grande chaussée romaine courant de Bavay à Colo- 
gne par Tongres et Maestricht était restée la princi- 
pale artère du commerce entre le centre de la Gaule 
et ses extrémités septentrionales (i). Mais, à partir de 
cette date, la prospérité du port de Bruges déplaça 
l'axe de la circulation internationale, et, de la mer 
du Nord, on arriva directement à la vallée de la 
Meuse. Alors la chaussée romaine fut peu à peu 
abandonnée : l'herbe poussa sur ses vieilles assises, 
et sous les noms de Chaussée Brunehaut et de Che- 
min Vert, elle ne vécut plus que dans le domaine 
de la légende. Une ligne d'un annaliste de la fin du 
XI I^ siècle nous renseigne sur la date approximative 
de ce grand événement : c En 1 198, écrit Renier de 
Saint-Jacques, le vin de La Rochelle arriva pour la 
première fois dans notre ville » (2). Le vin de La 
Rochelle, c'est, à proprement parler, celui du Poitou 
et du Bordelais, dont La Rochelle était un des ports 
d'exportation : des flottilles l'apportaient à Bruges, 
d'où, par Gand, Bruxelles, Louvain et Saint-Trond, 
il arrivait à Maestricht et à Liège. Tous les produits 
anglais et une grande partie des produits français 

(1) V. Jocundus, Translatio S. Servatii, p. 92. 

(•2) Et vinum de Rochellà primum in hanc civitatem advenit. Renier de 
Saint-Jacques, Annales ad ann. 1198. 



ao6 CHAPITRE XVI. 

suivirent la même voie pendant le XII I^ siècle. Ajou- 
tez à cela que dès le commencement du XIV^, Liège 
faisait un important trafic avec le port d'Anvers, qui 
devait, par la suite, se substituer de plus en plus à 
Bruges dans la clientèle des régions mosanes (i). 

C'est par Looz que passait le chemin qui mettait 
en communication la ville de Liège avec la grande 
ville de l'Escaut (2). Il y avait encore d'autres routes 
de commerce : l'une de celles-ci passait par Terwa- 
gne; une autre, qui passait par Sart, servait au trans- 
port du vin de Moselle, qu'on buvait à Liège dès 
les premières années du XI 11*^ siècle (3). 

Le trafic par eau n'était guère moins important. 
La navigation fluviale a eu au moyen âge une im- 
portance qu'on soupçonne à peine de nos jours; le 
commerce utilisait jusqu'aux plus humbles cours 
d'eau; à plus forte raison devait-il profiter de cet 
admirable canal naturel que formait la Meuse, et 
qui traversait le pays dans toute sa longueur, reliant 
les régions françaises et les régions thioises. Le vin 
d'Alsace ou d'Assay, comme on disait à Liège, et en 
général tous les vins de la vallée du Rhin descen- 
daient ce dernier fleuve jusqu'à Cologne; de là ils 
étaient convoyés dans le Wahal et du Wahal dans 
la Meuse; ils remontaient ensuite celle-ci et étaient 
débarqués au port du quai de la Goflfe. En amont 
de Liège, la Meuse se prêtait surtout au trafic local ; 
la barque marchande, traînée par des chevaux, cir- 

(i) Acte du 25 novembre iSôg (en flamand) par lequel le Conseil de la Cité 
certifie que depuis plus de 40 ans les marchands d'Anvers sont en possession 
de venir vendre à Liège du poisson et autres marchandises (BCRH, 5^ série, 
t. III (1893), p. 453. 

(2) V. la Lettre des viniers (i332) dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 222. 

(3) Cuvelier, Yal Benoit, p. 34. 



I 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 207 

culait tous les jours de Liège à Huy et de Huy à 
Liège (1). Cependant le fleuve était utilisé aussi pour 
le commerce avec la France. 

Nous avons déjà fait allusion au commerce d'ar- 
gent exercé par les changeurs : on peut s'en faire une 
idée par le nombre de ceux-ci (2). Ils étaient anciens 
à Liège; déjà en i25o, nous voyons siéger au tribu- 
nal des échevins un patricien appelé Gérard del 
Change, et les membres de la famille de ce nom ont 
joué un rôle considérable dans l'histoire de la Cité. 
Depuis longtemps, les changeurs étaient organisés en 
frairie obligatoire; ils avaient à leur tête deux maî- 
tres élus annuellement, comme dans les métiers (3). 

Etant donnée l'extraordinaire multiplicité des mon- 
naies au moyen âge, le change était par lui-même 
une occupation assez importante pour justifier l'exis- 
tence d'une profession spéciale; toutefois, il n'épuisait 
pas l'activité des membres de la frairie. Ceux-ci 
étaient à proprement parler des banquiers et ils se 
livraient à toutes les opérations que suppose le com- 
merce de l'argent. Ils recevaient des dépôts, non 
seulement en numéraire, mais aussi en objets d'art 
et autres, comme si à la banque s'était ajouté un 
mont-de-piété. Les changeurs de Liège ont d'ailleurs 
eu des relations internationales : nous voyons le 
duc de Brabant (4) et le pape lui-même (5) déposer 

(1) Bruxelles aussi, au XVe siècle, va acheter des vins à lEcluse et à 
Damme, tandis que d'autres vins (français) venaient par Mézières et par 
Xamur. Desmarez, p. 3i8. 

(2) V. ci-dessus, t. I, p. 162. 

(3; V. Tacte de i338 à l'Appendice. 

(4) Cartulaire des ducs de Brabant, B,, fol. 1 17 V., aux Archives du royaume 
à Bruxelles. 

(5) Chronicon Regium Coloniense, p. 289. 



208 CHAPITRE XVI. 

chez eux des sommes importantes, et c'est à l'un 
d'eux, Wéry de Waroux, qu'un collecteur aposto- 
lique confie une partie de sa recette (i). « Liège, dit 
un historien, était le centre de la circulation moné- 
taire entre l'Allemagne et le Saint-Siège » (2) et un 
contemporain nous apprend que du seul diocèse de 
Liège on envoie tous les ans 3o,ooo florins à la cour 
romaine, tandis que toute l'Allemagne ne lui en 
fournit pas dix mille (3). 

Cette importance financière de la ville de Liège 
ne tarda pas à attirer l'attention des Lombards, qui 
visaient au monopole du commerce de l'argent, et de 
bonne heure ils affluèrent dans la Cité. Ils y appor- 
tèrent des pratiques usuraires qui les rendirent odieux 
à la population et qui attirèrent sur eux les anathèmes 
de l'Église. Tandis que les échevins les toléraient ou 
les protégeaient même, y trouvant leur profit (4), les 
évêques ne les ménageaient pas. Déjà les Statuts 
synodaux de Liège les avaient frappés (5) et en i3o2, 

(i) Kirsch, Die pcipstlichen Kollektorien in Deiitscliland icaelirend des 
XIII Jahrhunderts, p. 294 (où il faut lire Waerouz au lieu de Waeronz). 

(2) Aus dieser Uebersicht ergibt sich dass der Schwerpunkt des Geldver- 
kehrs zwischen den KoUektoren in Deutschland und der Kurie in Lûttich 
und in Brabant lag. Kirsch, o. c, p. LXIII. 

(3) Ubi hodie in toto regno Alamanniae seu Galliae requiritur coUector 
nisi in Leodio, et nusquam alibi, nam de dicta diocesi singulis annis portantur 
ad curiam ultra 3o milia florenorum auri beneficialis et camerae, prout 
magistri civitatis et nobiles dé patriâ in praesentiâ omnium praelatorum com- 
putaverunt, de toto regno Alemaniae non portantur decem milia. Positio pro 
)ustificatione pacis (XIV* siècle) dans Forschu7igen zur deutschen Geschichte, 
t. XXI (1881), p. 294. 

(4) Hocsem, p. 338. 

(5) V. les Statuts synodaux de 1288 dans Bormans, Ordonnances, t. I, 
p. 1 15, § XXXI I. 11 faut y noter surtout le n^ 6 : Praecipimus etiam consti- 
tutionem domini Gregorii papae X felicis recordationis contra usurarios ali- 
enigenas editam observari. V. aussi la Modération des statuts (1291), o. c, 

p. 123. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 209 

l'évêque Adolphe de Waldeck, zélateur de la justice 
comme l'appelle un chroniqueur, avait fait briser les 
portes de leurs maisons et les avait chassés de la 
ville (1). Les changeurs liégeois étaient restés seuls 
maîtres du marché monétaire, et les actes par les- 
quels la Cité, en i3i5(2), et l'échevinage, en i338(3), 
règlent l'exercice de leur profession ne prononcent 
pas môme le nom des Lombards (4). 

Cependant ceux-ci ne tardèrent pas à revenir, car, 
en i325, Adolphe de La Marck se plaint de la conni- 
vence des Liégeois avec eux(5). D'ailleurs, les noms de 
Spinelli, de Damiciani, de Bucelli, de Nicolai et de 
Bonaguida, dépositaires liégeois des collecteurs de la 

(1) HicAdolphusLombardos usurarios, quos scabini Leodienseslucri gratiâ 
confovebant, armatus non clypeo vel galeâ, sed mitrà et baculo pastorali, 
fractis domorum suarum foribus, a civitate penitus extirpavit. Hocsem, 
p. 338. Ce passage a été mal compris des historiens liégeois, qui, tous, ont 
raconté que l'évêque lui-même allait, mitre en tête, briser les portes des 
maisons des Lombards. Hocsem, qui écrit aussi mal que possible, a été fort 
malencontreusement inspiré en voulant (c faire du style » et son langage 
figuré a été pris au pied de la lettre par tous ceux qui l'ont lu. — D'après une 
légende dont Warnant se fait Técho, p. 249, les Lombards, pour se venger 
d'Adolphe de Waldeck, l'auraient empoisonné. Thibaut de Bar n'imita pas 
le zèle d'.'\dolphe de Waldeck; il laissa les Lombards exercer tranquillement 
leur industrie dans les autres villes de la principauté. De ce chef et pour 
d'autrts raisons, il encourut la suspense de la part du pape Clément \', et 
devint irrégulier pour avoir continué de célébrer l'office divin. Le 17 février 
i3o6, il fut relevé de cette suspense par un acte de Clément V dont on trouve 
l'analyse dans Regestrion démentis papae 7, anno I, no 298, p. 52, et 
dans Kaltenbrunner, Aktenstûrke sur Geschichte des deutschen Reiches 
unter den Konigen Rudolf I und Albrecht I (\'ienne, 1889), t. I, p. 569, 
n» 659. 

(2) Dans BIAL, t. III (iSSy), p. 327. 

(3) V. cet acte aux Appendices. 

(4) En i3i4, par la paix de Hansinelle, art. 7, les Hutois promettent « que 
nous ne tiendrons d'ors en avant, en la ville de Huy ne en la franchise, lom- 
bards, cawersins, juifï ne gens estranger prestant à uzure. » Bormans, 
Ordonnances, t. I, p. i5i. 

(b) Jean d'Outremeuse, t. \'I, p. 635. 

r 14 



2IO CHAPITRE XVI. 

Chambre apostolique en i36o et iSyS, nous révèlent 
l'existence dans la Cité d'une véritable colonie trans- 
alpine fixée à Liège et vouée au commerce de l'ar- 
gent. Il faut y comprendre encore ce Corin Royez 
d'Asti en Piémont, avec lequel Jean d'Outremeuse 
se trouva en relations d'affaires (i), et un Médicis 
dont la maison de banque opérait dans la Cité en 
1406 {2). Les Lombards avaient leur chapelle à eux 
dans l'église Saint-André au Marché, et leur maison 
commune dans la rue Féronstrée, près de l'hospice 
Saint-Jean Baptiste (3). Vers la fin du XIV^ siècle, 
ils jouissaient d'une popularité qui contraste avec les 
rigueurs dont ils furent l'objet un siècle auparavant : 
en 1894, la Cité leur conférait le droit de bourgeoisie 
et le libre exercice de leur métier avec l'exemption 
des tailles, des corvées et du service militaire (4). 

Ces renseignements sur le commerce de l'argent, 
encore que partiels et fragmentaires, autorisent 

(1) Jean d'Outremeuse, t. V, p. 162. Ce chroniqueur dit dans sa Geste de 
Liège, t. I, p. Sgg, qu'il doit beaucoup de ses sources historiques aux Lom- 
bards avec lesquels il était lié : 

Amisteit de Lombards avait ilh à son temps. 
Car a eaus est compains li ors et li argens. 
Par cette amisteit ot copie overtement 
De mainte vraie histoire. 

(2) Henaux, BIA.L. t. III (1857), p. 827, note : « Dans un catalogue d'auto- 
graphes, dont la vente a eu lieu à Paris en 1854, se trouvait un document 
ainsi rubrique : Une lettre de prêt de G. de Médicis à rembourser à Bruges 
ou à Liège à la maison Médicis, année 1406. La maison de banque de Liège 
des Médicis est probablement l'une des seize maisons de banque que ces 
riches financiers eurent, à un moment donné, dans diverses contrées de 
l'Europe ». 

(3) Gobert, t. II, pp. 203 et 264. 

(4) Civitas concedit feneratoribus immunitatem a corwatis, talliis et servitio 
belli, item jus civitatis et liberae negotiationis. BartoUet, Consilium, jnris, 
analyse d'un acte aujourd'hui perdu. 

L'abbaye de Saint-Laurent, vers 1400, a neuf coupes et 12 cuillers en gage 
chez les Lombards, AHEB, t. XX, p. 426. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 211 

cependant la conclusion que Liège était une ville de 
banquiers (i). 

En comparaison de l'importance du trafic d'im- 
portation, combien le commerce d'exportation appa- 
raît modeste! Sans doute, les Liégeois font quelque 
figure sur les marches de l'étranger : on les rencontre 
au X^ siècle à Londres {2*, au XI^ à Cologne et à 
Coblence, mais on y rencontre aussi les marchands 
de Huy et de Dinant, et ces bonnes villes ne tardent 
pas à dépasser la métropole. Tandis que Dinant 
pénètre dans la Ligue Hanséatique et Huy dans la 
Hanse de Londres, la Cité reste isolée. Pourquoi ? 
Parce qu'aucune de ses industries n'était parvenue à 
prendre une supériorité qui aurait fait rechercher ses 
produits à l'étranger. Dans toutes les branches du 
travail, elle ne s'élevait pas au-dessus d'une honnête 
moyenne. Au début du moyen-âge, il est vrai, elle 
avait brillé dans un art qui était bien national, puis- 
qu'il y a lieu de supposer qu'il était pratiqué dans la 
vallée de la Meuse dès l'époque romaine (3). Je veux 
parler de l'industrie des métaux, principalement des 
ouvrages en cuivre battu ou en fer forgé. Liège 
semble avoir été au X^ siècle le foyer le plus actif de 
cette industrie, qui a fourni plus d'un chef-d'œuvre 
aux grandes églises bâties par Notger ainsi que par 
son ami Folcuin de Lobbes et par son successeur 
Baldéric. 

Les forgerons ou, comme on disait à Liège, les 
fèvres eurent de bonne heure dans la Cité une situa- 
tion privilégiée en rapport avec leur importance : 

(1) C'est l'heureuse conjecture de M. Pirenne, t. II, p. 32. 

(2) Huhlbaum, Hansischen Urkioidenbuch, i, I, p. 1, 

(3) Pirenne, t. I, p. 167. 



ât2 CHAPITRE XVI. 

lorsque les métiers se constituèrent, le leur obtint le 
premier rang (i). On voyait les fèvres et les batteurs 
de Liège, unis à ceux des autres villes mosanes, cir- 
culer sur les chemins du commerce, exposer en vente 
leurs chaudrons et leurs cuivres battus sur les mar- 
chés de Cologne, de Coblence, de Londres, deTroyes 
sans doute, aller jusqu'à Goslar pour acheter le cui- 
vre des mines du Harz. 

Toutefois, l'hégémonie du marteau, s'il est permis 
d'employer cette expression, leur fut disputée dès le 
XI I^ siècle par Huy, qui produisit le grand artiste 
Renier, et enlevée par Dinant, qui resta définitive- 
ment en possession presque exclusive des marchés 
étrangers. La supériorité de cette ville dans l'art de 
la batterie a trouvé son expression dans un fait lin- 
guistique curieux : Dinant a échangé son nom avec 
ses produits, puisque ses habitants s'appelèrent les 
coppères, c'est-à-dire les « cuivres » et que les cui- 
vres prirent le nom de dinanderie. Toutefois, Liège 
ne céda à Dinant la primauté de la batterie que pour 
se dédommager dans une autre branche de l'art 
métallurgique, l'armurerie, qui devait prendre un si 
grand essor dans les temps modernes. Nous trouvons 
dans la Cité des fourbisseurs d'épée dès le XI 11"^ siè- 
cle (2), et les épées, dagues et couteaux fabriqués par 

(1) Fisen, II, p. 353 supra, et Chapeaville, t. III, p. 5i2, disent que c'est 
le métier le plus nombreux de la Cité; ils oublient celui des bouilleurs, qui, 
il est vrai, est surtout pratiqué par les gens de la banlieue. Lambert de Vlier- 
den, Clericus de pennâ vivens (Liège 1628), p. Sy, écrit : « Regia tribus est, 
quotannis habet regem eumque a senatoribus auctoritatis non parvae ». Et le 
métier lui-même se vante de son nombre : « Pourtant que nostre dit mestier 
est grand et despair par la Cité, dit-il en 1418 (Chartes et privilèges des bons 
métiers de Liège, t. 1, p. 29). 

(2) Renel « li forberes d'espée », mentionné en 1282. Cuvelier, Va^ Befwit, 
p. 256. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 2i3 

les armuriers liégeois du moyen-âge jouissaient d'une 
bonne réputation (i). 

L'industrie que la Cité pouvait revendiquer 
comme nationale à plus de titres encore que celle 
des métaux, c'est la houillerie (2j. L'origine de l'ex- 
ploitation du charbon de terre est ancienne : il paraît 
bien qu'il a été connu depuis une haute antiquité. 
Mais ce sont les Liégeois qui ont le mérite, sinon de 
l'avoir les premiers employé comme combustible, 

(i) Gobert, t. I, p. 56. 

(2) L'industrie de la houillerie de Liège attend son historien. Celui-ci trou- 
vera les sources de cette histoire : 

1° Dans les règlements en matière de houillerie, tels que celui de l'^iS 
publié dans Jean de Stavelot, p. 227, et dans Henaux, La Hoi'.illerie, p. 118, 
et dans 1' Vsaige et maniement del mestier de chierbonnaige^ qui est de 1377, 
ainsi que dans la paix de Waroux de i355 et dans la paix de Saint-Jacques 
de 1487, qui a codifié les usages houillers. 

2° Dans les archives du bon métier des houilleurs, dont une partie est 
publiée dans les Chartres et privilèges des bons lUétiers de Liège, t. I, 
pp. 143 i5o, et dont l'autre est conservée aux Archives de l'Etat à Liège. 

3» Dans Louvrex, t. II, chap. XXV, contenant un important recueil d'actes 
relatifs à la houillerie, notamment des records de la cour des voir-jurés de 
charbonnage, des règlements de houillères, etc. 

40 Dans une multitude de contrats de tout genre passés en matière de houil- 
lerie et qu'on trouve dans les cartulaires de Saint-Lambert et de Val-Benoît, 
dans l'Inventaire des Archives de Val Saint-Lambert et dans le cartulaire 
(manuscrit) de Saint-Laurent, ce dernier à la bibliothèque du Grand Séminaire 
de Liège. 

?i" Dans les manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique, cotés ig.'SgS, 
21.286 et 21.330-36 et dans BIAL, t. XXIII (i8g3), pp. 2o5-2i5. 

En fait de travaux modernes, outre le livre resté longtemps classique de 
Morand, L'art d'exploiter les mines de charbon de terre, Paris, 1768-1777, 
qui valut à son auteur le titre de bourgeois honoraire de Liège, il faut citer : 

F. Henaux, La houillerie av pays de Liège, 2e édition, 1861 (Bons rensei- 
gnements mêlés à quantité de fables et d'erreurs); 

R. Malherbe. Eistorirpie de Ve.xploitation de la Iwidlle dans le pat/s de 
Liège (Mémoires de la Société d'émulation de, Liège, nouvelle série, t. 2, 
1862). La partie historique est sans valeur; 

S(chuermans), L'o.reine de la Cité, les fontaines du Marché et du Palais 
à Liège (BIAL, t. XV, 1880); 

Th. Gobert, article houillères dans Les Rues de Liège, t. Il, pp. 60-72. 



214 CHAPITRE XVI. 

du moins d'en avoir fait l'objet d'une exploitation 
méthodique. « L'art d'exploiter la houille est d'ori- 
gine liégeoise », dit avec raison un écrivain (i). 

L'historiographie locale a noté soigneusement la 
date de l'événement qui devait être le point de départ 
de l'industrie houillère dans la principauté. « En 
l'année iigS, écrit le chroniqueur Renier de Saint- 
Jacques, on trouva en plusieurs endroits de la Hes- 
baye une terre noire excellente pour faire le feu » (2). 
« Cette terre noire, dit-il plus loin, était semblable au 
charbon ; les fèvres et les forgerons en faisaient grand 
usage et les pauvres aussi » (3). A prendre les expres- 
sions du chroniqueur dans leur sens le plus obvie, 
l'usage de la houille était encore inconnu lorsqu'à la 
fin du XI I<^ siècle les Liégeois imaginèrent de s'en 
servir comme de combustible et préludèrent à l'ex- 
ploitation des houillères (4). Comme bien l'on pense, 
la légende s'empara bientôt d'un événement qui avait 
laissé une trace si profonde dans les imaginations 
populaires. Des agents surnaturels furent censés avoir 
révélé l'existence du précieux dépôt à un pauvre 
forgeron de Liège (5) ; plus tard, on voulut savoir le 

(1) Malherbe, o. c, p. 268.. 

(2) Hoc anno terra nigra ad fociim faciendum optima par Hasbaniam in 
multis locis est inventa. Renier de Saint-Jacques, Annales, a. 1 \g5. Je ne sais 
par suite de quel malentendu un grand nombre d'érudits remplacent la date 
de 1 ig5 par celle de 1 198, par exemple Schuemans dans B1A.L, t. XV, p. 1 14. 

(3) Terra nigra carbonum simillima, que fabris et fabrilibus et pauperibus 
ad ignem faciendum est utilissima. Renier, 1. c. 

(4) Il est remarquable que, dans la charte de ii54 par laquelle le comte 
Henri l'Aveugle promet de ne rien revendiquer des richesses souterraines du 
domaine de Brogne, il n'énumère pas la houille : Quod si in illis vel sub illis 
quid inventum fuerit, ut est maria, minaria, scallia, argentum et aurum, omne 
metallum vestis (?) et omne fixum et mobile, nichil in his clamo. Dans 
Galliot, Histoire de la ville et province de Namur, t. V, p. 336. 

(5) Gilles d'Orval, III, 73, p. 11 5. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 21 5 

nom de cet homme, et, conformément à l'esprit du 
temps, on l'appela Hullos et on le fit entrer dans 
l'histoire (i). 

L'industrie houillère était en pleine prospérité à 
Liège au XI 11^ siècle (2). Les premières fosses furent 
creusées en Publémont dans les propriétés de l'abbaye 
de Saint-Laurent (3). On extrayait le charbon de 
terre à Ans en 1278, à Fragnée et à Vottem en i3i5, 
à Berleur en i333, à Montegnée en 1372. A la fin du 
XIV^ siècle, l'industrie houillère de la Cité occupait 
de 1600 à 2000 ouvriers (4). De Liège, les ouvrages 
de houillerie se répandirent sur le reste du continent, 
empruntant à l'idiome wallon du pays la plus grande 
partie du vocabulaire spécial de cette industrie (5). 

Le régime des houillères au moyen âge étant fort 
peu connu, il ne déplaira pas au lecteur de trouver 
ici quelques renseignements sommaires sur leur 
exploitation au XI 11^ et au XI V^ siècle. En général, 
le proprétaire d'un terrain l'était aussi du sous-sol 
dans le droit liégeois; en vendant ou en affermant 
le premier, il s'en réservait d'ordinaire les produits 

(1) Jean d'Outremeuse, t. IV, p. 541. Sur la légende, je renvoie à Paul 
Tschoffen, Quand a t-on découvert la houille an pays de Liège, dans BSAHL, 
t. XII (1900), pp. 2i-3o. 

(2) Albert le Grand, De propripiatibus elenioitorum, c. 2, écrit : Quales 
sunt carbones qui inveniuntur juxta civitalem Leodiensem in magnâ quan- 
litate. Cité par Henaux. La houillerie au pays de Lièyr. 

(3) V. le cartulaire manuscrit de l'abbaye de Saint-Laurent, à la bibliothèque 
du Grand Séminaire de Liège. 

(4) Jean de Stavelot, p. iqi. 

(5) A commencer par le mot de houille, qui apparaît pour la première fois 
dans des actes du Chapitre de Saint-Lambert en 1278 et en 1299 (Bormans et 
Schoolmeesters, t. II, pp. 3o3 et 56g) et de Val-Benoît en 1281 (Cuvelier. 
Yal Benoit, p. 247). Houillerie se trouve déjà dans un acte de Val-Saint-Lam- 
bert de i3i6. C'est Morand qui l'a fait entrer dans le vocabulaire de la langue 
française. 



ai6 CHAPITRE XVI. 

miniers(i). Le pius souvent, il accensait l'exploitation 
à des sociétés dont il restait lui-même un des compar- 
sonniers. Ces sociétés étaient composées de capitalistes, 
parmi lesquels on rencontre les noms des principaux 
lignages de la Cité (2); le nombre de leurs membres 
varie dans les vieux actes de trois ou quatre à quinze 
ou seize; elles pouvaient d'ailleurs sous-accenser. Le 
contrat d'accense stipulait la redevance qui devait se 
payer au propriétaire, et qu'on appelait le terrage. 
C'était un panier sur douze ou quatorze, parfois 
même un panier sur cinq ou six, selon le plus ou 
moins de difficultés que pouvait rencontrer l'exploi- 
tation. 

Le propriétaire avait le droit d'entretenir aux frais 
des exploitants un contrôleur, qu'on appelait le 
trayew\ Les exploitants s'engageaient à ne pas nuire 
aux eaux du propriétaire, à « ouvrer le loing comme 
le près et le près comme le loing », à exploiter d'une 
manière ininterrompue, sauf les empêchements ma- 
jeurs tels qu'inondation (3), manque de lumière, 
ordre du prince ou vacances d'août (4). 

(1) V. par exemple, Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 444 (acte de 
1288), et p. 56g (acte de 1299). 

(2) Tels sont Thierr)- de Saint Servais (1278), le hallier Jean Gilman (1344), 
le chanoine de Saint- Paul Fastré Baré (1346), le maïeur de Liège Henri délie 
Chaussée (1448), le chevalier. Baudouin de Flémalle (i343), le chevalier 
Humblet de Bernalmont et Jean de Landris (i34o), Radoux Surlet et son 
gendre Evrard d'Ile (i35i), etc. 

(3) Les inondations devaient être fréquentes; Chapeaville en cite de i5i5 et 
de i582 (t. III, pp. 254 et Siy). Une chronique inédite du régne de Jean de 
Horne en cite une de i5o3. 

(4) En fait de documents imprimés, on possède des contrats de 1277, dé 
i3i5, de 1340 et de i363 dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 294, t. III, 
pp. i53 et 58 1, t. IV, p. 379. On en trouve d'autres dans Cuvelier, Yal Benoit, 
datés de i35o, de i357 et de i358, pp. 442, 481 et 483. Voir aussi les décisions 
scabinales dans le Paweïihar aux Articles, art. i3i, 173, 2i3, 214, 233 avec 
les notes des éditeurs. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 217 

Les houillères de cette époque, on s'en doute bien, 
n'avaient ni les proportions ni l'outillage d'aujour- 
d'hui : au surplus, comme les veines affleuraient 
souvent, les procédés d'extraction étaient moins com- 
pliqués que de nos jours. Il y avait des houillères 
qu'on exploitait à ciel ouvert : seulement, elles 
étaient bientôt remplies par les eaux, et alors il 
fallait les abandonner. C'était en quelque sorte l'en- 
fance de l'art. Lorsque l'extraction du combustible 
avait eu lieu, on « restoppait » la fosse et tout était 
dit (1). D'autres fois, on ne prenait pas même cette 
précaution, et c'est ainsi que la campagne liégeoise 
était semée de bures abandonnées qui, s'ouvrant à 
fleur de terre sans garde-fou, constituaient de grands 
dangers (2). De bonne heure, toutefois, on procéda 
par puits et par galeries de niveau creusées dans le 
flanc des collines. En général, dans ces premiers 
temps de l'exploitation, les fosses ne descendaient 
pas fort bas : d'en haut, on pouvait entendre les cris 
des ouvriers travaillant dans le fond. 

Cependant, par la suite, l'exploitation prit des 
proportions plus considérables : des puits d'aérage 
permirent de prolonger les galeries sous le sol; l'en- 
treprise réclama dès lors un plus grand nombre de 
bras; nous voyons 80 hommes périr dans la cata- 
strophe de i5i5 (3) et 98 dans celle de i5oi (4). 
C'était toujours l'invasion des eaux qui causait ces 

(i) Schoonbroodt, \'al-Saint-Lambert, n" 400 (acte de liiiG). 

(2) Chronique inédite du règne de Jean de Horne à l'an i5oo. (un enfant 
tombe « in desertam et antiquam fossam »). En i56S, les Liégeois jettent les 
Orangistes «in fossas carbrnarias ». Chapea\'ille, t. III, p. 447. En 1436, 
Lambert Dathin est jeté dans une fosse à charbon. Jean de Stavelot, p. 323. 

(3) Chapeaville, t. III, p. 254. 

(4) Chronique inédite du règne de Jean de Horne. 



2l8 CHAPITRE XVI. 

malheurs. Pour la conjurer, on creusa de bonne 
heure des « areines » ou canaux souterrains qui 
drainaient les eaux rencontrées dans les houillères, et 
qui les conduisaient dans la Meuse ou dans quelque 
ruisseau voisin. Quelques-unes de ces areines s'éten- 
daient sur un parcours de quinze kilomètres (i); il y 
en avait quatre, appelées les areines franches, qui 
alimentaient la fontaine de la Cité (2). Pour ce motif, 
et à cause de la complexité des relations entre l'industrie 
houillère et la propriété foncière, la Cité se préoccupa 
de bonne heure de réglementer l'extraction du char- 
bon de terre, et elle la plaça sous le contrôle de la 
cour des voir-jurés de charbonnage, que nous trou- 
vons déjà en fonctions à la date de i3i5 (3). 

Cette cour se composait primitivement de quatre 
membres, choisis parmi les mineurs de profession; 
ils avaient la juridiction en matière de mines, ils 
étaient souvent appelés en qualité d'experts et, dans 
ce cas, ils rendaient des records (4). Leurs attribu- 
tions étaient multiples et leurs fonctions souvent très 
délicates, surtout lorsqu'il s'agissait du régime des 
areines dont les eaux venaient alimenter les fontaines 
publiques. 

Les Liégeois étaient très fiers de leur houille : elle 
était meilleure, disaient-ils, que celle de la Grande 



(i) Malherbe, p. 296. 

(2) Henaux, La houillerie au pays de Liège, p 46; Schuermans, p. 1 19. 

(3) Bormans et Schoolmeesters, t. III, pp. i53-i56. Henaux, Lahouillerie, 
pp. 1 18 et suivantes, publie des Statuts et oj-donnances émis par les voir-jurés 
de charbo7inagcs, sous la date de i3i8. sans paraître savoir qu'ils se trouvent 
dans Jean de Stavelot, p. 227. Comme les voir-jurés y disent être en office 
depuis 36 ans, cela ferait remonter leur institution au moins à 1282. 

(4) Paix de Saint-Jacques en 1487. art. 19. En voir plusieurs dans Louvrex, 
t. II, pp. 2o5, 216, 220-229. 



I.A VIE ÉCONOMIQUE. 219 

Bretagne et de la Russie et que celle du Hainaut; 
elle brûlait mieux, elle donnait moins de fumée et 
par suite était plus salubre (i). Au surplus, malgré 
l'importance prise par les houillères dès le XIII« 
siècle, elles ne desservaient que les besoins locaux, 
et le charbon de Liège ne franchissait pas, ce semble, 
les limites de la principauté. 

Il faut noter encore la culture de la vigne, qui 
occupait un assez bon nombre de bras à Liège. 
L'existence d'un métier de vignerons est, à elle 
seule, la preuve de la prospérité dont jouissait alors 
cette culture. Tous les coteaux de la rive gauche de 
la Meuse, qui regardent vers le sud-est, étaient cou- 
verts de vignobles, dont les derniers existent encore 
au sud de Liège. Le vin liégeois ne valait pas celui 
de Huy et n'était guère bu que par les citains, mais 
il y en avait beaucoup, et les Brabançons qui venaient 
en 121 3 pour piller la ville s'en promettaient d'abon- 
dantes rasades. Toutefois, le patriotisme des Liégeois 
n'allait pas jusqu'à leur faire préférer leur petit crû 
local aux bons vins étrangers : le vin du pays était 
taxé de vin faible au regard des crûs étrangers, qui 
étaient des forts pins, et il était défendu de mêler les 
uns aux autres « afin que celui fort vin ne puist estre 
)' emperieis (2) et les bones gens ne soient enge- 
» nieis » (3). 

L'industrie urbaine par excellence, la draperie, ne 
manquait pas plus à Liège qu'en aucune autre ville. 

d) Carbo multo melior et sanior eo qui vel in Scotiâ vel .\nglià aut 

Hannoniâ subcineritiis exciditur : tantum etiam non reddit fiimi aut fiiliginis. 
Lambert de Vlierden, o. c, p. 21. 

(2) Gâté. 

(3) Trompés V. la Lettre de 1424 dans Jean de Stavelot, p. 21g. 



220 CHAPITRE XVI. 

mais elle n'y parvint jamais à l'éclat dont elle brilla 
dans les grands centres manufacturiers de la Flandre 
et du Brabant. Elle s'y développa d'ailleurs assez 
tard, puisqu'au XI^ siècle c'est encore sur le marché 
de Visé que les Liégeois allaient faire leurs emplettes 
de drap (i). Par contre, elle était en pleine activité à 
la fin du XI I^, et c'est parmi les tisserands et les pel- 
letiers de Liège que Lambert le Bègue recruta ses 
principaux adhérents. Elle devait sa prospérité aux 
ouvriers flamands, qui avaient apporté à Liège les 
procédés perfectionnés du tissage (2). Liège se con- 
tenta de produire pour ses citains et pour la campa- 
gne environnante; son drap ne s'exportait guère, et 
on ne le trouve mentionné qu'une seule fois à l'étran- 
ger (3). Au surplus, la laine de Hesbaye, que les 
tisserands liégeois employaient d'ordinaire, était 
réputée la plus mauvaise du pays (4) et cette infério- 
rité de la matière première explique en bonne partie 
la faible diffusion de la draperie liégeoise. Je dis en 
partie, car les tisserands de Liège travaillaient aussi 
les laines fines d'Angleterre, dont les halliers faisaient 
un grand commerce, mais Huy, à la fin du moyen 
âge, et Verviers, dans les temps modernes, devaient 
refouler dans l'ombre l'industrie drapière de la Cité. 
Par contre, la tannerie était florissante et réputée, 



( 1 ) Rupert, Chronicon Sancti Laurentii, c. 26, p. 271. 

(2) V. ci-dessus, t. I, p. 174. Il y a donc lieu de rectifier l'assertion de 
M. Bormans. Drapiers, p. 84, d'après laquelle ils ne seraient venus qu'au 
XlVe siècle. D'ailleurs, dès 124g, la draperie existait à Huy, à Saint-Trond, 
à Tirlemont, à Léau et à Maestricht. 

(3) En i3i8, une femme de Strasbourg légua par testament à une autre 
« unum parinum panni Lutiche ». Wiegand, Strassburger L'rhendenbuch, 
t. III, p. 268, n"882. 

(4) Bormans, Drapiers, p, 14, note 1. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 22 1 

comme dans toutes les villes riveraines de la grande 
forêt d'Ardenne, d'où elle tirait ses écorces à tan. 
On sait par le rapport des écrivains français, dit 
un savant historien, que la tannerie liégeoise était 
réputée la meilleure de l'Europe, et qu'elle avait une 
méthode spéciale, dite à la jusée, qu'on désignait à 
l'étranger sous le nom de « façon de Liège » (i). Et 
le même érudit nous apprend que les produits de la 
tannerie liégeoise étaient recherchés par dessus tous 
les autres jusque dans les foires de Novgorod (2). 

La pelleterie n'était pas moins ancienne au pays 
de Liège, sans doute aussi pour la raison qui explique 
l'antiquité de la tannerie (3). Les pelletiers ou, comme 
on disait, les scohiers formaient un groupe important 
dont les subdivisions seules attestent à quel point 
l'usage des fourrures était répandu au moyen âge. 
On distinguait parmi eux les vairain-scohiers, les 
grisain-scohiers et les agnelin-scohiers, selon qu'ils 
travaillaient le vair, le petit -gris ou la peau 
d'agneau. 

Nous aurons énuméré les plus importantes indus- 
tries de la Cité quand nous aurons dit un mot de la 
brasserie liégeoise. On pourra juger de sa prospérité 
par ce fait qu'en 1297 il y avait à Liège trente-six 
brasseries (4), tandis qu'aujourd'hui, pour une popu- 
lation qui a quintuplé, elle n'en compte plus que 
vingt-sept (5). Nul n'en croira sur parole Jean d'Ou- 

(1) Bormans, Tanneurs, p. 170. 

(2) Le même, o. c, p. 127. Sur les tanneurs de Namur, v. Goetstouwers, 
Les métiers de Namur soi'S l'ancien régime, p 10. 

(3) Les pelletiers de Huy sont déjà mentionnés sous l'année 1224 par 
Albéric de Troisfontaine, p. 8i5. 

(4) V. l'article de M. l'abbé Simenon dans Leodium, 1908, p. 8g. 

(5) Gobert, t I, p. 192. 



22a CHAPITRE XVI. 

tremeuse quand il nous montre la ville de Liège déjà 
peuplée de brasseurs au temps de saint Lambert (i), 
mais il faut bien lui accorder, puisqu'il s'en porte 
garant, que la « noire cervoise )> qui se fabriquait 
Outre-Meuse, à Amercœur, était une boisson aussi 
forte qu'agréable (2). Cependant, ce ne sont pas les 
brasseurs, mais les boulangers de Liège qui sont 
glorifiés dans le dicton fameux par lequel la ville 
résumait ses titres industriels, en disant qu'elle avait 
« du fer plus dur que le fer, du feu plus chaud que 
le feu, et du pain meilleur que le pain » (3). 

Vers la tin du XIII« siècle, tout le monde du tra- 
vail liégeois apparaît groupé en corporations de 
métier (4L Formés peu à peu et finalement arrêtés, 

(1) Jean d'Outremeuse, t. II, p. 625, v. loi i5 et ioi3i . 

(2) Le même, t. III, p. 416 (v. 21. 340), et t. IV, pp. i5o et 23o. Au 
XVI Ile siècle, Saumerv, suivi par Thomassin, soutient que la bière de Liège 
est connue dans tous les pays du monde, et les Liégeois en étaient engoués 
au point de la préférer « au meilleur bourgogne et au plus pétillant Cham- 
pagne ». Gobert, t. I, p. igi. 

(3) Cité par Guichardin, o. c, p, 496; Lambert de Vlierden, Clericus de 
pennâ vivens, p. 21. 

(4) Les archives des métiers de Liège ayant été confisquées et détruites après 
la bataille d'Othée en 1408, nous ne possédons que très peu de documents 
antérieurs au XV« siècle.Toutefois, ceux du XVe publiés dans Les Chartes et 
Privilèges des bons tnétiers de Liège (Liège lySo, 2 vol. in-fol.) et ceux de la 
même date conservés, en petit nombre, aux Archives de l'Etat à Liège, ont 
consigné, souvent en le disant d'une manière formelle, l'état de choses anté- 
rieures à la date de 1408, en sorte qu'ils peuvent être utilisés, bien qu'avec 
discrétion, pour le tableau des métiers avant le XV^ siècle. C'est ce que j'ai 
fait, me bornant à en prévenir le lecteur une fois pour toutes. 

Sur les métiers de Liège, outre le traité de Lambert de Vlierden intitulé : 
Clericus et socnis venerabilis curiae Leodiensis de penna vivens (Liège, 
1 1.628), qu'on lit toujours avec utilité, nous possédons trois monographies : 
Bormans, Le bon métier des tanneurs de Liège, (BSLLW, t. V). Le même. 
Le bon métier des drapiers de Liège, (Ibid. t. IX); J. Halkin, Le bon métier 
des vignerons de la Cité de Liège, (Ibid, t. XXXVI, 1895) et un travail d'en- 
semble de M. E. Poncelet, Les bons métiers de la Cité de Liège (BIAL, 
t. XXVIII, 1899), fait surtout au point de vue archéologique. On consultera 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 223 

pour des raisons politiques (i), au chiffre de trente- 
deux, ces groupes professionnels étaient nés, comme 
ailleurs, sous l'empire de la force des choses. Dans 
toute société chrétienne, à moins qu'une législation 
meurtrière ne leur ferme l'accès de la vie, elles ne 
cesseront de jaillir spontanément du sol. C'est assez 
dire que le moyen âge, qui a ignoré l'intervention 
de l'État centralisateur, a été l'âge d'or des corpora- 
tions. Un courant d'une singulière puissance entraî- 
nait tous les hommes vers le groupement organique 
par professions. 

Une ville n'était pas un simple ramassis d'indivi- 
dualités réunies dans la même enceinte, c'était la 
fédération d'un certain nombre de groupes humains 
dont l'action combinée produisait l'harmonie. Tout 
le monde s'associait. Chacun se mettait avec ses 
semblables, avec ceux qui exerçaient le même mé- 
tier, ou qui remplissaient la même fonction, ou qui 
avaient le même intérêt. Dès qu'il naissait une nou- 
velle catégorie de travailleurs, elle produisait aussitôt 
une frairie. Il ne faut pas se figurer que ces groupes 
se formassent seulement parmi les hommes voués 
aux travaux manuels : ce serait mal comprendre la 
portée et la fécondité de l'esprit d'association. Au 
moyen-âge, l'association est partout : dans la féoda- 

aussi avec fruit .1 . Demarteau dans Conférences de la Société d'art et d'histoire 
du diocèse de Liège, 2° série, 188g. pp. ibg-194; le même, La démocratie 
liégeoise de i354 à 1419, pp. 22-33; et Gobert, art. Métiers (t II, pp. 424- 
489) et passim. 

De plus, nous possédons aujourd'hui deux excellents pendants à l'histoire 
des métiers de Liège; ce sont : Des Marez, L'organisation du travail à 
Bruxelles au X'V' iiècle (Mém cour, de l'Acad. roy. de Belgique, coll. in-8, 
t. 65 (1903) et Goetstouwers, Les métiers de Namur sous l'a-iicien régime, 
Louvain, 1908. 

(1) V ci-dessus, p. i85. 



224 CHAPITRE XVI. 

lité, à preuve ses nombreuses cours de pairs de tout 
rang; dans l'Église, témoin ses conciles ruraux, pro- 
vinciaux et œcuméniques; dans le commerce, qui 
lui doit ses hanses et ses gildes; dans le monde de 
la science enfin, où nous voyons naître et s'épanouir 
les universités. Si l'esprit d'association nous frappe 
surtout par sa diffusion dans les milieux ouvriers, 
cela tient exclusivement à ce que les ouvriers, par 
leur nombre, constituent l'élément prépondérant de 
la vie communale. 

A Liège, le mouvement corporatif est donc ancien 
et puissant. Si la disparition des archives locales 
nous laisse ignorer totalement l'influence qu'il aura 
exercée dans le domaine du commerce, en revanche, 
nous voyons que dès le commencement du XI I^ siè- 
cle il a entraîné le clergé paroissial. Le collège des 
Trente Prêtres, formé des curés des vingt-quatre 
paroisses urbaines et des six paroisses extra muros, 
ouvre la longue liste des groupements professionnels 
que nous présente l'histoire de la Cité (i). Les cor- 
porations ouvrières se sont développées plus tard, 
l'une après l'autre, au gré des circonstances propices. 
Leur ordre d'ancienneté n'est pas facile à établir, et 
nous ne sommes pas tenus de les en croire sur 
parole, quand elles déclarent, comme font les por- 
teurs, que « deis allé inchoation des confrairies et 
» mestiers ordmeis en laditle Cite' ledit mestier fut 
entre aultres ung et des premiers ordineis » (2), ou 

(1) V. sur le collège des Trente Prêtres mes Recherches sur Vorigme des 
paroisses de Liège, dans BSAHL, t. XVI (1907). Plus tard, ce collège compre- 
nait 32 membres; v. un acte de février 1440 dans le Paweilhar Henrici, f. 302, 
à la bibliothèque communale de Liège. 

(2) Chartes et privilèges des bons métiers, t. I, p. i85. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 22 3 

encore, comme les tanneurs, que « ledit mesiier est 
un des plus anciens dojpé et armé de statuts et privi- 
lèges {\). 

Ce sont là des expressions de style, en quelque 
sorte, et les corporations qui les emploient occupent 
respectivement, dans la liste officielle des métiers de 
Liège, le dixième et le vingt-neuvième rang. L'ordre 
traditionnel de cette liste doit-il donc être considéré 
comme un indice de celui dans lequel elles se sont 
suivi chronologiquement? Cela est loin d'être cer- 
tain (2). II est admissible, sans doute, que le métier 
des fèvres, qui figure le premier sur la liste, soit le 
plus ancien par la date (3), et l'on peut accorder 
encore que celui des orfèvres, qui est le trente- 
deuxième, n'occupe ce rang extrême que parce qu'il 
s'est détaché de celui des fèvres à une époque où 
tous les autres étaient constitués. Mais, d'autre part, 
il est impossible de croire que des industries qui 
exigent l'emploi en commun de certaines usines ou 
de certaines machines, comme la tannerie, la drape- 
rie, la brasserie, n'aient pas eu une frairie avant celles 
qui supposent une activité purement individuelle et 
indépendante de toute collaboration des confrères. 

Si l'on cherche à se rendre compte de la nature 
du principe qui a poussé les hommes du moyen-àge 

(i) Même ouvrage, t. II, p. 257. 

(2) M. Bor.nans {Tamieurs. page 53, note 1) croit que cet ordre ne date 
que du rétablissement des métiers sous Jean de Walenrode en 1418, et il 
ajoute : « Ce fut sans doute le sort qui détermina le rang, car l'ancienneté et 
l'importance n'y sont nullement prises en considération ». 

(3) Fabrorum collegio, quod dignitaie numeroque ceterorum princcps est. 
Fisen, II, p. 353 supra. — Collegii fabrorum. quod numerosissimâ plèbe 
constat. Chapeaville, t. III, p. 5 12. 

Regia tribus est, quotannis habet regem eumque e senatoribus auctoritatis 
non parvae. Lambert de Vlicrden. Clrricus île pcmù vireus. p. 37. 

II i5 



226 CHAPITRE XVI. 

à toutes les formes de la vie corporative, on recon- 
naîtra que c'est celui de la fraternité chrétienne. 
Cela est vrai surtout des corporations ouvrières. Se 
rapprocher, se sentir les coudes, mettre en commun 
les joies et les peines, porter les fardeaux les uns des 
autres, comme le dit des porteurs, avec un gracieux 
à-propos, un écrivain du XVII^ siècle (i), tel est le 
but poursuivi universellement. C'est le pur esprit de 
l'Évangile qui a trouvé son expression dans ces syn- 
dicats de petites gens où tout redit aux associés qu'ils 
sont des frères et des égaux. On peut croire que plus 
d'un a été une confrérie pieuse avant de devenir une 
institution économique, car l'idée religieuse est la 
plus ancienne de toutes les forces sociales, et les 
liens qu'elle noue sont les plus étroits. 

Donc, obéissant à une irrésistible attraction, tout 
le monde fait partie d'une frairie : nul ne veut rester 
isolé. Mais on le fait librement, spontanément, par 
intelligence de ses devoirs et de ses intérêts, par suite 
de cette large sympathie de l'homme pour l'homme 
qui est le fruit de la civilisation chrétienne. Nul n'est 
contraint à s'affilier : c'est plus tard seulement qu'il 
faudra faire partie d'une corporation pour avoir le 
droit d'en exercer le métier (2), et alors encore 
l'obligation ne fera que consacrer un état de choses 

(1) Lambert de Vlierden o. c. 

(2) L'obligation apparaît pour la première fois en i343, dans la Lettre de 
Saint-Jacques, exigeant que tous les habitants de la banlieue pratiquant un 
métier déterminé fassent partie de la frairie de ce métier à Liège. (V. Bor- 
mans, Ordonnances, t. 1, p. 249). Un siècle après, les couvreurs veulent 
forcer le curé de Sainte-Madeleine sur Merchoul, qui avait procédé à quel- 
ques réparations urgentes sur le toit de son église, à « acquérir le métier », 
(J. de Stavelot, p. 527). D'ailleurs, la grande et la petite rate, que l'on doit 
payer pour acquérir la possession complète ou incomplète du métier, existent 
déjà en 1440. [Chartes et primlèg es ^ t. I, p. 7). 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 227 

universel. La corporation ne devint obligatoire qu'à 
dater du jour où tout le monde se trouva en faire 
partie. 

Le bien de tous les confrères, tel est le but de la 
corporation. Et par bien de tous, il ne faut pas 
entendre ici les intérêts de la collectivité considérée 
in abstracto, car ils pouvaient fort bien être en con- 
tradiction avec ceux de ses membres pris individuel- 
lement. Ce que le moyen-âge entend par le bien de 
tous, c'est le bien de chacun. Si l'existence du plus 
humble confrère devait être, pour des raisons quel- 
conques, empêchée de se dérouler en dignité et en 
joie, si la corporation ne devait pas constituer pour 
lui une puissante garantie contre les iniquités de la 
concurrence meurtrière, le but ne serait pas atteint 
et le métier se considérerait comme sans raison 
d'être. Plus encore que la commune elle-même, il 
veut que le pauvre puisse vivre dele^ le riche ( i ) . Plus 
d'une fois, cette sollicitude toujours en éveil pour les 
intérêts des plus petits trouve une expression tou- 
chante dans les statuts. Qu'il soit permis de citer 
seulement cette disposition du métier des fèvres, aux 
termes de laquelle les banquets de frairie sont établis 
« à cette fin que les pauvres et menus compagnons 
» dudit métier soient à celuy jour resjouis aussy bien 
)) que les riches, comme raison le veult » (2). 

Pour réaliser le noble idéal de la corporation, 
pour que tous ses membres puissent faire vie humaine 
et manger en paix les fruits de leur travail avec leur 

(1) « Que li petis soy puissent clievir et governeir délais li grans et l'une 
deleis l'autre ». Règlement des tanneurs en 1438 dans Bormans, Tanneurs, 
p. 67. C'est aussi la formule namuroise; v. Goetstouwers, p. oq. 

(2) Poncelet, Les bons métiers delà Cité de Liège, BIaL, t. XWIil, 
p. 83. 



228 CHAPITRE XVI. 

famille, il faut que personne ne s'élève au détriment 
des autres, et qu'une parfaite égalité règne sur tous. 
Le régime du métier sera donc rigoureusement pro- 
tectionniste, comme on dit aujourd'hui. La protec- 
tion s'étend à la fois sur le producteur et sur le 
consommateur : si le premier doit être protégé contre 
les maux de la concurrence, le second doit l'être, 
lui, contre les abus de la production. C'est dans la 
combinaison harmonique de ces deux intérêts sociaux 
que tient toute la législation ouvrière du moyen-âge. 
N'en envisager qu'un seul, ce serait ne rien com- 
prendre à l'esprit de justice et de probité qui inspire 
toutes ses dispositions. 

Voici comment est réalisé ce double programme. 

Dans chaque métier, on s'attache à ce que toutes 
les conditions dans lesquelles produiront les con- 
frères soient parfaitement les mêmes. Aucun atelier 
ne peut être plus grand que l'autre; chacun aura le 
même nombre d'ouvriers, strictement limité; chacun 
produira la même quantité de marchandises, chacun 
la produira de valeur égale, et en se conformant aux 
mêmes procédés. Que nul ne s'avise d'acquérir les 
matières premières à des prix plus avantageux que 
ses confrères : le premier venu de ceux-ci peut récla- 
mer sa part dans l'achat que vous faites. Impossible 
de se procurer un gain illicite en altérant la qualité 
du produit : des inspecteurs choisis par le métier 
veillent à l'observation des règles édictées par lui 
pour la fabrication, et des amendes frappent les 
contrevenants (i). 



(i) Les inspecteurs se rencontrent déjà chez les batteurs de Dinanf en i255, 
Bormans et Schoolmeesters, t. II, pp. 81-82. 



LA \IE ECONOMIQUE. 229 

Les conditions de la vente sont, elles aussi, iden- 
tiques pour tous : nul ne peut vendre en-dessous du 
prix fixé par le métier. On ne peut vendre que chez 
soi dans sa boutique, ou à son étal, dans la halle du 
métier, si celui-ci en a une (i). A la halle, il n'est pas 
permis de recourir à la réclame, de détourner l'ache- 
teur du voisin pour l'attirer de son côté. Le métier 
possède-t-il une usine ou un atelier commun, comme, 
par exemple, les tanneurs, qui ont leur moulin à 
écorces, ou les drapiers, qui ont leurs rames pour 
étendre le drap, chaque confrère a son tour de s'en 
servir, et cela dans une mesure déterminée. Le métier 
prend la responsabilité de ses produits et garantit leur 
bonne qualité. Les drapiers apposent le sceau de la 
corporation aux pièces de drap après qu'elles ont été 
minutieusement contrôlées. Toute marchandise qui 
ne répond point aux exigences est rigoureusement 
écartée et il est défendu de la mettre en vente. Il y 
va de l'honneur non moins que de l'intérêt de la 
corporation; les acheteurs n'ont point à se défier ni 
à faire un contrôle : le métier l'a fait d'avance pour 
eux de la manière la plus consciencieuse. Et ce n'est 
pas seulement la valeur professionnelle des mem- 
bres, c'est aussi leur valeur morale qu'il s'agit de 
garantir. Le bon métier ne tolère pas la plus légère 
atteinte à sa « bonne famé », et malheur à celui des 
confrères qui viendrait à y porter atteinte! C'est 
cette sollicitude scrupuleuse pour la respectabilité du 
corps qui a dicté tant de dispositions pouvant paraî- 
tre draconiennes aujourd'hui : il faut que le confrère 
soit irréprochable dans sa vie, bien plus, il doit être 

(1) C'était le cas pour les drapiers (1208), les tanneurs (i33i). les pelletiers 
(1294), les bouchers et les vignerons. 



23o CHAPITRE XVI. 

d'une naissance légitime, non seulement lui, mais 
encore sa femme, et cela va si loin que, chez les 
tanneurs par exemple, le confrère qui épouse une 
femme de naissance illégitime « perd le métier ->■> (i). 
C'est que le métier n'est pas une simple association 
d'intérêts identiques, mais une fraternité composée 
d'hommes ayant le sentiment de leur dignité de tra- 
vailleurs. L'esprit évangélique circule comme un 
parfum subtil à travers ces groupes et y répand 
le charme de vivre. Il veut que les confrères s'en- 
tr'aident, qu'ils observent entre eux les lois d'une 
mutuelle charité; parfois même celle-ci est rendue 
obligatoire. Chez les porteurs, « qui escondiroit (2) 
à l'autre à lever son faz, sept sous paieroit ou banis 
seroit un an » (3). Mais, en règle, de pareilles dispo- 
sitions sont exceptionnelles, parce qu'elles sont inu- 
tiles. La fraternité n'est pas un vain mot dans la 
corporation. Les confrères demeurent généralement 
groupés dans la même rue, sur le même quai; d'ate- 
lier à atelier, on s'interpelle en camarades, on se fré- 
quente de maison à maison, on se marie entre soi : 
<( le plus grant partie d'entre nous sûmes proismes 
amis et conjoins H unk al altre », écrivent en 1421 les 
tanneurs (4). Les groupes professionnels tendent à 
devenir de véritables tribus constituées par le triple 
lien du sang, du voisinage et de la profession. Il y a 
même un réel danger dans cette fusion trop intime des 
confrères en un seul groupe familial : le jour où la 

(1) V. dans les Chartes et privilèges des bons métiers, t. II, p. 225, un 
régit ment disani qu'/7 est usé d'a'itiqi(Hé ainsi, et cf. Bormans, Tanneurs, 
P- 144. 

(2) Refuserait. 

(3) Bormans, Ordonnances, t. I, p. i65. 

(4) Bormans, Tanneurs, p. 63 et la note. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 23 i 

corporation sera devenue l'équivalenl d'un lignajj,e, 
elle exclura avec un soin jaloux quiconque n'appar- 
tient pas à son sang, ou du moins elle mettra tous 
les obstacles possibles à l'exercice du métier par des 
intrus (i). 

Les œuvres charitables prospèrent à l'intérieur des 
corporations, sous les auspices de la religion. Chaque 
métier a les siennes. Les porteurs ont une caisse de 
secours pour leurs vieillards (2), les tisserands en 
ont une pour assister leurs membres dans le besoin 
et pour leur rendre les derniers honneurs après leur 
mort (3). Cette solidarité de tous les confrères s'af- 
firme à l'église : le métier y vient en corps, dans sa 
chapelle ou tout au moins devant son autel à lui, 
célébrer la fête de son saint patron; il s'y retrouve 
pour les événements heureux ou malheureux qui 
scandent la vie de ses membres : tous assistent au 
mariage et aux funérailles des confrères (4), et c'est 
l'un d'eux qui conduit à l'otiVande la \euve du 
défunt (5). 

Examinons maintenant, pour mieux comprendre 
la corporation, les éléments qui la constituent. C'est 
l'atelier patronal qu'on peut considérer comme la 
molécule de ce corps : il est pour le métier ce que 
celui-ci est pour la commune : une miniature qui en 
reproduh les traits essentiels. C"est un petit monde 

(1) A Bruxelles, les bouchers sont parvenus en 1416 à empêcher «.jue nul 
ne pratique le métier qui ne soit « de sang de boucher », et maigre l'oppo- 
sition que la ville fit pendant plus d'un demi-siècle à ce privilèce exorbitant, 
ils en obtinrent la confirmation en ôig. (Des Marez, pp. 87-94). 

(2) L. de Vlierden, o. c. 
(;^) Poncelet, p. i32. 

(4! C'est une prescription obligatoire chez les tanneurs. V. Chard'S et prt- 
viUges, t. I, p. 28, et t. II, p. 222. 
(5) Poncelet, p. 102. 



232 CHAPITRE XVI. 

ouvrier formé au maximum de quatre ou cinq per- 
sonnes : le patron, deux ou trois compagnons et un 
apprenti. Rien ne distingue ni ne sépare le patron de 
ses ouvriers. Il travaille et il peine comme eux, avec 
eux, dans l'intimité de l'atelier; comme eux, d'ailleurs, 
il a commencé par être ouvrier, de même quç parmi 
eux plus d'un est destiné à devenir patron un jour. 
Dans ce milieu vraiment familial, l'apprenti entre 
généralement vers l'âge de douze ans. Le contrat 
d'apprentissage est dressé avec le plus grand soin et 
d'une manière solennelle, devant les autorités du 
métier, parfois même devant celles de la commune; 
il garantit avec une égale sollicitude les droits du 
patron et ceux de l'enfant qui lui est confié. Le 
patron devient le père et l'apprenti le fils; celui-ci 
ne paie rien, pas même la pension, et le patron doit 
se consacrer à son éducation professionnelle : pour 
qu'elle ne soit pas négligée si les soins du maître se 
partageaient, il est défendu d'avoir plus d'un apprenti 
dans l'atelier (i). En revanche, les années d'appren- 
tissage sont assez prolongées pour que, dans les der- 
niers temps, la collaboration de l'apprenti dédom- 
mage le patron des sacrifices faits pour lui. 

L'apprentissage terminé, on devenait, selon le cas, 
patron ou compagnon, c'est-à-dire ouvrier (2). Sou- 
vent, l'on ne quittait pas l'atelier où l'on avait appris 
le métier, et tel y était entré enfant qui y restait toute 

(1) Charte des fèvres dans Chartes et privilèges, t. I, p. 2. 

(21 (( Dés son entrée dans la corporation, Tapprenti doit choisir entre la 

maîtrise ei le compagnonnage. — On le voit, dans le dernier stade de 

la vie corporative, les deux chemins qui s'ouvrent devant Tapprenti sont 
nettement tracés. Sa situation économique décide de son sort. Suivant qu'il 
e.-<t riche ou pauvre, il pénè re dans l'enceinte réservée des maîtres ou il 
reste dans les rangs serrés du prolétariat urbain ». Des Marez, p. 5g. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 233 

sa vie. L'ouvrier célibataire, souvent, était même 
reçu dans le ménage du patron, et vivait ^7 son pain 
et à son pot, selon la pittoresque expression fran- 
çaise. 

On devenait patron ou maître quand on pouvait 
ouvrir un atelier pour son compte et se charger de 
l'aire vivre des ouvriers. Libre dans l'origine, la qua- 
lité de maître fut. par la suite, du moins dans cer- 
tains métiers, subordonnée à des conditions onéreuses, 
notamment à la confection d'un chef-d'œuvre (i). 
Le patron restait d'ailleurs, on vient de le voir, au 
niveau de ses ouvriers; on a calculé qu'il pouvait 
gagner une journée double de la leur (2), et cela ne 
semble pas exagéré si l'on tient compte de sa mise 
de fonds et de sa responsabilité. 

Maîtres et ouvriers travaillaient ferme et pourtant 
sans excès nuisible. Le repos du dimanche, qui com- 
mençait dès le samedi après-midi (3), scandait l'acti- 
vité au rythme bienfaisant de son retour périodique 
et permettait, pendant la semaine, une certaine inten- 
sité de labeur. La journée ouvrière était longue : 
chez les fèvres, ouverte et fermée par le son de la 
cloche de Saint- Nicolas au lYest, elle commençait 



(1) Le chef-d'œuvre n'est pas requis dans tous les métiers. On ne le trouve 
pas chez les tanneurs. (Bormans, Tanneurs, p. iSa). Il ne semble pas encore 
exister chez les fèvres en I421, car un règlement de cette date pour les 
« claweteurs » dit .simplement : « Aucun apprenti ne peut éire maître .s'il n'a 
parfait ses six ans ». l Chartes et privilèges, t. I, p. 2). Je le vois apparaître 
pour la première fois chez les orfèvres en 1544 (o. c, t. II, p. .'<5i). 

A Bruxelles, le chef-d'œuvre s'introduisit vers le milieu du XV<" siècle; il 
devint général au XVIe. (Des Marez, p. g^). 

(2) Van der Kindere, L^ siècle des Artevelde, p. 91. 

(3) Le repos du .samedi (après-midi) est déjà dans le privilège donné aux 
batteurs de Dînant par Henri de Gueldre en i255 (Bormans et Schoolmees- 
ters, t. II, p. 81). Bormans, Tanneurs, p. 12g. 



234 CHAPITRE XVI. 

et elle finissait avec le jour, c'est-à-dire qu'en été elle 
avait seize heures et en hiver huit, les temps des 
récréations et des repos défalqués (i). Cependant les 
métiers les plus pénibles avaient un maximum 
d'heures de travail fort inférieur : chez les houil leurs, 
il ne dépassait pas six heures (2). De toute manière, 
il était défendu de faire travailler avant ou après 
l'heure fixée (3). 

p]n ce qui concerne le salaire, la déserte, comme 
on disait à Liège, il était réglé de commun accord 
entre patrons et ouvriers, en toute justice et équité, 
et sans soulever ces innombrables conflits qui, de 
nos jours, groupent les uns et les autres en deux 
camps opposés, La parfaite éducation technique de 
l'ouvrier le mettait au courant des conditions exactes 
de la production et ne permettait ni qu'il élevât des 
prétentions exagérées, ni qu'on pût le réduire à la 
portion congrue. D'autre part, grâce à l'absence de 
concurrence, les clauses du contrat de travail étaient 
débattues et acceptées avec une parfaite liberté de 
part et d'autre : par suite, le salaire, fruit d'une 
entente à l'amiable entre les contractants, ne descen- 
dait pas au niveau où le refoule de nos jours la loi 
d'airain; il restait à la hauteur des exigences d'une 
vie humaine. 

Qu'on payât à la pièce, comme chez les drapiers (4), 

(1) V. les règlements des fèvres en date de 1418 et de 1421 dans Chartes 
et privilèges des b07ïs métiers, t. I, pp. 3 et 28. De même à Bruxelles (Des 
Marez, p. 242) et à Namur (Goetstouwers, p. 10g). 

(2) En Allemagne, les mineurs travaillaient ordinairement huit heures par 
jour; ils avaient, en quittant l'ouvrage, un établissement de bains à leur dis- 
position. Janssen, L' Allemagne depuis la fin du moyen-àge, trad. Paris, 
t. I, p. 340. 

(3) Règlement des fèvres en 1418, dans Chartes et pj-iviléges, t. 1, p. 3. 

(4) Bormans, Drapiers, p. 191. 



I.A VIE ÉCONOMIQUE. 235 

OU à la journée, comme chez les fèvres, l'ouvrier 
recevait le juste fruit de sa sueur, et, s'il chômait 
raprès-midi des vigiles, c'était parmi sa journée 
entière prendant (i). Les seules contestations relatives 
au salaire que connaisse l'histoire de Liège unt surgi 
précisément dans celui des métiers qui, par son 
organisation, se rapprochait le plus des formes de la 
grande industrie moderne, c'est-à-dire celui des 
drapiers (2). En i325, en i352 et plus tard encore, 
les foulons se plaignirent d'être lésés. Des commis- 
sions arbitrales, à chaque reprise, apaisèrent le conflit 
en fixant le taux du salaire pour une durée détermi- 
née i3). Il est à peine nécessaire de dire que le patron 
qui ne payait pas ses ouvriers était traité avec une 
grande sévérité : si, trois jours après en avoir été 
sommé, il ne s'acquittait pas, on lui « forcomman- 
dait )) le métier, c'est-à-dire qu'on défendait à tous 
les membres de la corporation de travailler pour lui. 
Se décidait-il enfin à faire droit, on lui rendait l'usage 
du métier, mais il devait payer une nouvelle « rate », 
comme s'il l'acquérait pour la première io\s (4). Il 
était rigoureusement interdit d'engager un ouvrier 
p^our un prix inférieur à celui que le métier avait 
fixé (5). Par contre, il était défendu également aux 
ouvriers de se coaliser entre eux pcnir obtenir une 

(,1) Chartes el jiriiilèges, t. I, acte de 1421. 

(2) Même constatation à Naniur (Goetstouwers, p. 11 5) et à Bruxelles 
(Des Marez, p. 25 1). 

(3) Du moins les commissions arbitrales de 1423 et de 1435 la tixèrent 
pour une durée de douze ans, et je ne crois pas me tromper en admettant 
qu'ils firent de même en i3j5 et en i352. V. Bormans, Drapiers, p. 207. 

(4) Bormans, Drapiers, p. 126. 

(5) A Bruxelles, on voit même punir des compagnons parce qu'ils ont 
accepté de travailler pour un salaire intérieur au juste taux. (Des Marez, 
p. i5oj. 



236 CHAPITRE XVI. 

augmentation de salaire : un pareil procédé eût été 
la violation d'un contrat équitable et un manque de 
parole envers le donneur d'ouvrage (i), 

La corporation avait-elle un grief dont elle ne 
pouvait obtenir le redressement par les voies ordi- 
naires, elle recourait au remède dont la féodalité lui 
donnait l'exemple : la suspension de service ou la 
grève. C'était ce qu'on appelait « serrer le métier ». 
Dès que les compagnons avaient reçu le mot d'ordre 
de se « serrer » contre quelqu'un, plus aucun d'eux 
ne faisait le moindre travail pour l'homme désigné 
de la sorte à leur vindicte. Et lorsque, comme ce fut 
parfois le cas, une décision de ce genre était prise 
par l'ensemble des trente-deux métiers, le boycottage 
revêtait le caractère d'une espèce d'interdiction de 
l'eau et du feu, comme on disait dans l'antiquité (2). 

Nous venons de caractériser d'une manière géné- 
rale le régime du travail à Liège. Il faut cependant 
ajouter, pour être complet, qu'il ne s'applique pas 
d'une manière identique à tous les métiers, et, de 
plus, qu'il comporte un certain nombre de tempé- 
raments. D'abord, il est certaines professions où la 
production est impossible dans les conditions fami- 
liales et égalitaires qui viennent d'être caractérisées. 
Telles sont, notamment, la houillerie et la draperie, 
qui réclament des capitaux considérables et une direc- 
tion centralisée. Dans ces deux métiers, le patron 
confisque une bonne partie du produit du travail et 
est séparé de ses ouvriers par la distance hiérarchique. 

(1) Bormans, Drapiers, o. c. p. iSg. 

(■2) Les plus anciens exemples de cette pratique qui soient venus à nous 
sont de 1429 (contre les échevins) et de 1432 (contre le Chapitre). V. Jean de 
Stavelot, pp. 242 et 291, et cf. Poncelet, p. 35, 



LA VIE ÉCONOMIQUE. aSy 

Pour la hoLiillerie, il est à peine nécessaire d'insister : 
on a déjà vu plus haut que tous les exploitants des 
fosses à charbon des environs de Liège appartiennent 
au patriciat. Quant à la draperie, elle exige la coopé- 
ration de plusieurs classes d'artisans travaillant pour 
le compte du môme industriel; avant de mettre son 
drap en vente, le producteur a employé tour à tour 
les tisserands, les foulons, les teinturiers, les ton- 
deurs. Les membres de ces quatre groupes, écartés 
du marché pour lequel ils travaillent, doivent être 
considérés, non comme des patrons, mais comme de 
véritables artisans, salariés par les riches drapiers qui 
vivent de leur travail (i). C'est ainsi que, rompant 
les cadres de l'industrie médiévale, les métiers qui 
mettent le capital à la base de leur production affec- 
tent déjà, dans une certaine mesure, l'allure des in- 
dustries d'aujourd'hui. 

Ce n'est pas tout. 

Si la corporation protégeait les intérêts particuliers 
de chacun de ses membres, il est un intérêt général, 
celui de tout le monde, qu'on ne pouvait subordon- 
ner aux exigences du régime corporatif sans compro- 
mettre la vie elle-même : nous voulons parler du 
ravitaillement de la Cité. Pour qu'il eût lieu dans 
les meilleures conditions possibles, la Cité l'avait 
proclamé entièrement libre par la Lettre de Commun 
profit de iSyo (2). Et jamais il ne fut dérogé à celle 
règle. 

D'autre part, le monopole des corporations com- 
portait un certain nombre de tempéraments qui 

(1) Pirenne, Hisinirc de Bclgiqi>i% X. II. p. bg. .Même constatation en ce 
qui concerne les drapiers de Namur dans Goetstouwers, p. y2. 

(2) V. ci-dessus, p. 114. 



238 CHAPITRE XVI. 

étaient en quelque sorte de droit. C'était, comme 
l'indique le nom, un droit exclusif de vente et non 
un droit exclusif de fabrication. Il n'est pas inutile 
d'énumérer les diverses manières dont le régime 
était atténué. D'abord, tout bourgeois de Liège pou- 
vait confectionner, pour son usage personnel, les 
produits de toute espèce de métiers, même ceux qui, 
par la nature propre de leur fabrication, supposaient 
des procédés laborieux et difficiles à apprendre, 
comme, par exemple, les draps et autres tissus (i). 
Deuxièmement, l'ouvrier étranger avait le droit de 
travailler quinze jours dans la Cité sans être obligé 
d' « acquérir le métier »; c'est passé ce temps seule- 
ment qu'il avait l'obligation de s'y faire inscrire (2). 
Troisièmemeiit, les professions étaient libres dans 
les encloitres de Saint-Lambert, vaste pourpris ren- 
fermant, avec la cathédrale et le Palais, le Vieux 
Marché et tout l'espace jusqu'à la Meuse. A certaines 
heures, on en fermait les abords avec des portes 
en fer ou avec des chaînes, et tout le petit monde 
contenu dans l'immunité y vivait comme dans un 
îlot étranger à la Cité qui l'enserrait de toutes parts (3). 
Les travailleurs établis là n'avaient pas besoin 
d' « acquérir le métier » ni de se soumettre aux 
prescriptions souvent minutieuses de la corporation; 
ils étaient en dehors d'elle, ils produisaient et ven- 

(i) Voir à l'Appendice l'acte du 2 septembre 1419, par lequel le Conseil de 
la Cité autorise les bourgeois de la ville et de la banlieue de Liège à faire du 
drap chez eux, à condition de ne pas le vendre. Cet acte, émis à peu près 
immédiatement après le rétablissement du métier, ne consacre pas une inno- 
vation mais, sans aucun doute, remet en vigueur un droit antérieur. 

(2) Bormans, Tmineurs, p. 146. De même à Bruxelles, v. Des Marez, 
p. 121. 

(3) Gobert, t. I, pp. 221, 266 et 3oi ; t. IV, p. 24. Le même auteur fait 
remarquer t. I, p. 287, que la rue de l'Official n'a été percée qu'en 1787. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 239 

daient en toute liberté comme font les petits métiers 
d'aujourd'hui. 

Quatrièmement, la fi)ire annuelle était la [grande 
modératrice des prix, en permettant la libre enti-ée 
et la libre vente des produits étrangers. La concur- 
rence, bienfaisante quand elle n'est pas meurtrière, 
faisait donc sentir ses elTets dans une certaine mesure. 
Sans doute, elle tut odieuse aux producteurs liégeois, 
et pour s'en débarrasser, au moins en partie, ils firent 
supprimer l'une des deux foires (i), mais enfin, 
l'autre persista et, pendant deux semaines chaque 
année, elle émancipa l'acheteur liégeois de la dépen- 
dance des producteurs locaux, renouvelant ainsi à 
intervalles réguliers l'atmosphère économique de la 
Cité. 

Il était indispensable d'indiquer cette limitation 
du régime avant de le caractériser. Par ses traits 
principaux, il se distingue foncièrement de celui de 
l'industrie moderne qui, en proclamant la liberté 
absolue, a consacré la servitude, selon la parole 
éternellement vraie de Lacordaire : « Entre le riche 
et le pauvre, entre le faible et le fort, c'est la liberté 
qui opprime et la loi qui affranchit ». Tous les bien- 
faits dont la classe ouvrière était redevable au régime 
corporatif dépendaient de la sévérité avec laquelle 
il refrénait les excès d'une liberté égoïste et meur- 
trière. Et ces bienfaits sont grands et nombreux. Il 
supprimait le paupérisme, il procurait à tout tra- 
vailleur un salaire en rapport avec ses besoins, il 
modérait sa besogne pour lui laisser le temps de 
vaquer à ses devoirs de père de famille et de chré- 

(1; V. ci-dessus, p. 65 et cf. p. 38. 



240 CHAPITRE XVI. 

tien, il sauvegardait la dignité de la femme en la 
laissant à son foyer, il assignait au travail sa place 
d'honneur dans la vie sociale et économique. Dans 
les rapports de producteur à consommateur, il faisait 
régner la loi d'une rigoureuse probité, et introduisait 
un principe de haute moralité en protégeant les intérêts 
de ce dernier avec une sollicitude égale à celle qu'il 
montrait pour les intérêts de la corporation. De 
même qu'on pouvait produire en sécurité, parce 
qu'on était assuré de toucher le fruit de son travail, 
de même on pouvait acheter en confiance, parce que 
la corporation elle-même se faisait la garante de ses 
produits. 

Mais une pareille organisation du travail n'est 
compatible qu'avec une société aux proportions 
réduites et avec un marché exigu. Dès que les tran- 
sactions, de locales, deviendront internationales, le 
capital apparaîtra comme l'instrument indispensable 
du progrès économique, et la réglementation minu- 
tieuse qui empêche le capital de se former ne sera 
plus qu'une entrave gênante. En attendant, pour ces 
milieux médiévaux qui font tenir une civilisation 
entière dans les murs d'une ville, elle est l'expression 
bienfaisante de la justice sociale elle-même. Les his- 
toriens et les économistes sont unanimes à lui rendre 
hommage et reconnaissent que le moyen-âge a résolu 
mieux que notre temps le grand problème de la 
répartition des richesses (i). 

(i) « Sans entreprendre la tâche folle de faire l'apologie de l'ancien régime 
au détriment du nouveau, on doit, pour être juste, constater que nos com- 
munes du Xllle et du XlVe siècle avaient acquis, malgré leur système de 
protection à outrance, une prospérité qu'elles n'ont jamais retrouvée depuis, 
ou que, certes, elles n'ont pas dépassée. 

« Ne condamnons pas aveuglément tout ce qui ne cadre pas avec nos 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 241 

Pour caractériser d'un mot l'état social réalisé par 
le régime qui vient d'être décrit, nous dirons que le 
peuple de Liège se compose, dans son immense 
majorité, de petits bourgeois. Le prolétariat, qui 
est aujourd'hui l'élément principal de la population 
des grandes villes, est à peine représenté dans la Cité, 
et les bouilleurs eux-mêmes, éparpillés dans la ban- 
lieue, joignent la culture de leur champ à l'exploi- 
tation de la mine. Rien n'apparaît plus rarement 
dans l'histoire de Liège que le mendiant, et il fau- 
drait croire, si l'on s'en tenait au témoignage des 
sources, qu'il y était un phénomène inconnu. La 
question sociale n'existait pas à Liège. La population 
de cette ville a traversé tout le moyen-âge sans ren- 
contrer les redoutables problèmes qui mettent aujour- 
d'hui les deux classes aux prises. Jamais, dans les 
luttes si nombreuses dont le récit a rempli ce livre, 
la démocratie n'a poursuivi l'amélioration du sort 
des classes populaires ni la répartition plus équitable 
de la richesse. Les ouvriers liégeois, convenablement 
nourris (i) et pouvant sans difficulté entretenir une 

instincts modernes, et surtout ne perdons pas de vue qu'à côté du résultat 
matériel il y a le résultat moral. Il ne suffit pas que la richesse augmente, il 
faut encore qu'elle soit convenablement distribuée. Ce problème, le XI\'e 
siècle l'avait mieux résolu que le XIX^ ». \'an der Kindere, Le siècle des 
Artevelde, 2e édition, p. 98. 

« Un point paraît à présent hors de doute, c'est que, sous ce régime, le 
travailleur, à quelque profession qu'il appartînt, jouissait d'une situation 

incomparablement supérieure à celle qu'il possède aujourd'hui. Mais 

à côté de ce bien-être matériel, sa situation morale était encore beaucoup 
plus satisfaisante ». Mahaim, Étude sur l'association professionnelle, p. 5o. 

(i) D'une pièce de 1244, il résulte que l'on considérait comme la nourri- 
ture ordinaire d'un bourgeois la viande, le vin, le pain, la cervoise et le 
hareng. Cuvelier, Val Benoît, p. log. Un Liégeois lègue «ux béguines, en 
1291, de quoi acheter pois, sel, chandelle, poivre et lin. Bormans et School- 
meesters, t. II, p. 479. 

Il lô 



242 CHAPITRE XVI. 

famille même nombreuse, ne se considéraient pas 
comme les créanciers de la société; ils n'avaient pas 
de griefs économiques, et dans leurs nombreux 
conflits avec le prince ou avec les classes privilégiées, 
c'est pour la conquête ou pour la défense de leurs 
droits politiques exclusivement qu'ils ont pris les 
armes. Cette constatation est peut-être le résultat le 
plus considérable de notre étude sur les annales de 
la Cité. 



CHAPITRE XVII, 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 

Après avoir examiné la constitution politique de 
la Cité et nous être rendu compte de son régime 
économique, il nous reste à contempler les autres 
manifestations de sa vie et à nous donner le specta- 
cle de sa civilisation. 

Une description de la ville au moyen-âge servira 
d'introduction à ce tableau. 

Irrégulière et pittoresque, en partie assise dans la 
vallée, en partie étagée sur les collines, Liège s'éten- 
dait du sud-ouest au nord-est, sur la rive gauche de 
son fleuve. Concentrée autour de la Légia. elle en 
remontait le vallon jusqu'au niveau du plateau de la 
Hesbaye, elle le descendait jusqu'à la rencontre du 
ruisseau avec le fleuve, puis envahissait au nord et 
au sud la vallée de celui-ci. Elle le franchissait pour 
aller englober l'important quartier d'Outremeuse, et 
ses murailles arrivaient jusqu'à l'Ourthe, qui, à 
l'est, se rapprochait de la x'VIeuse pour y aller verser 
ses eaux en aval de la ville. Au milieu de la vallée, 
tout un réseau de canaux découpait la ville en ilôts 



244 CHAPITRE XVII. 

reliés entre eux par des ponts sans nombre. De 
partout émergeaient les tours des églises, dont les 
clochers étaient comme les points de repère du 
paysage urbain. Avec son enceinte fortifiée qui, 
tour à tour, gravissait ou descendait les collines 
au gré des accidents du sol, avec le ruban des eaux 
de la Meuse ramifiée à l'infini et reflétant les 
tableaux de ses deux bords, Liège offrait à ceux 
qui la regardaient d'en haut un spectacle d'un grand 
intérêt. Les Liégeois du moyen-âge appréciaient la 
beauté du panorama de leur ville et aimaient à le 
faire admirer aux étrangers. En 1400, ils le mon- 
trèrent du haut de Saint-Gilles au duc Etienne de 
Bavière, père de la reine de France, et en 1491 au 
duc Albert de Saxe, lieutenant de Maximilien d'Au- 
triche aux Pays-Bas (1). Et il faut avouer que leur 
enthousiasme était justifié. Encore aujourd'hui, si 
nous jetons les yeux sur les vues de la ville faites au 
XVI^ et au XVI I^ siècle, elle nous laisse l'impression 
d'une Venise sertie dans un cadre de fleurs. 

Cette riante Cité n'était pas d'une défense facile. 
La configuration qui en faisait le pittoresque dimi- 
nuait aussi la valeur militaire de ses remparts. 
Coupée à divers endroits par les bras du fleuve, la 
ligne de l'enceinte présentait des lacunes graves. 
On y avait pourvu par des tours fortifiées plantées 
sur les deux rives, ou encore par des chaînes qu'on 
tendait d'un bord à l'autre comme à Saint-Jean- 
Evangéliste (2). L'Ile n'était protégée que par un bras 
de la Meuse qu'on pouvait passer à gué en certains 

(1) Jean de Looz, p. 107; chronique manuscrite du règne de Jean de 
Hornes, 

(2) Polain, Ordonnances, 2^ série, t. I, p. 322. Cf. Gobert, t. II, p. i25. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 24!) 

endroits, et par une muraille médiocre qui datait du 
XII I^ siècle. La Sauvenière, comprise dans l'enceinte 
depuis la même date, était clôturée d'un mur qui, 
partant de Saint-Jean, gravissait le Publémont jus- 
qu'à Saint-Martin; la tour Cornière, qui subsiste 
toujours sous le nom de tour Moxhon, mais dimi- 
nuée d'une vingtaine de pieds, était de ce côté 
l'ouvrage de défense le plus important (i). Dix portes 
s'ouvraient dans l'enceinte, sans compter un nombre 
considérable de poternes, dites posti{, qui étaient à 
l'usage des particuliers, mais qui compromettaient 
notablement la sécurité générale. 

La ville n'avait d'ailleurs pas rempli complète- 
ment son vaste pourpris (2). Dans l'ancienne Cité 
notgérienne, l'agglomération était très dense; elle 
avait poussé les rangées épaisses de ses maisons 
jusque contre la vieille enceinte devenue inutile, 
dont les fossés et les chemins de ronde avaient été 
convertis en aisances accensées par la ville aux par- 
ticuliers riverains. L'agglomération était dense encore 
dans l'Ile, devenue comme une seconde Cité, et elle 
débordait jusque sur le fleuve, car le Pont des Arches 
et le Pont d'Ile étaient occupés par des maisons, 
comme encore aujourd'hui le Ponte Vecchio de Flo- 
rence. Mais sur les coteaux de l'ouest et du nord, 
trop abruptes pour porter des habitations, on conti- 

(1) « La grande tour tant eslevé que sa pointe surpasse en hauteur 

de vingt pieds et plus les collines plus éminentes qui sont aux environs, 
lesquelles de leur part sont bien hautes et relevées ». Philippe de Hurges 
cité par M. Gobert, t. I, p. 607. 

(2) Cf. pour Mayence la description d'un voyageur arabe du X»-' au 
Xle siècle : « C'est une très grande ville dont une partie eat habitée et l'autre 
mise en culture ». Hegel, Die Eiitstehx'ug der dcutschen Stddtc, p, 35. Même 
situation au XI le siècle d'après Otton de Frisingue, Gesta Frederici, I, i3. 



246 CHAPITRE XVII. 

nuait de cultiver la vigne (1) et nombre de rues ou 
d'impasses dites des Jardins attestent l'état des lieux 
à cette époque (2). 

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons 
dit de la division de la ville en six quartiers, sinon 
pour marquer que cette division correspondait aux 
diverses phases du développement historique de 
l'agglomération. De ces six quartiers, celui d'Outre- 
meuse garda longtemps un caractère féodal; il appar- 
tenait à la famille de Pré, qui a laissé son nom à sa 
principale rue. S'il en faut croire un chroniqueur, ce 
lignage se serait même retranché dans son quartier 
comme dans une forteresse de famille, en coupant 
une des arches du pont et en y jetant un pont-levis, 
ce qui lui permettait d'ouvrir ou de fermer à son gré 
la communication du faubourg avec la Cité (3). 

Les rues sont étroites et sombres (4) et rétrécies 
encore par les encorbellements, qui font que vers le 
haut les toits semblent se toucher. Fréquemment 
des arvôs ou arches relient les murs des deux côtés, 
les consolidant et facilitant aussi la défense, le cas 
échéant. Comme dans toutes les villes septentrio- 
nales, les maisons tournent vers la rue leurs pignons 
aigus; bon nombre ont au rez-de-chaussée des maga- 
sins ou des écuries; elles sont généralement en bois 
ou à lambourdes; toutefois, au XI V^ siècle, il y en a 

(1) Vigne près de Saint-Servais, en i233 (Bormans et Schoolmeesters, t. I, 
p. 317), à Hors-Château en i36i (Les mêmes, t. IV, p. 348), au-dessus des 
Mineurs, au XI V« siècle (Jean d'Outremeuse, t. V, p. 339). Guichardin, 
p. 497, a encore vu de beaux vignobles à Liège, donnant, dit-il, un vin assez 
bon mais léger. 

(2) Gobert, t. II, p. 112. 

(3) Jean d'Outremeuse, t. V, p. 325. 

(4) La plus large était Neuvice, qui est aujourd'hui parmi les étroites. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 247 

un assez bon nombre en pierre (i). La plupart sont 
couvertes en chaume; aussi, quand l'incendie éclate, 
il dévore une partie de la ville. 

On a commencé de paver les rues à la fin du 
XI 11^ siècle (2) et on a continué cet utile travail au 
XIV^, mais la propreté reste toujours problématique 
à cause de l'absence d'égoûts, et aussi parce qu'une 
partie de la population continue de s'adonner à la vie 
agricole, ce qui entraîne des transports de fumier et 
une circulation de bétail, La Légia, qui coule à ciel 
ouvert au milieu de la ville sous la multitude des 
ponceaux jetés devant les maisons, doit être protégée 
par des prescriptions sévères contre la négligence des 
habitants, qui en font le réceptacle de leurs détritus 
et de leurs ordures : les échevins comminent une 
amende de cent sous et l'Église l'excommunication 
contre les contreve nants (3). 

Pendant que les nobles se cantonnent dans Outre- 
meuse et le clergé dans ses encloîtres, autour de la 
cathédrale et des collégiales, le gros de la population 
se groupe par métiers, comme nous l'avons déjà dit, 
obéissant soit à une nécessité professionnelle, soit à 
une simple attraction de sympathie. Toute cette 
répartition se lit encore aujourd'hui, comme dans 
un livre, dans le vocabulaire des vieux noms de rues, 
document historique d'un prix infini pour la con- 
naissance de la vie populaire. Le quartier du nord 

(i) Souvent, on voit une maison de pierre et une « maison de fust » qui 
sont contiguès, et qui appartiennent au même propriétaire, .\insi en 1371, 
Cuvelier, Val Benoit, p. 571. 

(2) Hocsem, p. 317; Jean d'Outremeuse, t. IV, p 8(3 et t. \"I, pp. 3n et 
673-674. 

(3) V, le Pawe.ilhar aux articles, art. g8, dans Raikem et Polain, t. I, 
p. io5; cf. Gobert, dans BIAL. t. XXXV (igoS), pp. i53-i54. 



248 CHAPITRE XVII. 

abondait en vocables empruntés à l'industrie textile, 
au point de nous offrir, selon une expression ingé- 
nieuse, ce un véritable petit cours de géographie pro- 
fessionnelle » (1). Dans toute cette vaste région, on 
était, comme disaient les Liégeois, en Draperie; si 
des noms comme Drapièrue, Tindoirrue et autres 
ont disparu, celui de la rue des Foulons garde le 
souvenir d'un groupe important d'ouvriers du drap. 
Les tanneurs et les pêcheurs sont établis le long des 
quais qui portent leur nom ; les fèvres occupent 
rilay (rue Lulay des Fèvres et Féronstrée) ; les 
tourneurs, les brasseurs, les potiers, les chandelons 
et quantité d'autres donnent aussi leur nom à des 
rues; les maisons religieuses de même. Souvent, 
c'est à l'enseigne de sa première maison qu'une rue 
emprunte son appellation : c'est le cas pour la rue 
du Pot d'Or, la rue Tête de Bœuf, la rue du Mou- 
ton Blanc, la rue Salamandre, etc. D'autres noms 
gardent le souvenir d'une circonstance historique ou 
d'une particularité locale, comme la rue du frère 
Michel. Cette richesse du vocabulaire ne se borne 
pas aux rues : comme les maisons ne sont pas numé- 
rotées, chacune est connue par le nom de son ensei- 
gne : le Faucon, le Soleil, le Croissant, la Rose, le 
Paon, le Lardier, le Mouton, etc., etc. Toutes ces 
appellations sont des noms véritables, c'est-à-dire 
qu'elles désignent leur objet par le trait qui les fait 
le mieux reconnaître; c'est ce qui leur donne leur 
charme de poésie au regard du déplorable vocabu- 
laire des rues de nos villes modernes, fabriqué dans 
les bureaux par des pédants à l'imagination indigente. 

(1) Gobert, Les rues de Liège, t. I, p. 432. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 249 

Ce qui caractérise la ville, ce sont ses nombreuses 
églises. Liège, dit un chroniqueur du XI^ siècle, ne 
le cède, sous ce rapport, qu'à Cologne, qui ne le cède 
pas même à Rome (i). Encore au XV*^ siècle, on 
atîirmait qu'il s'y disait tous les jours autant de 
messes que dans la Ville éternelle. Avec sa cathédrale, 
ses sept collégiales, ses deux abbatiales, ses trente 
paroissiales et sa quantité de sanctuaires conventuels 
disséminés dans toute la Cité, Liège offrait aux 
regards le spectacle d'une ville ecclésiastique. Au 
centre surgissait la cathédrale géante, dont la plus 
haute tour atteignait le niveau de la montagne Sainte- 
Walburge, le dépassait même de vingt pieds au dire 
d'un voyageur (2). L'édifice notgérien avait été con- 
sumé par les flammes en 11 85, et plusieurs générations 
s'étaient employées à le relever de ses ruines. C'était, 
avant la catastrophe, une basilique romane à deux 
absides hémisphériques; le XIII« et le XI V*^ siècles 
la transformèrent en un édifice gothique qui s'éleva 
sur les fondements mêmes de l'ancien, et qui ne fut 
guère achevé qu'aux environs de l'an 1400 (3). Toute 



(1) Anselme, p. 220. 

(2) Philippe de Hurges cité par M. Gobert, t. I, p. 607, 

(3) Nous n'avons pas d'histoire de la cathédrale Saint-Lambert, le livre de 
Van den Steen de Jehav sur ce sujet, publié en deux éditions, n'étant qu'un 
roman où les fictions les plus audacieuses viennent se mêler, comme dans Jean 
d'Outremeuse, aux faits historiques avérés. Quelques dates, tout au moins, 
jalonnent cette histoire. Nous voyons que l'autel oriental fut rendu au culte 
dès le 7 septembre 1 18g par l'archevêque de Cologne, Philippe de Heinsbcrg 
(Gilles d'Orval, III, 48, p. m) mais l'édifice lui-même mit du temps à se 
relever de ses ruines ; on y travaillait en 1 192 (v. deux curieuses monnaies de 
l'intrus Lothaire de Hochstaden dans de Chestret, Xiouismalique liégeoise. 
Planche Vil, n" i33) et encore pendant toute la première moitié du XlIIe 
siècle; ce que Jean d'Outremeuse raconte, t. \', pp. 277, 285 et 290, des tra- 
vaux faits de 1247 ^ i25o semble reposer sur une base historique sérieuse. 
Ce qui est certain, c'est que le 1" mai i25o le maître-autel fut consacre 



a5o CHAPITRE XVIL 

la nation liégeoise voulut contribuer à la beauté du 
sanctuaire, et l'histoire nous a conservé les noms des 
généreux donateurs qui ont fait les frais de tel portail 
ou de telle verrière (i). C'est ainsi qu'on parvint enfin 
à dresser dans les airs cet imposant monument qui, 
avec ses deux tours occidentales, dites les tours de 
sable, sa haute tour orientale et son « beau portail », 
faisait l'admiration et l'amour des Liégeois. 

C'est que Saint-Lambert était le sanctuaire par 
excellence de la Cité et sa vraie église nationale. Sous 
sa cuirasse de pierre battait le cœur du pays. Tous 
les souvenirs patriotiques, tous les trésors de la reli- 
gion étaient réunis sous ses voûtes solennelles; tout y 
parlait au cœur du peuple, lui rappelait les grandes 
journées de son histoire. Là, dans sa tombe auréolée 
de miracles, que gardait la crypte du chœur occi- 
dental, reposait le saint patron du diocèse, à l'endroit 
même, disait-on, où il avait péri. En face de lui, dans 



par l'archevêque Pierre de Rouen, en présence de Guillaume de Hollande, 
roi des Romains, des archevêques de Mayence, de Trêve et de Cologne, 
et des évêques de Metz et de Chalons-sur-Marne (Hocsem, p. 276). Les tra- 
vaux, toutefois, n'étaient pas achevés : encore en i253, le pape Innocent IV 
accorde des indulgences aux fidèles qui contribueront par leurs largesses à 
rebâtir l'église (Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. Sy : dudum ecclesiam 
ipsam ignis conflagratione consumpîam) . Près d'un siècle après, en 1342, 
Adolphe de La Marck affecte certains revenus (af? materialis ecclesie nostre 
structuram in forma quam provide nostri disposiiere majores prout congruit 
consummandam) ainsi que le produit de toutes les collectes faites dans le 
diocèse (Bormans et Schoolmeesters, t. III, pp. 608, 612, 6i5, et t. IV, p. 1). 
Et, digne de foi en l'occurence puisqu'il parle de choses de son temps qui sont 
à la connaissance de tous les contemporains, Jean d'Outremeuse, t. IV, p. 484, 
dit que l'édifice n'est pas encore achevé au moment où il écrit : « oncque ne 
» fut parfait : encore y oevre on aujourd'hui ». 

(i) V. Fisen, II, pp. 27-28. Le chanoine Gérard Biersez a donné la rosace 
du portail nord, l'évêque Jean d"Enghien celle de l'ouest, l'évêque Thibaut 
de Bar celle du sud en iSio. Bouchand de Hainaut a orné la porte qui mène au 
Palais et Guillaume d'Auvergne celles qui conduisait au portique occidental. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 25 l 

le chœur oriental, se dressait l'autel majeur, dont il 
partageait le patronage avec la Vierge, car Notre 
Dame et saint Lambert était la devise et le cri de 
guerre des Liégeois. Dans les deux cryptes dormaient 
la plupart des pasteurs qui avaient étendu leur 
houlette sur le diocèse : le Chapitre ouvrait ce Pan- 
théon de la nation liégeoise aux prélats qui avaient 
bien mérité de la patrie et le fermait à ceux qui 
avaient encouru son ressentiment. Mais la mort 
ne possédait que les souterrains de l'édifice; la vie 
de la nation frémissait et vibrait dans ses nefs. 
Sur l'autel de la Trinité, qui surmontait la châsse 
de saint Lambert, on conservait l'étendard national 
que Charlemagne, disait-on, avait donnéà la ville, 
et qu'on y venait chercher en grande pompe chaque 
fois que l'armée liégeoise devait combattre l'ennemi. 
Alors, sous la couronne de lumière suspendue au 
milieu du sanctuaire, les chanoines revêtaient l'avoué 
de Hesbaye de son armure blanche et remettaient 
entre ses mains l'emblème sacré, puis il partait à 
cheval, suivi des milices de la Cité (i). Aux jours 
de victoire ou de fête, l'édifice prenait une voix pour 
traduire la joie publique, et l'on entendait retentir 
sous ses voûtes les accents du Magna vox, qui fut 
depuis le X^ siècle l'hymne national des Liégeois (2). 
Sanctuaire des fidèles et dortoir des morts, Saint- 
Lambert offrait encore une large hospitalité à la vie 
civile; on y conservait les documents publics sous 



(1) V. la charte de 1208, art. i. 

(2) Composé par l'évêque Etienne (902-920). Il est déjà mentionné au 
Xle siècle dans le Triumph'ts sancti Remacli, p. 452, et au XI Ile siècle dans 
le Vita Odiliae, p. 241. M. .1. Demarteau en a publié le texte d\ec l'office de 
saint Lambert dans BIAL, t. XIII (1877), p. 889. 



252 CHAPITRE XVII. 

une treille dans un des piliers de la grande nef (i); 
on y conservait l'étalon des mesures de longueur 
gravé dans la pierre sur le mur extérieur, près de la 
porte du vieux Chapitre (2). La bancloche de la Cité 
était suspendue dans l'une des tours, et, du haut 
d'une autre, les sons mesurés de la Copareille aver- 
tissaient les citains de l'heure du couvre-feu (3). 

Tout un cortège d'édifices sacrés et profanes se 
rangeait autour de l'auguste monument, servant de 
cadre aux manifestations de la vie publique. C'était, 
au nord, le Palais épiscopal, avec sa cour intérieure 
où siégeaient le tribunal féodal et celui de l'Anneau, 
et qui servait de lieu de réunion à l'assemblée géné- 
rale des bourgeois. Du Palais, une passerelle aérienne 
couverte permettait au prince de gagner la cathé- 
drale (4). Entre le Palais et la cathédrale s'étendait 
le Vieux Marché, où avaient lieu les combats judi- 
ciaires : l'évêque y assistait du haut de son passage 
couvert (5). Au sud de la cathédrale s'élevait l'église 
Notre-Dame-aux-Fonts, la mère des paroisses lié- 
geoises : c'était un modeste sanctuaire où étincelait 
le chef-d'œuvre de l'art mosan : la cuve baptismale 
de Renier de Huy. Entre les deux églises siégeaient 



(1) Jean d'Outremeuse, t. \l, p. 546; Régiment de Heinsberg, 1424, dans 
Bormans, Ordonnances, t, l, p. 556. 

(2) V. l'édit de i652 dans Louvrex, t, II, p. 81. La même chose à Maes- 
tricht (Heylerhoff, Notice historique sur Vancienne église Notre-Dame à 
Maestricht. 1827, p. 116) et à Francfort-sur-Mein (Maurer, t. III, p. 32). 

(3) Elle est mentionnée en 1407 par Jean de Stavelot, p. 106, et déjà en 
i36i dans un testament daté du « 28 septembre à heure de coparelhe ». 
Schoonbroodt, Inventaire des chartes de Saint-Martin, n" 280. 

(4) Episcopus vadit ad ambulatorium quod vadit de suo palatio ad ecclesiam 
cathedralem, valde altum, ibi ponit se ante unam fenestram cum uno archi- 
diacono et pluribus personis, etc. Positio pro justificatione pacis, p. 292. 

(5) V. la note précédente. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 253 

le Tribunal de la Paix et la Cour allodiale. L'hos- 
pice Saint-Mathieu à la Chaîne et les maisons claus- 
trales des chanoines complétaient ce vaste ensemble, 
qui formait une immunité dans laquelle le magistrat 
de la Cité n'avait pas le droit de pénétrer (i). 

Les sept collégiales, disséminées dans la ville, 
étaient un des éléments de sa beauté, car elles offraient 
tous les spécimens de la sobre et élégante architec- 
ture du moyen-âge liégeois. La montagne de Publé- 
mont portait trois de ces sanctuaires : Saint-Pierre, 
qui avait dû céder à l'Ardenne le corps glorieux de 
son patron saint Hubert, Sainte-Croix, dont la fon- 
dation avait coûté tant de diplomatie à Notger, Saint- 
Martin, qui rappelait à la fois le plus doux et le plus 
tragique souvenir de l'histoire de Liège : l'institution 
de la Fête-Dieu et la fatale nuit du 3 août ]3i2. Dans 
l'Ile, c'était Saint-Paul, qui racontait sur ses origines 
une légende semblable à celle de Sainte-Marie- 
Majeure de Rome, et Saint-Jean, où l'on commen- 
çait à oublier le tombeau du prélat que « Liège devait 
au Christ, et à qui elle devait tout le reste ». Dans la 
Cité, c'était Saint-Denis, fière de sa cloche Marie, la 
plus harmonieuse de Liège, et dans l'agrandissement, 
Saint- Barthélémy, dont les deux tours jumelles pro- 
filaient leurs silhouettes au pied des vignobles qui 
fermaient de ce côté le panorama de la ville. 

Les vingt-quatre églises paroissiales de l'enceinte, 
auxquelles il faut ajouter les six de la banlieue, 
n'avaient pas la richesse ni les proportions des opu- 
lents sanctuaires des chanoines. La plupart, bâties 
par les chapitres des collégiales à côté de celles-ci, 

(i) Sur les immunités locales de ce genre, v. Maurer, i. 111, p. 371. 



254 CHAPITRE XVil. 

étaient de modestes édifices sans caractère artistique, 
et parfois de proportions singulièrement exiguës, 
comme Saint-Nicolas-aux-Mouches, dont le sobri- 
quet indique assez le caractère minuscule. Quelques- 
unes, cependant, et en particulier celles de l'agran- 
dissement et de la banlieue, ayant à desservir une 
population plus nombreuse, se distinguaient par leur 
ampleur, comme Saint-Jean-Baptiste et surtout 
Saint-Christophe, dont on peut admirer toujours la 
noble simplicité depuis que des soins savants l'ont 
rendue à sa beauté primitive. 

Venaient ensuite les maisons religieuses. Liège 
possédait quatre abbayes : deux dans l'enceinte et 
deux dans la banlieue. C'était d'abord Saint-Jacques, 
l'antique fondation de Baldéric II, centre studieux i 
et asile tranquille où se conservaient les archives de ; 
la Cité, et Beaurepart (i), où les Prémontrés étaient 
venus s'établir en 1288, abandonnant le haut Cornil- 
lon qui ne les protégeait plus contre les pillards 
limbourgeois. Sur le Publémont, dans le voisinage de 
la Cité, s'élevait la grande abbaye de Saint-Laurent, 
contemporaine de Saint-Jacques et sa rivale par le 
culte des lettres et par le nombre de ses écrivains. 
Plus loin, toujours sur la même montagne, l'abbaye 
des Augustins fondée en 1121 par Albéron I et placée 
sous l'invocation de saint Gilles dressait son église 
qui, aujourd'hui encore, domine l'horizon de la Cité 
et le surmonte de sa croix. 

Les simples couvents étaient fort nombreux. A 
partir du commencement du XII I^ siècle, l'Occident 
fut témoin d'une efïlorescence extraordinaire d'ordres 

(1) Aujourd'hui l'évêché et le grand séminaire. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 255 

religieux. Liège, pour sa part, vit arriver les Ecoliers 
en 1232, les Mineurs en 1282, les Dominicains en 
1284, les Carmes en 1249, les Frères de la Pénitence 
en 1265, les Croisiers en 1272, les Guillemins entre 
1282 et 1292, les Chartreux en iSS-j, les Alexiens 
avant la fin du XIV^ siècle (1). 

En regard de cette multitude de maisons où les 
hommes pouvaient se consacrer à toutes les variétés 
de la vocation religieuse, quelle était la part du 
sexe féminin ? Il n'avait rien, et jusqu'au XV^ siècle, 
il n'exista pas un seul couvent de religieuses dans la 
Cité. Sans doute, le diocèse possédait quelques 
abbayes de femmes, mais c'étaient des maisons réser- 
vées à la noblesse, comme Nivelles, Andenne, xMous- 
tier-sur-Sambre, Maseyck ou Thorn. Les filles de la 
bourgeoisie et celles du peuple ne trouvaient point 
d'asile pour leur chasteté ni de refuge pour leur 
infortune. Et si l'on songe que dans les villes du 
moyen-âge le nombre de femmes fut de tout temps 
supérieur à celui des hommes (2), on se demandera 
ce que pouvaient devenir tant de créatures humaines 
que leur destinée livrait à tous les hasards et à toutes 
les souffrances de la vie. Ému de cette triste condi- 
tion, et préoccupé de développer la vie chrétienne 
dans les milieux féminins, un simple prêtre, Lambert 
le Bègue, eut alors une de ces magnifiques inspira- 
tions de la charité chrétienne dont l'action féconde 
s'exerce sur des siècles. A sa voix, les veuves, les 
femmes sans famille ou sans ressources, les jeunes 
filles éprises d'une vie plus chrétienne se groupèrent 

(1) Sur ces diverses maisons, v. les notices de M. Gobert. Sur les Frères de 
la Pénitence, qu'il n'a pas connus, je renvoie à l'Appendice du tome I. 

(2) Pirenne, t. I, p. 338. Desmarez, p. 107. 



256 CHAPITRE XVIÎ. 

aux portes de la ville à l'ombre de l'église Saint- 
Christophe, où elles formèrent la première colonie de 
ce genre qu'ait connue la Belgique. Sans faire de 
vœux monastiques, sans s'astreindre à toutes les exi- 
gences de la vie religieuse proprement dite, elles y 
menaient une existence pieuse et digne, que remplis- 
saient le travail et la prière, sous l'autorité d'une 
règle assez large pour leur laisser une grande liberté 
tout en les protégeant contre les dangers du monde. 
L'initiative répondait trop bien aux nécessités sociales 
du temps pour ne pas se développer rapidement à 
Liège et dans les Pays-Bas, à partir des premières 
années du XI 11^ siècle. 

Mais tout progrès de la vie chrétienne a le don de 
scandaliser les profanes. On railla, on bafoua les 
vierges et les veuves qui disaient adieu aux vanités 
de ce monde : on crut les rendre ridicules à jamais 
en les affublant, comme d'un sobriquet, du nom de 
béguines, qu'on empruntait au nom de leur fondateur : 
elles rendirent le sobriquet respectable et laissèrent 
l'écho des grossiers sarcasmes expirer au seuil de 
leurs paisibles retraites. D'ailleurs, les fidèles et le 
clergé s'intéressèrent à elles et les donations affluèrent 
bientôt pour permettre aux pauvres aussi bien qu'aux 
riches de mener dans les béguinages l'existence à 
laquelle elles se sentaient appelées. La popularité de 
l'institution résulte à l'évidence de la multitude des 
largesses dont elle fut l'objet. A proprement parler, 
les béguines n'étaient pas des religieuses (i). Le 
béguinage tenait le milieu entre la vie monastique et 
le monde : c'était, si l'on veut, un couvent, mais 

(i) Cuvelier, Val Benoit, p. i3i, 



LA VFE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. aSy 

dont la porte restait ouverte. Tantôt, il consistait en 
une maison sous le toit de laquelle les béguines 
vivaient réunies; tantôt, il formait une espèce de 
petite cité ouvrière composée d'un certain nombre 
d'habitations privées où les béguines vivaient chez 
elles, tout en s'astreignant à l'observation des règles 
de la communauté (i). Elles n'étaient pas cloîtrées, 
elles pouvaient sortir, recevoir des visites et posséder 
en propre, mais elles s'engageaient à la chasteté, à 
la piété, à l'obéissance envers leur prieure. Le bégui- 
nage se suffisait à lui-même : il avait son église et 
son hospice à lui, il était exempt des impôts com- 
inunaux; les béguines riches lui faisaient des dona- 
tions qui permettaient de secourir les béguines 
pauvres (2). 

L'institution s'était merveilleusement développée 
à Liège, qui se glorifiait à juste titre d'en être le 
berceau. Le béguinage groupé autour de Saint- 
Christophe cessa bientôt d'être le seul ; il s'en créa 
dans la ville même. L'existence d'au moins huit de 
ces maisons est attestée pour le XI 11*^ et le XI V^' 
siècle par des documents contemporains, mais il n'y 
a pas lieu de douter qu'elles fussent dès lors beaucoup 
plus nombreuses (3;. Ces béguinages étaient, avec 
celui qu'on vient de nommer et qui resta le plus 
important de Liège, ceux de Saint- Adalbert, de 
Saint-Abraham, de Saint-Martin et de Sainte-Made- 

(1) Ainsi, en i235 à Namur, donation de trois maisons devant ctre occupées 
par des béguines. .1. Borgnet, Cartulaire de Namur, t. I, p. 25. 

(2) Cuvelier, Val Benoît, p. 540 

(3) Daris. Notices, t. III, p. 167, en compte 21 pour la fin de l'ancien 
régime. M. Gobert en énumère 36 et dit sa liste incomplète. Il en est nomme 
18 dans la liste de ceux dont les arcliives sont conservées au dépôt de l'iùot à 
Liège. 



258 CHAPITRE XVII. 

leine-au-Trest, tous quatre dans l'Ile, et ceux du 
Faucon, de Saint- Servais et du Cheval Bai en 
Féronstrée (i). Tous n'avaient pas la même impor- 
tance : tandis que Saint-Christophe, à la fin de 
l'ancien régime, disposait de cent prébendes, Sainte- 
Madeleine-au-Trest avait été fondé pour vingt-quatre 
béguines et en avait peu après reçu trente; il y avait 
même des maisons qui ne renfermaient que trois ou 
quatre sœurs. 

De bonne heure, l'autorité religieuse avait pris 
sous sa protection cet intéressant monde féminin. 
Robert de Thourotte (2), Henri de Gueldre, Jean 
d'Enghien, Hugues de Châlons et Adolphe de La 
Marck s'occupèrent des béguines, les uns pour 
régler leur genre de vie, les autres pour remédier à 
certains abus qui s'y étaient glissés. Ces abus, par- 
fois graves, restaient isolés ; dans l'ensemble, les 
béguinages étaient des institutions modèles et le 
régime en était excellent. Ils constituaient une réserve 
de forces morales pour toute la Cité : les femmes qui 
en sortaient pour rentrer dans la vie séculière y 
apportaient des éléments vierges et épurés par la 
pratique réfléchie des vertus chrétiennes; celles qui 

(1) La plupart sont menti-onnés dans les testaments de l'époque, par 
exemple en 1254 dans celui de Henri Damage (Cuvelier, Yal Benoît, p. i3o). 
Nous avons l'intéressant acte de fondation de celui de Sainte- M adeleine-au- 
Trest. (Le même, p. q3 ; cf. Vita Odiliae, p. 278.) 

(2) Libellum quoque quem de régula et vitâ beghinarum civitatis et diocesis 
nostrae ac eorum regimine felicis recordationis dominus papa Urbanus quartus 
olim, cum esset Leodiensis archidiaconus, dicitur edidisse et co.npilasse et cui 
pie memorie dominus Robertus Leodiensis episcopus predecessor noster 
auctoritatem suam impendit immo suum fecit et eum observari mandavit, legi 
saepius in quibuslibet congregationibus faciatis, etc. Diplôme de Henri de 
Gueldre en 1266 dans BIAL, t. XVI, p. 33o, réimprimé par M. l'abbé Paquay 
dans Leodium, igo3, p. 82. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 269 

y restaient leur vie entière formaient des centres 
d'existence féminine libre et toutefois respectée. Les 
béguinages, en un mot, présentent une solution ori- 
ginale et heureuse de ce que nous appelons aujour- 
d'hui la question féminine et il n'y a guère de legs 
du passé qu'il faille plus regretter d'avoir vu gaspiller 
par la civilisation moderne (i). - 

Nous revenons au clergé liégeois. Pris dans son 
ensemble, il apparaît vis-à-vis des bourgeois comme 
une vaste immunité munie de droits à la fois réels et 
personnels, qu'il défendait jalousement. Il se parta- 
geait, comme partout, en séculier et régulier; le 
séculier se subdivisait en canonical et en paroissial. 
Enfin, au sein du clergé canonical lui-même, surgis- 
sait, comme la cathédrale au milieu des autres églises, 
le vénérable et imposant Chapitre de Saint-Lambert. 
Ses membres, qu'on appelait les tréfonciers parce 
qu'ils étaient, avec l'évêque, les. propriétaires du tré- 
fonds national, étaient au nombre de cinquante-neuf. 
A l'origine, il fallait être noble ou patricien pour en 
faire partie, mais, depuis la fin du XIV^" siècle, les 
gradués des universités pouvaient s'y faire recevoir 
également, et le concordat de 1418 leur réserva 
même exclusivement un certain nombre de pré- 
bendes (2). Le Chapitre était assisté de deux collèges 
de chanoines de second rang, dits du bas chœur : 
c'étaient ceux de Saint-Materne, au nombre de onze(3), 

(1) Cf. H. Pirenne, t. I, p. SSg. 

(2) \'. de Theux, Le Chapitre de Saint-Lambert à Liège, t. 1, p. XVII. 

(3) Les chanoines de Saint-Materne sont l'ancien clergé collégial de la 
paroisse Notre-Dame-aux-Fonts, versé dans le personnel de la cathédrale en 
i2o3 sous le nom qu'ils gardèrent. V. Bormans et Schoolmeesters, t. I. 
pp. 123, i35 et i39, etcf. .1. Demarteau, La première église de Liège ( BS AH L, 
t. VII, 1892). 



26o CHAPITRE XVII. 

et ceux de la Petite Table au nombre de douze (i), 
dont la mission était de suppléer les tréfonciers dans 
leur ministère, sans compter deux chapelains impé- 
riaux (2) et deux chapelains épiscopaux (3) ; cela 
faisait un total de quatre-vingt-sept dignitaires ecclé- 
siastiques dont la plupart avaient eux-mêmes leur 
chapelain ou leurs vicaires, si bien qu'on ne risque 
pas d'exagérer en évaluant à plus de deux cents le 
nombre des clercs faisant partie du personnel de la 
cathédrale. 

Le Chapitre de Saint-Lambert, vrai sénat de la 
principauté, exerçait sur les chapitres des sept collé- 
giales une autorité qu'on pouvait comparer à celle 
d'un suzerain sur ses vassaux. Il avait le droit de 
nommer leurs prévôts, qu'il choisissait toujours dans 
son propre sein, et il exigeait de leur part certains 
hommages qui étaient l'emblème de leur dépen- 
dance. Aux jours de grandes fêtes, ces chapitres 
devaient assister en corps aux offices et aux proces- 
sions de la cathédrale; ils ne pouvaient faire sonner 
leurs cloches qu'après que celles de Saint-Lambert 
avaient été mises en branle (4). Le Chapitre de 
Saint-Lambert se considérait volontiers comme la 



(1) Sur les chanoines de la Petite-Table, v. Bormans et Schoolmeestefs, 
t. II, pp. 23 1 et 273. Ils sont déjà mentionnés en 1234 sous le nom de clerici 
minoris mensae. Les mêmes, t. I, p. 33o. 

(2) Les deux chapelains impériaux avaient été créés en 1 196 par l'empereur 
Henri VI en expiation de l'assassinat de saint Albert de Louvain, v. Bormans 
et Schoolmeesters, t. I, p. 118. 

(3) V. la bulle du pape Innocent IV, du g juin 1246, confirmant leur insti- 
tution. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 5 18. 

(4) V. l'appendice du Liber officiorum, qui est du commencement du 
XI le siècle et a pour auteur probable Alger (Monchamp, L'écrit cVA Igeriis, etc., 
dans BSAHL, t. XIl, igoo); Wibald de Stavelot, Epistolae, gi ; Bormans et 
Schoolmeesters, t. I, pp. 252 et 253; Hocsem, p. 421. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 261 

tête d'un corps formé par les collégiales de la ville; 
il les groupait, le cas échéant — par exemple en 
i23i (1), en 1236 et en i253 (2) — dans une ligue 
défensive contre les empiétements des bourgeois; il 
revendiquait aussi une certaine juridiction sur leurs 
membres. Mais ils s'opposèrent énergiquement à 
cette tentative d'absorption; jamais ils ne voulurent 
reconnaître au chapitre des tréfonciers qu'une juri- 
diction d'appel, et, en 1347, ^'^ se Hguèrent entre eux 
pour repousser ce qu'ils considéraient comme une 
usurpation de sa part (3). 

Le groupement de la cathédrale et des collégiales 
avait pour pendant celui des prêtres paroissiaux. Au 
nombre de vingt-quatre d'abord, puis de trente et 
enfin de trente-deux (4), ils constituaient, eux aussi, 
une corporation, qui portait dans les actes otïiciels 
le nom de chapitre (5) et dont l'archiprêtre de Notre- 
Dame-aux- Fonts était président de droit. Car, de 
même que le clergé des collégiales reconnaissait 
l'hégémonie de Saint-Lambert, ainsi celui des parois- 
siales reconnaissait celle de Notre-Dame-aux-Fonts, 
et cette hégémonie trouvait son expression, elle aussi, 
dans des visites qu'à certaines époques de l'année il 



(1) Acte de juin i23i dans BCRH, 3e série, t. XIV, p. 44. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 36i et t. Il, p. 42. 

(3) Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 61. 

(4) Ils sont encore trente en 1407; ils sont trente-deux en 1440. (J. de Sta- 
velot, p. io5-6). Cependant, encore en 146Ô, Adrien, p. 140, parle des Trente 
Prêtres. 

(5) V. G. Kurth, Recherches sur Vorigine des pa7-oisses de Liège, pp. 248 
et suiv. Ce Chapitre avait juridiction sur tout le clergé paroissial. V. Viln 
Odiliae, 14 (universum beale Marie capitiilum); il tranchait les questions de 
territorialité entre les paroisses. V. (Thimister), Cartitlaires de Sa>)it-I'fi>i/. 
p. 69. 



202 CHAPITRE XVII. 

faisait processionnellement avec ses fidèles à l'église 
mère (i). 

Le clergé paroissial était en partie pauvre, et réduit, 
selon l'expression canonique, à la portion congrue. 
Une tradition qui semble assez garantie nous montre 
le prévôt Hellin s'attendrissant à la vue d'un prêtre 
qu'on enterrait sans cercueil et créant alors la société 
dite des Trente Prêtres, dont le but était de soulager 
l'indigence sacerdotale (2). Ce but fut-il pleinement 
atteint ? On en pourrait douter quand on voit, à 
diverses reprises, le clergé paroissial céder à la ten- 
tation de se faire payer pour l'administration des 
sacrements. En vain la charte de 1208 le lui avait 
défendu (3); l'abus reparaissait à diverses dates, et 
encore en 1440, la Cité négociait avec lui pour obte- 
nir la modération des droits qu'il prélevait à cette 
occasion (4). Plus en contact avec le peuple par son 
origine et par la nature de sa mission, plus rapproché 
aussi de lui par la modestie de son genre de vie, le 
clergé paroissial resta souvent fidèle aux citains dans 
leurs luttes contre le prince-évêque, et, malgré l'in- 
terdit, on le vit continuer de célébrer en 1254 (5). 
A la vérité, ce ne fut pas toujours la sympathie pour 
la cause populaire qui lui dicta cette attitude; la 
peur intervint souvent dans sa détermination, car 

(1) Ces curieux rapports des églises paroissiales avec Notre-Dame-aux- 
Fonts ont été mis en lumière pour la première fois dans l'intéressante étude 
de M. J. Demarteau intitulée La py'emière église de Liège [BSAEL), t. VI, 
1892. 

(2) Gilles d'Orval, III, 19. Cette société existait déjà en ii85 {Leodium, 
1907, p. 2). 

(3) Art. 5 : Ab aliquo cive qui sit communicandus vel inungendus non 
débet quispiam aliquam exigere pecuniam, etc. 

(4) V le Paweilhar Henrici, f. 302, à la bibliothèque centrale de Liège. 

(5) Warnant, p. 196. 



LA VIE RELIGIEUSE, NÎORAI E ET INTELLECTUELLE. 263 

les citains n'hésitaient pas, lorsqu'ils lui vc^yaicnt 
respecter les sentences canoniques, à se porter sur 
lui aux pires violences (i). 

La ditférence de rang et de condition sociale que 
nous venons de constater entre les diverses catégories 
du clergé séculier, nous la remarquons aussi parmi 
les réguliers. Les vieilles abbayes de Saint-Jacques et 
de Saint- Laurent sont des grands seigneurs collectifs 
possédant de riches revenus et n'ayant guère de 
relations avec les petites gens que par l'intermédiaire 
de leur aumônerie. Il en est autrement des ordres 
mendiants nés au XI II'^ siècle, et en particulier des 
franciscains et des dominicains. Ceux-ci ont l'oreille 
du peuple et jouissent d'une popularité d'excellent 
aloi, qui leur amène des sympathies dans toutes les 
classes de la société. Établis près du Pont-d'Ile et au 
vrai centre de la ville, les frères prêcheurs virent 
entrer dans leurs rangs des membres considérables du 
patriciat, parmi lesquels plusieurs anciens échevins(2). 
Ces succès excitèrent l'émulation des franciscains, 
établis à l'autre extrémité de l'Ile et un peu à l'écart : 
ils quittèrent en 1244 leur maison de Beaurepart, où 
ils turent remplacés, en 1288, par les Prémontrés de 
Cornillon et gagnèrent le milieu de la ville (3). La 
Cité, en leur assignant une résidence au pied des 
coteaux qui dominent la place du Marché, semble 

(1) Parochiales insuper presbyteros civitatis qui noluerunt eorum illicitis 
parère mandatis, sasitis eorum bonis inanes a civitate miserabiliter expulc- 
runt. Lettre d'A. de La Marck dans Hocsem, p. 383. 

(2) Ainsi, au XI Ile siècle. Alexandre délie Ruelle et Evrard del Low, sur les- 
quels voir de Borman, t. I, pp. 72 et 73; Jean de Neuvice en 1273 (le même, 
t. I, p. 435). 

(3) V Gesta abbrevtala, p. i35 et cf. la charte de fé\rier 1243 (vieux 
style), dans Jean d'Outremeuse, t. \', p. 268. 



204 CHAPITRE XVII. 

avoir voulu mettre sur son cœur ces religieux pauvres 
et joyeux. 

Chanoines, religieux, prêtres séculiers et clercs de 
tout grade formaient, pris ensemble, tout un peuple, 
et l'on ne risque pas de se tromper en l'évaluant au 
chitïre de 1200 à i5oo personnes. Le nombre, la 
richesse et l'influence de ce vaste corps donnaient à 
la Cité son caractère de ville ecclésiastique, qu'elle a 
gardé pendant tout le moyen -âge. Liège, disait 
Pétrarque, se distingue par son clergé (1). Liège, écri- 
vait au siècle suivant le cardinal Piccolomini, l'em- 
porte par son clergé sur toutes les autres villes de la 
Germanie (2). Liège en vivait même, au dire de nos 
auteurs (3), et quand les chapitres s'exilaient, beau- 
coup de citains étaient dans la détresse. Ce ne sont 
pas seulement les ecclésiastiques qui parlent ainsi; il 
faut entendre ici la voix d'un laïque : « Encore avons 
de la dite clergie aultres secours, dit Jacques d'Hem- 
ricourt, car nos avons leurs bonnes prédications et 
vivons par la plus grant partye de leurs bleis et 
grandes possessions, revenantes en la dite citeit, dont 
le commun peuple est crassement soutenu, et dont les 
almoines karitables sojtt espandues aux povres soffrai- 
teurs sains nombre en plusseurs lyei (4) ^). 

Aussi les princes évêques ne connaissaient pas de 
meilleur moyen pour dompter la résistance des 

(1) Vidi Leodium, insignem clero locum. 

(2) Civitas clero ante alias germanicas ecclesias clara. Dans de 

Ram, p. 382. 

(3) Lettre du clergé secondaire de Liège au pape en i328 en parlant de 
rémigration des clercs : Quam pauper civitas utpote vivens de clericis, diu 
sustinere non potest, p. 3gg. Et Warnant, p. 3o6, dit de son côté : Etiam 
major pars populi vivebat ex canonicis et curiis officialis et archydiaconorum 
et ex suis hospiciis. 

(4) Patron del temporaliteit, p. 205. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 265 

Liégeois que de transporter dans d'autres villes les 
principaux corps du clergé, et le pape Clément VI 
constatait, en 1848, que les Liégeois craignaient la 
translation du siège bien plus que les censures et les 
peines canoniques (1). Conscients du besc^n qu'on 
avait d'eux, les clercs se trouvaient à leur aise dans 
une ville où, à part les heures d'etiervescence. ils 
étaient tranquilles et respectés, et le proverbe disait 
que Liège était « le paradis des prêtres (2) ». 

Que valait ce clergé? 

Disons-le sans détour, il se présente à nous comme 
un corps singulièrement mélangé, et fort inférieur, 
sous le rapport de la valeur morale, à celui d'aujour- 
d'hui. En ces jours où l'Eglise possédait le prestige, 
la richesse, l'influence, c'était une carrière que de se 
faire prêtre ou religieux. Beaucoup entraient dans 
les rangs du clergé exclusivement pour l'amour de 
la prébende, et ne changeaient nullement de mœurs 
en changeant d'habit. Toutefois, il importe de faire 
ici des distinctions essentielles entre réguliers et 
séculiers, et, parmi ces derniers, entre le haut et le 
bas clergé. 

Le haut clergé est formé par le prince-évêque et 
par les chanoines, tout spécialement par ceux de 
Saint-Lambert, qui sont les co-seigneurs de la prin- 
cipauté. Le prince est toujours pris dans une des 
grandes familles du pays voisin depuis le concordat 
de Worms; une seule fois, le Chapitre a jeté les yeux 
sur un homme de naissance obscure, Guillaume 
d'Arras, et celui-ci a été tellement etfrayé de l'hon- 

(1) Bonnans et Schoolmeesters, t. IV, p. 92. 

(2) Guichardin, p. 4g5; Rausin, Leodiion, p. 47 : Sacerdotum paradisus 
vulgo audit. 



266 CHAPITRE XVII. 

neur qu'il s'y est dérobé (i). Ces princes-évêques 
sont, comme leur titre le dit, princes avant d'être 
évêques; ils vont à la guerre, ils paient de leur per- 
sonne à la bataille; plusieurs se font admirer comme 
chevaliers et manient Fépée avec plus de dextérité 
que la crosse. Certains d'entre eux périssent même les 
armes à la main, comme Thibaut de Bar et peut-être 
Henri de Leyen. Leurs mœurs nous sont en général 
inconnues, tantôt parce qu'elles ne prêtent pas à la 
critique, tantôt parce que les chroniqueurs ne touchent 
pas volontiers à ce sujet; si nous sommes renseignés 
sur celles de Henri de Gueldre, c'est parce qu'elles 
constituaient un vrai scandale (2) qu'il était impossi- 
ble d'étouffer. On peut dire toutefois, d'un bon nom- 
bre, qu'ils sont prêtres par leur profession et laïques 
par leur genre de vie. 

Les chanoines de la cathédrale sont des grands 
seigneurs, vivant dans une situation voisine de 
l'opulence. Recrutés en général dans les grandes 
familles nobles ou patriciennes, ils portent dans les 
rangs du clergé l'esprit mondain et guerrier des 
milieux dont ils sortent (3). Ceux des collégiales ont 
les mœurs et les goûts des tréfonciers. 

On voit sans étonnement les chanoines de Saint- 
Pierre, mécontents du service dans un banquet 



(1) Hocsem, p. 840. 

(2) Voir la lettre accablante que lui écrivit le pape Grégoire X, dans 
Hocsem, p. aSg. 

(3) Il ne faut pas croire un traître mot de tout ce que les historiens, tant 
belges qu'étrangers, sur la foi de Jean d'Outremeuse, ont dit de la composi- 
tion du Chapitre qui aurait compris, aux diverses époques, quantité de fils 
d'empereur, de rois et de ducs. Toutes les listes de ce genre sont des inven- 
tions pures; je l'ai établi péremptoirement dans un mémoire qui paraîtra 
sous peu. 



LA VIK RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 267 

de corps à Saint- Lambert, sauter sur les tables et 
déchaîner une véritable bagarre au milieu des cloîtres 
de la cathédrale (i). Cela se passait, il est vrai, au 
commencement du XI I^ siècle et les mœurs se poli- 
cèrent par la suite. Mais elles restèrent toujours assez 
éloignées de l'idéal sacerdotal. Plus d'un chanoine, 
comme les abbés du XVI II<^ siècle, ne connaissait 
sa prébende que par ses revenus. Les papes d'Avi- 
gnon contribuaient à entretenir cet abus en distri- 
buant bien des fois les canonicats, comme de simples 
faveurs, aux familiers de la curie; ceux-ci, sans 
prendre la peine de résider, dépensaient au loin les 
émoluments attachés à leur titre. C'est ainsi qu'en 
i325, huit chanoines de Saint-Lambert, parmi les- 
quels le prévôt, le doyen et trois archidiacres, demeu- 
raient à la cour pontificale (2) et qu'en iSSy, le 
nombre des chanoines résidant à Liège ne s'élevait 
pas au-dessus du chitfre de vingt-cinq (3). Plusieurs 
répugnaient à entrer dans les ordres : laissant à des 
chapelains le soin de remplir leurs fonctions ecclé- 
siastiques, ils continuaient dans l'Église l'existence 
opulente ou frivole qu'ils avaient eue dans le siècle, 
s'habillaient somptueusement, tenaient table ouverte, 
avaient des chevaux, des faucons, des histrions, 
et s'entouraient d'un peuple de clients pour aller au 
choeur, comme les grands seigneurs de la Rome 
impériale pour aller au Forum ou au Palatin. 
Encore au XIV*^ siècle, la passion militaire du féodal 



(i) BCRH, 5e série, t. VI (i8q6), p. 5i6 ; cf. le commentaire de Monchamp. 
dans BSABL, t. XII (1900), pp. 207 et suivantes. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. III, p 285 (où il faut lire, dans l'entête, 
Avignon au lieu de Rome). 

(3) Hocsem, p. 434. En i343, ils ne semblent pas avoir été plus de trente. 



268 CHAPITRE XVII. 

bouillonnait dans les veines de plus d'un, comme 
cet Arnoul de Blankenheim et ce Gautier de Brun- 
shoren, qu'on a vus tomber les armes à la main en 
i3i2(i). Il va sans dire que de tels hommes ne 
s'astreignaient pas trop rigoureusement aux exigences 
du célibat ecclésiastique : depuis le XI^ jusqu'au 
XV^ siècle, nous ne cessons de rencontrer, dans les 
statuts diocésains et dans ceux des légats du Saint 
Siège, des menaces et des mesures de rigueur contre 
ceux qui gardaient chez eux des concubines ou des 
femmes suspectes de l'être (2). Quelques-uns de ces 
personnages peu scrupuleux nous sont connus par 
leur testament, dans lequel ils ne craignent pas 
d'avantager leurs enfants naturels (3). 

Le célèbre tréfoncier Jean Le Bel nous offre, à la 
fin du XIV^ siècle, le type accompli de ces gens 
d'Église absolument mondains, et qui n'ont du clerc 
que l'habit. Il avait débuté par le métier des armes 
et fréquenté les cours et les tournois. Plus tard, doté 
d'une prébende de Saint-Lambert, il se fit, comme 
Froissart son élève, l'historien de ce monde cheva- 
leresque et élégant dont sa propre existence repro- 
duisait les mœurs. Il menait un train de prince, 
entretenait une multitude de créatures ou de pro- 
tégés portant sa livrée, s'habillait avec magnificence, 
tournait agréablement la chanson et avait la cons- 

(i) V. ci-dessus, t. I, p. 282. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 184. 

(3) Par exemple, Jean Rousseau, chanoine de Saint-Jean (-f- 1450) qui fait 
des legs à plusieurs de ses enfants naturels ; Jacques Groy, chanoine de Saint- 
Lambert (-H 1425) qui laisse une fille naturelle (de Borman, t. I, pp. Soy et 
3i8); Jean de Saint-Laurent, chanoine de Saint-Martin, qui se laisse nommer 
exécuteur testamentaire par sa fille illégitime, et qui a plusieurs fils illégi- 
times comme elle. (Poncelet, Inventaire de Saint- Piert^e, p. 65. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 269 

cience assez large à l'endroit du sixième commande- 
ment. A l'âge de quatre-vingts ans, il devint père de 
deux jumeaux, dont l'un, Gilles, chanoine de Saint- 
Martin, fut, au dire d'Hemricourt, « un gaillard 
éveillé et un bon compagnon ». Il est à noter que 
c'est l'évêque de Liège lui-même, Jean d'Arckel, qui 
a composé l'épitaphe du peu édifiant chanoine de 
Saint-Lambert, et elle ne parle que de ses vertus! (i) 
Le bas clergé n'était pas davantage exempt de 
reproche. Au contraire, les annales du XI I^, du 
XI 11*^ et du XIV^' siècle nous apportent plus d'un 
exemple affligeant de son insuffisance. C'est surtout 
l'obligation du célibat ecclésiastique qui lui paraît 
dure. Les prêtres concubinaires ou simoniaques n'ont 
manqué à aucun siècle de l'histoire de Liège. On 
sait la lutte que Grégoire VII a soutenue au XI^ siè- 
cle pour extirper ce double mal; il suffit, pour en 
caractériser l'étendue, de rappeler qu'un homme de 
la valeur de Sigebert de Gembloux, religieux irré- 
prochable, blâmait le pape de ne pas fermer les yeux 
sur un abus trop invétéré pour pouvoir être com- 
battu avec succès (2). En ii3i, à Liège même, le 
pape Innocent II renouvelait les condamnations 
contre les prêtres mariés (3). En 1188, le légat Henri 
d'Albano recevait, dans la même ville, l'amende 
honorable de soixante-six prêtres simoniaques insti- 
tués par Raoul de Zahringen (4) et l'on entend vers 

(i) V. sa notice dans de Theux, t. II, p. 23, qui, avec sa pusillanimité ordi- 
naire, atténue ou omet les traits les plus choquants de cette vie de chanoine. 

(2) Cf. Balau, p. 270. 

(3) Anselme de Gembloux, p. 283; Annales Roclenscs, ad aixnum. 

(4) Albéric de Troisfontaines, ad ann.; Gislebert de Mons, p. 20.S, parle 
de 400; sur cette exagération manifeste, cf. Schoolmeesters dans HS.XHL, 
t I (1S81), p. 189. 



270 CHAPITRE XVII. 

la même époque la voix de Lambert le Bègue qui 
s'indigne : « Connais-tu beaucoup de prêtres, écrit-il 
à son correspondant, en connais-tu deux ou seulement 
un qui soit entré dans le bercail par la porte ?» (1). 
Certes, il y a là une exagération considérable, et il 
n'y en a pas moins dans les récits d'un écrivain qui 
voudrait nous faire croire qu'au XI I^ siècle l'évêque 
de Liège faisait vendre les prébendes au marché par 
un boucher, et que les bourgeois tenaient à honneur 
de marier leurs filles avec des chanoines (2). 

Mais des légendes de ce genre sont des fleurs véné- 
neuses qui ne poussent qu'autour des situations 
' malsaines. En i2o3, le légat pontifical Gui de Pales- 
trina fut obligé de renouveler les interdictions de 
Henri d'Albano et de comminer la perte de leurs 
bénéfices contre tous les prêtres qui, trois fois avertis, 
n'auraient pas renvoyé leurs concubines (3). Le mal 
persista néanmoins, et les archives du Vatican nous 
en apportent une preuve éloquente. De i334 à i352, 
nous n'y rencontrons pas moins de trente prêtres du 
diocèse de Liège à qui le pape accorde la dispense 
de l'empêchement canonique appelé defectus nata- 
Hum, parce qu'ils sont eux-mêmes fils de prêtres, 
de presbytero geniti et soliitâ, comme s'exprime la 
chancellerie papale (4). Aussi, lorsque en 1374 la 
Cité sera témoin de la déplorable folie religieuse des 

(1) Dans V Antigraphum Pétri, BCRH, t. LXVIII (1899), p. 271. 

(2) Vita Odiliae, p. 206. 

(3) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 134. 

(4) V. Fierens, Lettres de Benoit XII, nos 61-69,73, 74, 107-109, m (sous 
presse) ; dom Berlière, Suppliques de Clément YI, n^s 36o, 628, 73©, 734, 
792, 1009, ion, ioi3, 102g, 1126, 1174, i358, 1755, 1756, 2i58, 23021^'*, 
23o3W8^ 2491. Les suppliques d'Innocent VI, du même auteur, actuellement 
sous presse, donnent les mêmes résultats. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 271 

choriiants, le peuple trouvera-t-il immédiatement 
l'explication d'un phénomène qui semble un châti- 
ment céleste : ces malheureux sont en proie au mau- 
vais esprit parce que leur baptême n'est pas valide, 
leur ayant été conféré par des prêtres concubi- 
naires (i) ! 

Dans le clergé régulier, l'on constate moins d'abus, 
mais il ne faudrait pas se hâter de conclure qu'ils 
n'existent pas, car les écrivains monastiques sont en 
général réservés sur des questions de ce genre, par 
scrupule de délicatesse ou par peur du scandale. 
Mais si la vie monastique ne brille pas toujours par 
un excès d'austérité dans les vieilles abbayes riches 
et prospères, en revanche, les ordres mendiants sont 
là qui remettent en honneur la tradition des vertus 
évangéliques; ils vivent humbles et chastes sous les 
yeux du peuple qui les aime, et ils ont autorité pour 
rappeler à leurs contemporains les éternels préceptes 
de la morale et le respect de l'idéal chrétien. 

D'après ce qui vient d'être dit, il serait puéril de 
nier la gravité du mal dont souffrait au moyen-àge 
la vie du clergé liégeois; par contre, il serait injuste 
de l'exagérer. La grande majorité des clercs que 
l'Église flétrissait du nom de concubinaires et même 
de bigames n'appartenait pas au sacerdoce ; ils 
n'avaient pas même reçu les ordres mineurs et la 
tonsure était, avec l'immunité, la seule chose qui les 
rattachât au monde ecclésiastique. Les chapitres 
étaient remplis de bénéficiers de ce genre, même celui 
de Saint- Lambert; à diverses reprises, les papes 
durent exiger que ce dernier comptât au moins six 

(1) Raoul de Rivo, p. 20. 



272 CHAPITRE XVII. 

prêtres, six diacres et six sous-diacres pour que les 
otïices pussent avoir lieu décemment; cela ne fait 
qu'un total de dix-huit ecclésiastiques sur cinquante- 
neuf membres du Chapitre (1). Les autres, tout en 
portant le titre de chanoines, étaient des laïques 
dont la conduite ne saurait d'aucune manière enga- 
ger la responsabilité du clergé. 

D'autre part, si nombreuses et si graves que soient 
les défaillances, elles sont loin d'être générales, et 
l'Eglise de Liège possède, à tous les degrés de sa 
hiérarchie, un noyau compact et solide de prêtres 
vertueux, attentifs à tous leurs devoirs et pratiquant 
les vertus chrétiennes parfois à un degré héroïque. 
Les documents mêmes qui nous font connaître les 
brebis galeuses montrent en même temps que tout 
le troupeau n'est pas atteint et nous olîrent des 
tableaux plus consolants. Les pessimistes qui se 
déchaînent avec le plus de véhémence contre la 
corruption du clergé reconnaissent eux-mêmes que 
le mal n'est pas universel et que, grâce à Dieu, il 
y a encore beaucoup de bons prêtres (2). Rien ne 
permet de révoquer en doute le témoignage que rend 
au clergé liégeois, vers i35o, un anonyme d'après 
lequel, au jugement de laïques ayant parcouru un 
grand nombre de pays, il n'y en a pas où le clergé 
ait une conduite si respectable et fasse le service 
divin avec autant de piété (3). Et si ce témoin devait 

(i) V. les statuts de Gui de Palestrina en 120':), confirmés en 1280 par Gré- 
goire IX et en 1246 par Innocent IV (Bormans et Schoolmeesters, t. I, 
pp. i32-i35, 400, 5o2-5o3), puis les statuts de Pierre d'Albano en i23o (les 
mêmes, t. I, pp. 583-586). 

(2) Sacerdotes reputantur pejores quam sint, quia per Dei gratiam multi 
sunt adhuc boni. Relatio Schismatis, p. lo. 

(3) Etiam communi judicio laycorum omnium, qui multas patrias lustra- 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 273 

être récusé, parce que, selon toute apparence, il 
appartient lui-même au corps dont il fait l'éloge, on 
ne pourrait pas écarter avec autant de facilité l'hom- 
mage que la Cité rend à l'abbaye de Saint-Jacques : 
c( Celle-ci, écrit-elle au pape, est une vraie bénédiction 
pour la ville, non seulement à cause de son exacte 
observance, mais aussi des abondantes charités 
qu'elle répand sur nombre de Liégeois, encore qu'elle- 
même ne dispose pas de grandes richesses » (i). 

Au surplus, quand une société déploie un zèle infa- 
tigable à extirper les abus, elle ne saurait, sans injus- 
tice, en être rendue responsable. Et les abus n'allaient 
pas, dans l'Église de Liège, sans une énergique et 
constante réaction. Tout le monde s'y employait : 
légats pontificaux, évêques, archidiacres, synodes 
diocésains. Qu'on lise, par exemple, les statuts syno- 
daux de 1288, qui nous montrent le clergé liégeois, 
sous les auspices de son évêque, prenant en main 
l'œuvre de sa propre réforme. La vie cléricale y est 
l'objet des prescriptions les plus minutieuses (2), 
dictées par le souci de faire disparaître toutes les 
occasions de pécher. Certes, un corps qui a conscience 
à ce point de sa mission et qui fait un si vigoureux 
effort pour la remplir sans défaillance est digne de 
respect et possède un incontestable fonds de vie 
morale. 

Envisagé comme corps, le Chapitre de Saint- 

runt et urbes, adeo clerus iste laudatur, ut dicant se nunquani in aliquo loco 
fuisse, ubi clerum viderint communiter tain in gestu quam liabitu tam hones- 
tum, et qui divinum oftîcium devotius atque solempnius exequatur. ABEB, 
t. XV (1878), p. 27. 

(1) G, c, p. 38. 

(2) Notamment au chapitre X : De vUa cl lumestate clericorum, dans 
Bormans, Ordonnances, t. I, p. 97. 

18 



274 CHAPITRE XVII. 

Lambert fait grande figure dans l'histoire. Comme 
le sénat de Rome, le sénat de l'Eglise de Liège a été 
pendant des siècles l'âme de la patrie, et les trois 
Etats de la nationalité liégeoise sont nés dans ses 
séances capitulairés. Conservateur de la tradition et 
la défendant tour à tour contre le prince, contre la 
noblesse et contre la Cité, le Chapitre n'est cependant 
pas animé de ce mesquin esprit d'immobilisme et 
de réaction qui caractérise trop souvent les êtres 
collectifs. Certes, il lui est arrivé, comme à toutes 
les institutions fortes, de se préoccuper trop exclusi- 
vement de ses intérêts ou de ce qu'il considérait 
comme ses droits : aucun corps n'est à l'abri de tout 
■ reproche à ce point de vue. Mais il a su, plus sou- 
vent, s'inspirer des intérêts de la patrie entière et 
s'en constituer le vigoureux champion envers et 
contre tous. C'est à lui notamment que le pays de 
Liège doit l'acquisition du comté de Looz, ce magni- 
fique domaine que le népotisme de son prince livrait 
à l'ambition de l'étranger. Le Chapitre est doué à un 
haut degré de sens politique : il sait transiger, tenir 
compte des temps et des milieux, faire au moment 
opportun les concessions indispensables. Il a, de plus, 
un grand sentiment de son devoir ; la virile énergie 
avec laquelle, au milieu d'une plèbe en fureur qui 
menace de faire coiiler son sang, il observe les 
sévères prescriptions des interdits le désigne au 
respect de tous ceux qui savent ce que c'est que la 
grandeur morale. 

Ajoutons que le clergé liégeois a occupé une place 
honorable dans la vie intellectuelle. Ses écoles furent, 
du X^ au XI I^ siècle, parmi les premières de l'Occi- 
dent; elles ne pâlirent qu'à l'avènement des univer- 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 275 

sites, qui attirèrent à elles les esprits distingués et les 
savants de marque. Toutefois, même après cette date, 
l'Eglise de Liège a toujours possédé bon nombre 
d'esprits d'élite. Si l'on devait faire son histoire intel- 
lectuelle, on noterait d'abord une école de philosophie 
et de théologie qui se glorifie des noms d'Adalbold, 
d'Alger, de Raimbaud, de Godefroi de Fontaine et 
de Rupert de Saint-Laurent. On signalerait ensuite 
des professeurs comme le mathématicien Francon, 
dont l'ingénieux esprit se fatigua sur le problème de 
la quadrature du cercle, et le pédagogue Ecbert, « le 
doux maître résigné, vieilli sous le harnais des 
humbles besognes » (i). Et, surtout, on devrait énu- 
mérer cette vaste lignée de chroniqueurs qui ont fait 
de l'historiographie liégeoise la plus riche et la plus 
brillante qu'un diocèse ait possédée au moyen-âge. 
Les noms d'Anselme, de Nicolas, de Hervard, de 
Hocsem, de Levold de Norihof et de Jean Le Bel 
représentent, dans cette liste, le contingent du Cha- 
pitre de Saint- Lambert; ceux de Lambert le Petit, de 
Renier de Saint-Jacques, de Renier de Saint-Laurent, 
de Jean de Stavelot et d'Adrien d'Oudenbosch, celui 
des monastères. Renier de Saint- Laurent a pu écrire 
un volume en trois livres sur les écrivains célèbres 
de son abbaye. Et que serait-ce si, comme on en 
aurait peut-être le droit, on revendiquait pour le 
chef-lieu du diocèse les écrivains qui ont déployé leur 
activité scientifique dans des milieux plus restreints, 
à Lobbes, à Saint-Hubert, à Saint-Trond, à Gem- 
bloux? C'est dans ce dernier cloître qu'a été écrite la 
plus célèbre chronique du moyen-âge. celle du nK)ine 
Sigebert. 

(1) Wilmotte, Le Wallon, p. 5i. 



276 CHAPITRE XVII. 

Liège, en un mot, est une pépinière d'historiens, 
et nulle part l'intérêt n'est aussi vif pour les choses 
du passé (1). Parfois, il se traduit par des considé- 
rations qui ont une vraie éloquence. Telles ces 
paroles d'un dictator du XII*^ siècle, que ne désa- 
voueraient pas les maîtres de la science aujourd'hui : 
« Pour que ces conventions ne s'évanouissent pas 
dans les ténèbres de l'oubli à la manière des choses 
mortelles, nous avons voulu, par cet écrit, les confier 
exactement à la mémoire des générations à venir, 
car ce sont les lettres seules qui enlèvent aux faits et 
gestes des hommes, caducs et passagers en eux- 
mêmes, leur caractère mortel et leur confèrent, dans 
cette vie, quelque chose de la gloire éternelle, en 
plaçant sous les yeux les choses passées comme si 
elles étaient vivantes et actuelles (2) ». 

A côté du Liège ecclésiastique, groupé dans ses 
encloîtres et dans ses monastères, se remue et s'agite 
le Liège laïque, la ville des bourgeois. Il fait en 
somme — nous l'avons vu — bon ménage avec le 
clergé, sauf lorsque surgit une difficulté au sujet de 
l'étendue de l'immunité ou de l'observation de l'inter- 
dit. Ce Liège laïque ne cesse de croître et sa popula- 
tion de se multiplier, moins encore par la natalité, 
qui est élevée, que par l'immigration. Encore à la 
fin du XIV^ siècle, au dire d'un témoin bien ren- 
seigné, Liège contenait plus d'étrangers que de 
citains (3). Beaucoup de ces éléments adventices 

(1) V. sur l'historiographie liégeoise au moyen-âge et sur chacun des noms 
cités plus haut le magistral mémoire de M. Tabbé Balau. 

(2) Arenga d'un diplôme de ii36, dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, 
p. 62. 

(3) « Ilh at à Liège plus d'estrangers que de citains », Hemricourt, Patron, 
p 307. Le même auteur, o. c, p. 203, dit en parlant des habitants de Liège : 



LA \'1E RELIGIEUSE, MORAINE ET INTELLECTUELLE 277 

appartenaient à la race thioise, et, sans doute, 
versaient dans le milieu wallon de la Cite, avec une 
partie de leur vocabulaire (i), quelque chose de leurs 
mœurs et de leur tempérament. 

A la différence de tant d'autres villes, Liège ne 
paraît pas avoir eu de colonie juive; les deux seuls 
israélites que l'histoire nous montre établis à Liège 
sont des médecins du XI^ et du XI I^ siècle. L'un 
d'eux avait la faveur de l'évêque Wazon, qui se plai- 
sait à discuter amicalement avec lui sur l'Ecriture 
sainte(2). L'autre était un nommé Moïse, qui jouissait 
d'une grande renommée comme praticien; Rodolphe 
de Saint-Trond se fit transporter à Liège pour être 
soigné par lui pendant sa dernière maladie (i i38) (3). 
Est-il vrai qu'après cette date, le séjour de la Cité ait 
été interdit aux juifs, comme inclinent à le penser 
certains auteurs? (4) La question est difficile à tran- 
cher en l'absence de documents, mais, de toute ma- 
nière, on peut affirmer que les enfants d'Israël ne 
furent jamais ni nombreux, ni influents dans la Cité, 
et qu'il n'a pas existé de Ghetto liégeois (5). Quant 

« Le nombre de cheauz que sont povres de sens et d'avoir, dont ly quarte part 
n n'est point del nation de ladite Citeit ne de pays est si grans », etc. 

(1) Wilmotte, Le Wallon, p. 33; Pirenne, t. II, p. 3^1 : .1. Demarteau, 
Le Wallon, p. 38 et 39. 

(2) Anselme, c. 44, p. 216. 

(3) Chroiiic. S. Triul., 1 XII, post epistolam Rodultî, p. 332. 

(4) Foullon, t. I, p. 38o. 

(5) Les historiens qui, comme Henaux, lilAL, t. III, p. 3i5, en ont admis 
un et qui l'ont placé en Chinstrée ont été les dupes de leur imagination. 
Cliinstrée signifiait, d'après Henaux, rue des chiens, c'est-à-dire des juifs. Cette 
légende repose sur Mélart, Histoire de la viil'' de Huy, p. 52, disant qu'à Huy 
la Chinrue était ainsi appelée parce que les juifs y habitaient, et sur une con- 
jecture que Foullon, t. III, p. 38o, rapporte sans la faire sienne. Mais, outre 
que Chinstrée était habitée par de nombreux chrétiens (v. Hemricourt, 
Miroir, p. 344, et Gobert, t. I, p. 26g), ce nom (Ca)nstrata en latin) signifie 



278 CHAPITRE XVII. 

aux Lombards, ils n'ont pas, cela va sans dire, 
constitué un élément appréciable de la population 
de Liège. 

Le chiffre global de cette population n'est pas des 
plus faciles à évaluer. Des calculs d'ailleurs très 
approximatifs permettraient de le fixer aux environs 
de 5o,ooo, sur lesquels 1200 à i5oo clercs, à peu 
près autant de patriciens et 1600 à 2000 bouilleurs (1). 
Nous avons dit comment travaille et comment vit 
tout ce monde, et il n'y a pas lieu de revenir sur le 
tableau tracé au chapitre précédent. Mais que devien- 
nent les déshérités de la vie, les infirmes, les malades, 
■ les faibles d'esprit, en un mot tous ceux qui ne 

rue du Chien et non rue des Chiens,- il est fréquent même dans les villages, 
où certes nul ne soutiendra que des juifs aient demeuré (v. De Ryckel, dans 
Leodhim, 1906, p. 119). 

Henaux, suivi à tort par Ouverleaux, Notes et documents sur les juifs de 
Belgique sous l'ancien régime, p. 42 du tirage à part (Revue des études 
juives, i883), écrit encore o. c, p. 814 : « Quand un juif entrait dans une 
bonne ville, à Liège par exemple, on exigeait de lui une taxe semblable à celle 
que l'on payait pour un pourceau. » Ces lignes sont une invention pure et 
simple. Il est inutile de réfuter le même auteur écrivant : « ^'ers 920, les juifs 
furent chassés de la ville de Huy et le commerce, dit-on, se ressentit beaucoup 
de leur expulsion. » 

(1) La question du chiffre de la population de nos anciennes villes est un 
sujet en friche. On peut dire qu'en général on a été porté à l'exagérer singu- 
lièrement. Pour la résoudre, il faudrait commencer par arrêter la méthode 
de", recherches, et cela n'est pas fait. En ce qui concerne Liège, le seul témoi- 
gnage ancien est celui du cardinal Piccolomini (dans de Ram, p. 382) suivi 
par Suffridus Pétri, p. i85, selon lequel, vers 1468, la Cité aurait compris dans 
son enceinte, sans compter la banlieue, plus de 120.000 habitants. Bien que 
Piccolomini déclare parler d'après un recensement (cujus quidem [urbis] ante 
has calamitates is animarum numerus fuit, ut censu habito centum et viginti 
milium intra muros tantum continere inventa sit) , ce chiffre paraît, avec 
raison, exagéré à Henaux qui en admet 80.000 dans l'enceinte. Je suis porté, 
pour ma part, à le réduire à 5o.ooo, mais les éléments dont je dispose pour 
l'heure ne me permettent pas d'entreprendre la démonstration de mon point 
de vue. Il faut remarquer que, selon Pirenne, t. I, p. 267, Gand et Bruges 
auraient compté, à la fin du XlIIe siècle, 80.000 habitants, Namur 8.000, 
Luxembourg 5. 000. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 279 

peuvent pas gagner le pain quotidien? Cette ville 
a-t-elle des pauvres et qu'a-î-elle fait pour eux? 

Elle a largement pourvu à leur sort. Il n'est peut- 
être pas un aspect de l'histoire du moyen-àge qui soit 
plus satisfaisant que celui de ses institutions hospita- 
lières. Obéissant à une des plus impérieuses pres- 
criptions de la religion, les homines de ce temps 
avaient semé l'Europe de maisons destinées à recueil- 
lir toutes les épaves de la société, à soulager toutes 
les souffrances, à satisfaire à tous les besoins de 
l'infortune. 

C'est sous la forme de l'hospice que nous appa- 
raissent de préférence les créations de la charité 
médiévale (i). Les hospices sont primitivement des 
abris pour les voyageurs pauvres et en particulier 
pour les pèlerins, comme l'indiquent les vocables 
sous lesquels ils sont placés; ce sont tous noms de 
saints connus pour avoir pratiqué l'hospitalité : 
Abraham, saint Christophe, saint Julien, ou encore 
saint Jacques, patron des pèlerins. De bonne heure, 
on y reçut aussi les indigents, les malades, les aliénés, 
en un mot, toutes les catégories de l'infortune. 

Ce qu'on appelle la spécialisation ne pouvait, on 
le comprend, s'introduire qu'à la longue; elle com- 
mença par les lépreux. La nécessité de protéger les 
bien portants contre cette affreuse maladie fit de 
bonne heure élever des maisons réservées à ces 
infortunés, qu'on appelait par excellence les malades 
et les malheureux (2). 

(1) Hospice et hôpital sont des termes synonymes au moyen-âge, mais pour 
désigner ce que nous entendons par le premier de ces deux termes. Cf. Kriepk, 
Dcutsches Bilrgertkum im Mittelalter, t, I, p. /S. 

(2) Miselli, d'où le vieu.x français mésiaus, mésel. 



28o CHAPITRE XVII. 

C'est l'Eglise, naturellement, qui ouvrit les pre- 
miers asiles de la charité. Chaque évêque était tenu, 
par les décisions des conciles, d'avoir son hospice; 
aussi voit-on que les plus anciennes de ces maisons 
surgissent dans les encloitres et dans le voisinage des 
cathédrales. Plus tard, les laïques en fondèrent à 
leur tour; les communes, à partir du XII^ siècle, 
voulurent avoir les leurs. Grâce à cette émulation 
dans le bien, les villes se trouvèrent dotées d'établis- 
sements hospitaliers en grand nombre; au XI I^ siècle, 
Milan en avait onze, au XI 11^, chacune des sept 
paroisses de Cologne avait le sien, au XIV^, Florence 
n'en comptait pas moins de trente. 

Liège ne se laissa pas dépasser par les autres villes, 
puisque elle aussi nous présente un total de douze 
hospices antérieurs à l'année 1400. Ils étaient entourés 
d'une véritable popularité; tout le monde s'y intéres- 
sait, tout le monde s'en souvenait dans son testa- 
ment : plusieurs ne nous sont connus que par les 
legs charitables dont ils sont l'objet dans les dernières 
volontés des mourants (1). 

Le premier par ordre de date et d'importance 
était naturellement l'hospice Saint-Lambert, enrichi 
par Notger et par ses successeurs, et que l'on con- 
naissait sous le nom d'hospice à la Chaîne. Cette 
maison, rebâtie au commencement du XI 11^ siècle 
par le prévôt Gautier de Chauvency et placée depuis 
lors sous le vocable de saint Mathieu, patron de sa 



(1) Voyez des testaments de i25i, de 1261, de 1272 dans Cuvelier, Yal 
Benoît, pp. i3o, i63 et 2o3, de 1281. de i283, de 1287. de i326, de i337 et 
de i353 dans de Borman, t. I, pp. 437, 441, 444, 452, 456 et 464, et de 1291 
dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 477. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 2S1 

chapelle, est aussi désignée sous le nom d'hospice 
sur Meuse ou d'hospice de la Sauvenière (i). 

Après l'hospice de la cathédrale, le premier dans 
l'ordre de l'ancienneté, c'est celui de Cornillon, des- 
tiné aux lépreux. Le lecteur connaît déjà cette maison, 
dont l'existence remonte aux premières années du 
XII'^ siècle(2). Il suffira de rappeler ici que Cornillon 
fut toujours réservé aux seuls citains de Liège, aux 
personnes nées « ens les trois fonts », comme on 
disait. Plus tard, au XIII« siècle, à Sainte-Walburge, 
sur la hauteur opposée à celle de Cornillon, un 
second hospice fut élevé à l'usage des lépreux 
étrangers (3). 

Viennent ensuite trois importants établissements 
dont les origines plongent en plein XI I^ siècle et peut- 
être plus haut. L'un, situé dans l'agrandissement, 
auprès de l'église Saint-Jean- Baptiste, est Saint- 



(i) La plupart des historiens liégeois se sont persuadé, à tort, que Gautier 
a été le pre.Tiier fondateur de cet hospice, alors qu'il s'est borné à le restaurer. 
Daris écrit : a L'acte du légat et le bref du pape me portent à croire que 
rhôpital ne fut fondé qu'au X H I* siècle. » Ils n'ont pas moins maltraité Gautier 
de Chauvencv, à commencer par Jean d'Outremeuse qui le coupe en deux 
personnages distincts : un Gautier de Chauvencv ayant vécu aux Xle-Xile 
siècles et créateur de l'hôpital (t. I, p. oig), et un \\'alter de Tannesche qui 
accompagne saint Albert à Rome (t. IV, p. 5oo). De Theux, t. I, p. i5g, suivi 
par M. J. Demarteau, BSAHL, t. VII (1892), p. 70, lui restitue sa biographie 
mais le dépouille de son nom patronymique pour en faire un Gautier de 
Ravenstein. Pour Daris, il s'appelle tour à tour Caverchin [Histoire, t. II, p. 48) 
et Cavechius [Notices, t. I, p. 6). Au surplus, bien qu'il disposât à la biblio- 
thèque du séminaire de Liège des archives de l'hôpital Saint-Mathieu à la 
Chaîne, Daris n'a sur cette maison qu'une notice bien insuffisante. (Xotires, 
t. IV<, pp. 207-213 et t. IV-, pp. 77-262.) 

(2) V. t. I. p. 146. Il est loin d'être sûr que cet hospice soit postérieur à 
1 124 et ait l'origine que lui attribue la pétition de l'abbé de Beaurepart, sur 
laquelle v. t. 1, p. 146. Mais la discussion de ce point nécessiterait des déve- 
loppements qui seraient peu de mise ici. 

(3) Gobert, t. IV, p. 217. 



282 CHAPITRE XVII. 

Abraham, mentionné en 1189(1); l'autre, aux portes 
de la ville sur le territoire d'Avroy, est Saint-Chris- 
tophe, dit aussi l'hospice des Coquins (2), à côté de 
l'église du même nom, qui existait déjà en 11 59(8). 
Le premier a pour fondateur un membre du lignage 
patricien de Cologne, dont les descendants restèrent 
les collateurs de la maison; l'autre était dû à la 
charité de l'abbaye de Saint-Laurent. A chacun était 
annexé un sanctuaire qui en dépendait et que l'on 
voit de bonne heure transformé en église paroissiale. 
Le troisième, qui devait lui aussi son origine à 
l'abbaye de Saint-Laurent, c'était Sainte-Marguerhe, 
maison moins connue, mais dont l'existence est 
attestée à la date de 1 183 (4). 

Au XI 11^ siècle apparaissent trois fondations nou- 
velles. C'est d'abord l'hospice de Saint-Jean-en-Ile, 
qui est, comme celui de Saint-Jean-Baptiste, sous le 
vocable de saint Abraham; il est mentionné sous 
l'année 1287(5). L'hospice fondé par le changeur 
liégeois dont nous n'avons que le sobriquet de Tire- 
bourse existait en 1267 avec une destination spé- 
ciale : il servait aux béguines malades de Saint- 
Christophe (6). L'hospice « en Fangne », dont nous 

(i) V. t. I, p. 3o2. 

(2) Cf. Gobert, t. I, p. 329. . 

(3) V. BSAHL, t. II, p. 148. Cette église était paroissiale dès 1 183. V. l'acte 
de 1 igg de l'abbé de Saint-Laurent pour cet hospice dans Jean d'Outremeuse, 
t. IV, p. 562. 

(4) Charte inédite dans le cartulaire de l'abbaye de Saint- Laurent à la 
bibliothèque du grand séminaire de Liège. Sur des libéralités faites à cette 
maison en 1287 et en 1369, v. de Borman, t. I, p. 443; Poncelet, Saint- 
Pierre, p. 80. 

(5) De Borman, t. I, p. 445 (testament de l'échevin Pierre Boveaz). 

(6) De même à Namur, Henri de Gueldre fonda en i252 l'hospice Saint- 
Calixte, qui servait d'infirmerie aux béguines de Jambes. ASAN, t. XXVI 
(1906), p. 196. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 283 

avons une mention en 1287, est totalement inconnu et 
doitprobablementêtre identifié avec un des précédents. 

Les fondations charitables continuent au XIV*^ 
siècle. C'est d'abord Saint-Julien Outre-Meuse, dont 
un acte de 1819 nous apprend l'existence (1); il était 
dû à la générosité d'un Liégeois du nom de Corbe- 
sier, resté d'ailleurs inconnu. C'est ensuite Saint- 
Guillaume, créé en i33o par Guillaume del Cange 
et mis par lui sous le vocable de son saint patron (2). 
C'est, quelques années après, l'hospice Mère-Dieu, 
plus connu sous le nom de son fondateur Jean 
Mostarde qui, avec sa nièce Marie, l'édifia en i336 
dans la rue du Pont. On y logeait pendant trois nuits 
les passants pauvres, étrangers ou non, et on leur 
donnait im repas le soir; ki maison, dit un érudit, 
« remplissait l'office de nos chauftoirs modernes (3) ». 

Enfin, en 1396, nous rencontrons encore un hos- 
pice Saint-Jacques en face du Pont d'Avroy (4); il 
avait été fondé par des bourgeois pieux pour les 
voyageurs pauvres et pour les pèlerins qui allaient à 
Saint-Jacques de Compostelle et il appartenait, 
comme Saint-Christophe, à l'abbaye de Saint-Lau- 
rent (5). 

(1) Hospitali domui interpontanae s. .Iuliani. Foullon, t. I, P- 3q4. Cf. 
Bormans et Schoolmeesters, t. III, pp. 064 et ;-i75; de Bormaii, t. I, p. 457. 

(2) M. Gobert, t. IV, p. 217, l'identifie avec l'hospice Sainte-Walburpc, 
mais il ne m'a pas convaincu. 

(3) Gobert, t. III, p. 212. Cf Hemricourt, Miroir, p. 287. L'acte de fon- 
dation (testament avec codicille) se trouve dans un paweilhar appartenant 
au comte d'Oultremont de Warfusée; je ne l'ai pas vu. Un legs est fait en 
i36g à cet hospice, par un chanoine de Saint-Pierre. \'. Poncelct, invottu rc 
de la collégiale de Saint-Pierre, p. 80. 

(4) Sur cette date, v. Gobert, t. I, p. 77. L'autel de la chapelle de cetic 
maison fut consacré en 1429, cf. Jean de Stavelot, pp. 241-242. 

(5) Le 29 janvier 1429, on consacra l'autel de cet hospice. .lean de Stavelot. 
p. 241. 



284 CHAPITRE XVII. 

Ce bilan de la charité ne serait pas complet, si 
l'on omettait de signaler ce qu'on faisait pour les 
pauvres qui n'étaient pas recueillis dans les hospices, 
pour les « communs pauvres » comme on disait au 
moyen-âge. Le soin de cette classe de malheureux 
était confié à V Aumône de la Cité, qu'on appellerait 
aujourd'hui le bureau de bienfaisance (1). Cette insti- 
tution charitable existait déjà à la date de 11 85 (2); 
elle s'appelait alors la fraternité de saint Michel. 
Comme elle avait son siège dans l'Ile, où était égale- 
ment sa chapelle dédiée à l'archange, ses clients 
sont souvent désignés dans les documents sous le 
nom de Communs Pauvres en Ile (3). Le fonction- 
nement de V Aumône de la Cite' est peu connu; je vois 
qu'en 1260 elle avait quatre pourvoyeurs dont deux 
échevins et deux citains (4). Quatre fois l'an, elle 
faisait aux pauvres des distributions de blé, de pain, 
de sarraus, de chemises, de souliers et même 
d'argent (5). Devant la maison on allumait, en hiver, 
de grands feux pour permettre aux pauvres de s'y 
chauffer (6). 

Toutes ces maisons charitables se conformaient à 
un même type, dont nous avons déjà rencontré un 
spécimen à Cornillon(7). Placées sous la haute direc- 

(1) Il existe une Table des communs pauvres à Dinant en 124g; elle a trois 
mambours. Bormans, Cartulaire de Dmant, t. I, p. 38. 

(2) V. un acte de cette année dans Leodiiim, 1907, p. 2. 

(3) C'est ce qu'on voit par le témoignage du testament de Jacques d'Hem- 
ricourt '^i383), parlant d'une « rente que sire Lambert Bynes, jadit cappellain 
de Saint- Pol, laissât pour fondeir un alteit en la maison des communs povres 
délie Citeit séant en Y te ». (De Borman, t. I, p. 469). 

(4) Cuvelier, Val Benoit, ■p. 161. 

(5) Henaux, t. I, p. 3i8, note. 

(6) Gobert, t. IV, p. 144. 

(7) V. les règlements de 1340 et de i385 pour l'hospice ej la cathédrale, le 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 285 

tion des fondateurs ou de leurs ayants-droit, elles 
étaient desservies en général par des religieux ou des 
religieuses de l'ordre de Saint-Augustin, celles-ci sous 
une « prieuse » et ceux-là sous un prieur, auquel était 
également subordonnée la prieuse. Tout le person- 
nel de la maison était tenu d'obéir au prieur et de se 
conformer aux trois vœux de chasteté, de pauvreté 
et d'obéissance. Les hospitalisés se divisaient en deux 
catégories distinctes : d'une part, les pensionnaires 
bien portants, les haitiés comme on disait à Liège, 
qui, en leur qualité d'indigents, formaient le fonds 
primitif de la clientèle, de l'autre, les malades. 

Dans presque tous les hospices de Liège, les uns 
et les autres vivaient réunis sous le même toit et 
participaient des mêmes soins (i). L'admission était 
gratuite, à part un certain droit d'entrée que payait 
sans doute la charité, car les fondateurs maudissaient 
ceux qui vendaient les prébendes de la maison et 
leur assignaient leur part dans l'enfer avec Judas (2). 

premier analysé dans Daris, Notices, t. I\'', p. 208, le second publié par 
Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 626. Cf. aussi l'acte de 1204 dans les 
mémes^ t. I, p. i3g 

(1) L'hospice Saint-Lambert, fondé pour les pèlerins, contient en i3o5 des 
malades (Remise du bureau de bienfaisance, n" 3. Cartulaire, f. loa*'. aux 
Archives de l'Etat, à Liège). L'hospice Saint-Christophe, fondé pour les pèle- 
rins et les pauvres, est, dès i igg, peuplé de malades soignés par des frères 
et par des sœurs : utriusque enim sexus ministerio eget pauperum cura et 
receptio et egrotantium frequens ymmo et continua visitatio. Diplôme de 
1 199 dans Jean d'Outremeuse, t. JV, p. 502. Et en i252, on parle encore de 
pauperum in ipso hospitali hospitantium. (Le même, t. V, pp. 3o4-5). L'hô- 
pital Saint-Abraham près de Saint-Jean- Baptiste reçoit, en 1281, de l'échevin 
Gilles Surlet, un legs pour la pitance des malades de cette maison le jour de 
son anniversaire (de Borman, t. I, p. 437). Les malades de l'hôpital Tire- 
Bourse sont, avec ceux de Saint-Abraham et de Saint-Lambert, l'objet d'une 
libéralité testamentaire en i3o5 (v, ci-dessus). Il en est de même dans les 
autres villes; cf. là-dessus Kriegk, Deutsches Bi'ygerthum im Mittelalter, 
t. I, p. 75 (Francfort-sur-Mein, 1868-71). 

(2) Daris, Notices, t. IVi, p. 212. 



286 CHAPITRE XVII. 

Nous sommes dépourvus de toute espèce de ren- 
seignements sur l'histoire de l'instruction publique à 
partir du XII^ siècle. Alors que les écoles de Liège 
au X^ et au XI^ siècle avaient jeté un vif éclat, elles 
commencèrent à pâlir au XI I^ et elles disparurent 
pour ainsi dire au XI 11^ dans le rayonnement intense 
des universités. Les Liégeois qui voulaient faire des 
études supérieures allèrent alors à Paris, à Orléans, 
à Cologne, où une université venait de s'établir en 
1 388, et ils en revenaient, comme le chanoine Hocsem 
et une multitude d'autres, avec le titre de docteur 
in utroque jure, qui leur ouvrait l'accès des princi- 
pales fonctions dans le pays. Cependant, les écoles 
de la cathédrale et des collégiales comme aussi celles 
des monastères continuent de subsister, et nous y ren- 
controns toujours des écolâtres en fonction, mais ils 
ne font guère parler d'eux. Ils enseignent, mais sans 
éclat et sans attirer l'attention sympathique avec 
laquelle l'historien s'arrête devant les professeurs des 
précédents siècles. L'abbé Jean (f 1241), cependant, 
mérite d'être mentionné à cause du zèle plein 
d'amour avec lequel il se consacrait à ses fonctions 
et s'attachait à ses élèves (i). Quelques fondations à 
caractère spécial sont les seuls signes de vitalité que 
donne l'enseignement. En 1291, le Chapitre de 
Saint-Lambert fit une fondation pour douze écoliers 
pauvres qui devaient chanter et lire dans la cathé- 
drale (2). En 1882, un chanoine de Saint-Denis créa 
la maison de la Cigogne pour y recevoir douze 
enfants pauvres destinés au même office (3). L'ensei- 

(1) Vita Odiliae, pp. 2i3, 23o, 268. 

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 476. 

(3) BCRH, 3e série, t. XIV, p. 146. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 287 

gnement musical de cette école jouissait d'une grande 
réputation, qu'il garda au cours des âges; au X\'llh' 
siècle, Grétry en est sorti. 

L'instruction semble avoir été assez répandue 
dès le XII«^ siècle, parmi les laïques, non seulement 
dans la classe bourgeoise mais encore dans le peuple. 
C'est principalement à l'usage de celui-ci que Lam- 
bert le Bègue faisait ses traductions. Et quels en 
étaient les lecteurs? Les tisserands et les pelletiers, 
comme il dit lui-même, sans compter les femmes, 
auxquelles étaient spécialement destinés certains 
écrits du réformateur (i). Au XI 11^ siècle, nous 
voyons une bourgeoise de Liège lire son psautier en 
français (2). Cela suppose, dans les masses populai- 
res, un degré de culture que nos sources historiques 
ne nous permettraient pas même de soupçonner. 
On lisait d'ailleurs autre chose à Liège que des 
livres d'édification. La bonne société se tenait, s'il 
est permis de s'exprimer ainsi, au courant de la 
littérature du temps : elle était familiarisée avec les 
héros du cycle de Charlemagne et de la Table 
Ronde; les noms de Roland, d'Olivier, des Quatre 
fils Aymon reviennent souvent dans les pages de 
ses chroniqueurs, et, de temps à autre, les réminis- 
cences littéraires de ceux-ci attestent que la lecture 
est un plaisir assez répandu. 

La vie littéraire du Liégeois n'est pas uniquement 
tributaire de l'étranger; Liège a eu de bonne heure 
sa littérature populaire. Celle-ci a débuté, comme 
partout ailleurs, par la méthode orale; ses propaga- 



(i) V. tome I, p. 90. 
(2) Vita Odiliae, p. 214. 



288 CHAPITRE XVII. 

teurs étaient des jongleurs qui chantaient, en s'accom- 
pagnant sur leur vielle, les événements remarquables 
du jour. Un de ces aèdes nous apparaît dans l'histoire 
de Liège en 1071, lors de l'arrivée de la châsse de 
saint Remacle dans la Cité : elle y fit, dit-on, des 
miracles, et un jongleur les célébra dans une chan- 
son qu'il débitait au public rassemblé autour de lui 
en pleine rue. Au milieu de la nuit, les auditeurs 
enthousiasmés font une ronde et redisent en chœur 
les vers du poète, pendant qu'à sa fenêtre le roi 
Henri IV, préoccupé de cette scène dont il faisait les 
trais, écoutait, pieds nus et en robe de chambre, ce j 
que disait de lui l'Homère de carrefour (i). Des 
scènes de ce genre devaient être fréquentes à Liège, 
car les poètes y étaient nombreux, et leurs chansons 
de geste avaient acquis une telle réputation que les 
mots de poète et de Liégeois étaient devenus syno- 
nymes (2). « Les bardes, dit un écrivain de ce temps 
commentant Lucain, ce sont des Liégeois qui don- 
nent l'immortalité aux âmes par leurs chants, en 
racontant les exploits des rois ». 

Rien, malheureusement, n'a survécu de cette litté- 
rature orale du XI^ et du XO^ siècle, qui nous aurait 
fait pénétrer dans le génie épique et lyrique du 
peuple liégeois. Il en faut dire autant des premiers 
monuments de la littérature écrite. Ceux-ci sont des 
œuvres en prose à tendance catéchétique, des traduc- 
tion des livres saints et des principales productions 
de l'hagiographie. Ces œuvres, qui évoquent vague- 

(1) Trhimphus saiicti Remacli de Malmundario coenobio dans Chapea- 
ville, t. Il, p. 56i. 

(2) Jaffé et Wattenbach, Ecclcsiae metropolitanae Coloniensis codices 
manuscripti, p. 140. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 289 

ment le souvenir d'Ulphilas, sont le fruit du ^rand 
eflfort d'éducation populaire auquel se rattache le 
nom de Lambert le Bègue; c'est lui, notamment, 
qui traduisit les Actes des Apôtres et les Kpitres de 
saint Paul, ainsi qu'une biographie de la sainte 
Vierge. Déjà auparavant existait à Liège une version 
romane du livre des Psaumes et de leurs gloses. 

Malheureusement, l'on était au siècle des Albigeois, 
et l'abus que ces sectaires faisaient des Livres saints, 
les traductions mensongères qu'ils en répandaient 
dans le public mettaient en danger la foi. L'autorité 
religieuse s'en émut, et, en i2o3, le légat pontiîlcal 
Gui de Palestrina ordonna, dans ses statuts, que 
toutes les traductions de l'Ecriture, en roman ou en 
thiois, fussent remises à l'évèque, qui restituerait les 
bonnes et détruirait les autres (i). 

C'est peu de temps après, en i233, que la langue 
populaire pénètre dans les actes publics (2) ; à partir 
de cette date, elle s'affirmera de plus en plus. Nous 
ne sommes pas en état de suivre toutes les manifes- 
tations de sa vitalité à travers l'histoire de ce temps, 
et nous n'avons conservé qu'un échantillon unique 
de la littérature populaire d'alors : c'est la traduction 
romane d'un des chants que les flagellants venus 
d'Allemagne chantaient en leur langue dans les rues 
de la Cité (3). L'érudition moderne ne se contente 
pas de ces maigres restes de l'activité intellectuelle 

(i) Omnes libri romane vel teutonice scripti de divinis scripturis in ma- 
num episcopi tradantur et ipse quos viderit reddendos reddnt (Rormans et 
Schoolmeesters, t. I, p. i34). 

(2) U. Capitaine dans BSLLW, t. II (iS5g), p. 4!^ des Mélmiffes. 

(3) Elle a été publiée par Kervyn de Lettenhove, Hisioh-e de Flandre, 
t. III, p 354 et, d'après lui, par Paul Iredericq, Corp-'s hiqitisitionis fiaere- 
ticae pravitalis neerlandicae, t. Il, p. i3g. 

Il 19 



290 CHAPITRE XVII. 

d'autrefois; elle revendique une origine liégeoise pour 
des poëmes de grande allure tels que Li Vers del 
Juïse et le Poème moral [i), et elle remet en honneur 
les noms des dominicains Gilles et Gérard, dont au 
XI 11^ siècle l'éloquence passionnait les citains, et 
dont les œuvres dorment aujourd'hui dans la pous- 
sière des bibliothèques (2). 

La littérature en langue populaire s'enrichit au 
XIV^ siècle par la conquête d'un domaine resté 
jusqu'alors l'apanage exclusif de la langue latine : 
l'histoire. Trois noms importants représentent ce 
genre nouveau : Jean Le Bel, Jacques d'Hemricourt 
et Jean d'Outremeuse. Tous les trois viennent, 
dans la seconde moitié du XIV^ siècle, ouvrir à 
l'intention du peuple les puissants in-folios de la 
Chronique et leur font parler le langage des foules. 
Le premier, le tréfoncier Jean le Bel, conteur épris 
des fêtes chevaleresques et des aventures extraor- 
dinaires, est l'historien du monde féodal et des 
cours : il a tracé avec talent la voie dans laquelle 
son élève Froissart parcourra une carrière brillante. 
Le second, Jacques d'Hemricourt, est un homme de 
loi qui joint à l'exercice de sa profession de secrétaire 
des échevins le culte des lettres historiques : il fait 
revivre, dans des tableaux pleins de couleur et de 
mouvement, cette ardente chevalerie de Hesbaye qui 
s'éteint sous ses yeux; il retrace la généalogie des 
grandes familles hesbignonnes et il trouve le moyen 
de nous intéresser par la saveur de son langage, 

(1) V. Wilmotte, Le Wallon, pp. 5i-57 et 71-74. 

(2) Lecoy de La Marche, La Chaire française au moyen-âge, pp. 1 18 et 
121. Sur une autre collection de sermons romans provenant de Liège, v. 
MCARB, coll. in-8«, t. XLl (1888). 



LA \IE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 291 

même dans les pages sévères qu'il consacre à l'ana- 
lyse des institutions de son temps Le iroisiùme, Jeun 
d'Outremeuse, a débuté par une chanson de geste 
dont le sujet est l'histoire de Liège. Plus tard, il a 
récrit sa geste en prose, mais en y versant les données 
de l'histoire universelle, et c'est ce récit d'un roman- 
cier qui, sous le nom de Myreiir des Histors, a été 
pris jusqu'à nos jours pour de l'histoire véritable. 
Jean d'Outremeuse a fait illusion en partie grâce à 
son art de dramatiser et de mettre en scène : à ce 
point de vue, si sa valeur comme historien est nulle, 
on ne peut lui contester un véritable talent d'écrivain. 

Nous aurons épuisé la matière si nous faisons 
suivre le nom de Jean d'Outremeuse de celui d'un 
homme dont il était bien digne d'être l'exécuteur 
testamentaire (i) : il s'agit du fameux écrivain liégeois 
Jean de Bourgogne, qui, sous le nom emprunté de 
Mandeville, a mystifié pendant des siècles l'Europe 
lettrée par le récit de ses prétendus voyages. Entière- 
ment démasqué aujourd'hui, il n'est plus qu'un 
écrivain de second ordre qui a su tirer parti du nom 
d'autrui et dont l'œuvre est une mosaïque d'em- 
prunts, voire même de plagiats (2). 

Nous sommes à même de nous faire une idée de 
la production liégeoise dans le domaine des arts 
plastiques, puisque la plupart des monuments dus 
au génie des architectes liégeois sont encore debout, 
si l'on en excepte la cathédrale. Plusieurs furent 

(i) Abry cité par M. Pirenne dans l'article cité ci-dessous. 

(2) Sur Mandeville, je me borne à renvoyer à l'article de M. Pirenne dans 
la Biographie Nationale, t. XIII, où se trouvent toutes les références; depuis 
lors, M. \', Chauvin a prouvé {Wallonia, 1902, pp. 237-242) que le voyage 
en Egypte, le seul que Ion croyait pouvoir admettre comme réel, était une 
invention comme tous les autres. 



292 CHAPITRE XVII. 

renouvelés en tout ou en partie au XIV^ siècle : ainsi 
la cathédrale elle-même, à laquelle on travaillait 
encore en 1842 (1), Saint-Paul, qui n'était pas achevé 
en 1334(2), Saint- Martin qui, incendié en i3i2, 
menaçait ruine encore en 1342 (3;, Saint-Denis, qui 
était dans le même cas en i352 et que l'on décida 
alors de restaurer (4). Ces monuments, par malheur, 
n'ont pas d'autre histoire, et nous n'en connaissons 
que ce que nous apprennent nos yeux. Fille de l'art 
rhénan, l'architecture liégeoise a présenté pendant la 
période romane les caractères de celui-ci, notamment 
le double chœur et ce qu'on a appelé la galerie 
rhénane (5). Plus tard, dans sa période gothique, 
elle semble avoir affecté plus d'indépendance et 
incliné plutôt vers l'art français. Elle a pris à celui- 
ci, sinon sa richesse d'ornementation et son ampleur 
majestueuse, du moins sa sobriété élégante et l'har- 
monie de ses proportions. La pierre ne fleurit pas 
sous le ciseau du sculpteur liégeois et ne se laisse pas 
découper en fines dentelures; aussi ne voyons-nous 
point les portails des sanctuaires de la Cité vivifiés 
par ces peuples de saints dont le sourire nous 
accueille au seuil des cathédrales françaises. Les 
Liégeois, de tout temps, s'entendirent mieux à fondre 
les métaux qu'à tailler la pierre, et le marteau du 
batteur produisit dans leurs mains plus d'un chef- 

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. III, pp. 608, 612, 6i5 et t. IV, p. 1. 

(2) Cartulaire de Saint- Paul, p. 184. Les chanoines disent qu'ils veulent 
achever l'église in forma quant 2i'>'ovide nostri disposuere majores. 

(3) Schoonbroodt, Inventaire des chartes de Saint-Martin, n» 214. 

(4) Ad materialis ecclesiae nostrae structuram convenienter reparandam et 
in forma decenti prout congruit restaurandam. Dans BCRH, 3^ série, t. XIV, 
p. 124. 

(5) V. G. Kurth, Notger de Liège, t. I, pp. Soy et suivantes. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 293 

d'œuvre disparu : châsses, anihons, lulriiLs, chande- 
liers, revêtements d'autel, reliquaires, couvertures de 
livres, plaques tombales, tous ces objets d'art abon- 
daient dans la Cité; ils faisaient comme un cortège 
d'honneur à la merveille de l'art national, à cette 
cuve baptismale de Notre-Dame où, dès le début du 
XI I<^ siècle, Renier de Huy faisait apparaître, a\ec 
une correction presque classique de lignes et une 
noblesse étonnante, les principaux fastes du baptême 
chrétien. Il est resté peu de chose de tant de richesses : 
les pillages du XV^ siècle devaient anéantir ou dis- 
perser au loin les trésors artistiques des sanctuaires 
liégeois (i). 

La peinture était comme chez elle dans les nom- 
breux sanctuaires de la Cité. Dès le X^ siècle, le pin- 
ceau animait les surfaces des murailles romanes en 
y évoquant des visions saintes, et l'on sait que ce 
fut un peintre ecclésiastique, l'Italien Jean, qui orna 
la cathédrale. Plus tard, d'autres artistes y peignirent 
les épisodes de l'ancien et du nouveau Testament, 
mais l'incendie de ii85 fit disparaître toutes les scé- 
neries grandioses que le haut moyen-âge avait admi- 
rées. Il est à remarquer qu'à l'entrée de l'époque 
moderne, ce sont des Mosans qui ont ressuscité le 
grand art de la peinture dans les Pays-Bas et qui ont 
préparé ses brillantes destinées. Pendant qu'au nord 
de la principauté, les Van Eyck créaient les chefs- 
d'œuvre qui devaient aboutir à cette page incompa- 
rable qu'on appelle V Adoration de F Agneau, au sud. 
les maîtres v/allons, les Patenier et les de Blés, déve- 



(1) V. Jules Helbig, La sculpture et les arts plastiques au. pai/s de Liè^e, 
2^ édi>ion, Liège, G. Kurth, Renier de Huy. 



294 CHAPITRE XVII. 

loppaient le paysage et reproduisaient dans leurs 
fonds de tableaux les aspects pittoresques de la vallée 
de la Meuse (i). Mais aucun de ces artistes n'est 
originaire de la Cité, et s'il en est qu'elle puisse reven- 
diquer comme ses enfants, ni leurs noms ni leurs 
oeuvres ne sont parvenus jusqu'à nous. Quant à la 
musique, on a eu plus haut la preuve de l'intérêt 
qu'on lui portait dans les rangs du clergé, et il n'est 
pas douteux que le peuple ait toujours p)rofessé pour 
elle un gotàt véritable, mais cet art a subi la destinée 
des autres : il n'a pas d'histoire à Liège. 

Comme toutes les bourgeoisies du moyen-âge, celle 
de Liège a le tempérament sanguin des races jeunes 
et fortes : elle est impressionnable et mobile, allant 
d'emblée à l'excès, mais aussi prompte à s'abattre 
qu'à s'emporter, et obéissant toujours au premier 
mouvement, qu'il soit bon ou mauvais. Les Liégeois 
sont dès lors, au dire d'un contemporain, ce que 
leurs descendants d'aujourd'hui se vantent de rester : 
des têtes de houille (tiess di hoïe) (2), c'est-à-dire 
ardentes et inflammables, mais moins tenaces que 
les « dures tètes » de leurs voisins flamands. Ils 
sont au plus haut degré des impulsifs, incapables de 
se maîtriser et faisant explosion aussitôt qu'on les a 
mis en contact avec la mèche allumée. La mèche, 
c'est, d'ordinaire, le discours de tel ou tel tribun qui 
a l'oreille de la foule; elle se j^récipite pour ainsi 
dire automatiquement, une fois l'excitation produite, 
dans la direction que lui marque le geste de son 
meneur. Les orages de la place publique sont d'ail- 

(1) Sur tout ceci, v. Jules Helbig, Lo. peinture au pays de Liège, nouvelle 
édition, Liège igo3. 

(2) Calida testa, écrit Barthélémy de Liège dans de Ram, p. 268, vers 2o5. 



LA \'1E RELIGIEUSE, MORALE ET LN'TELLECTUELLE. 296 

leurs impuissants à assouvir leurs passions; celles-ci 
trouvent un aliment dans les querelles de famille, qui, 
pendant des siècles, arment les uns contre les autres 
les principaux lignages de la Cité. En i25o, on 
entend des tréfonciers s'excuser d'aller à l'otîice de 
nuit : à cause des inimitiés de leur proches, dans 
lesquelles ils sont impliqués malgré eux, ils craignent 
d'être tués sur le chemin de leur maison claustrale à 
l'église (i). Et pendant tout le XIV^ siècle, les rues 
de la Cité retentissent de cris de ralliement : « Aux 
vilains! » crient les patriciens. « Aux damoiseaux! » 
crient ces derniers. « La Vache! Montegnée! \^ot- 
tem ! » crient d'autres (2). Les fréquentes interdic- 
tions de porter des armes dans la Cité trouvent dans 
ces mœurs leur commentaire explicatif. 

Etant donné le tempérament qui vient d'être décrit, 
on ne s'étonnera pas de constater chez les Liégeois 
un esprit militaire bien prononcé. Ces petits bour- 
geois, ces boutiquiers qui manient l'aune derrière 
leur comptoir la remplacent volontiers par l'épée ou 
par l'arbalète. Les patriciens se font recevoir dans 
l'ordre de chevalerie, les petits créent des compagnies 
de volontaires et entrent chez les Arbalétriers. A 
chaque alerte, à chaque son de la bancloche, à 
chaque hahay qui retentit dans les rues, tous les 
citains apparaissent les armes à la main sur la place 
publique. A leur impétuosité, à leur colère, on dirait 
des abeilles qui se précipitent hors de la ruche pcnir 
cribler de dards l'ennemi. Ce n'est plus seulement 
pour la défense de la Cité que les milices liégeoises 

(i) Bormans et Schoolmeesters, t. \, p. Sqo. 

(2) V. les Statuts de i32g, art. 44, dans Bormans, Ordonnances, t. L p. 188, 
et ceux de i343, art. 44, o. c., p. 269. 



296 CHAPITRE XVII, 

sortent de l'enceinte : elles vont en expédition au loin 
pour protéger le territoire de la principauté, elles 
entreprennent des sièges longs et onéreux pour pren- 
dre et détruire des châteaux. Mais, une fois la guerre 
finie, elles se hâtent de rentrer, car l'ouvrage a chômé 
pendant qu'on se battait, et il faut se remettre à la 
tâche de tous les jours. En d'autres termes, la 
guerre est une occupation de bourgeois comme une 
autre, mais c'est une occupation extraordinaire et 
temporaire. Et c'est cette alternance de la besogne 
pacifique avec le métier des armes qui caractérise la 
vie communale au moyen-âge. 

Est-ce simplement le goût des aventures et des 
combats qui explique cette disposition des paisibles 
citains? Non. C'est surtout la passion pour la liberté, 
pour les prérogatives de la Cité. Dès qu'il s'agit de les 
défendre, tout le monde est debout, fallût-il s'entendre 
avec l'étranger contre le souverain légitime. Le 
patriotisme du temps s'accommode de pareilles 
alliances : au surplus, le prince lui même ne doit-il 
pas ses victoires sur ses sujets à ses alliés du dehors? 
Le patriotisme des Liégeois est un patriotisme de 
Cité, si je puis ainsi parler; c'est lui seul qui inspire 
le dévouement et les sacrifices, lui seul qui explique 
l'incroyable obstination avec laquelle ils résistent â 
leurs princes, cent fois domptés, et toujours « redres- 
sant leurs crestes ))(i). La Cité est la seule patrie qu'il 
soit honteux de trahir; il n'y a pas de pardon pour 
celui qui commet ce crime. Vis-à-vis du prince, le 
citain se reconnaît des devoirs sans doute, mais le 
prince n'est qu'une personnalité éminente, il n'est ni 

(1) C'est le mot du chancelier de l'Hôpital. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 2fj7 

l'image, ni la personnification de la patrie, et il ne 
saurait inspirer ce culte, mêlé de tendresse et de 
fierté, que le bourgeois de Liège professe pour sa 
ville. 

Ce que nous venons de constater n'exclut pas chez 
les Liégeois un loyalisme sincère et convaincu. Ils 
résistent volontiers à leur prince, mais ils ne pensent 
pas à le renverser. Ils peuvent bien, au plus fort de 
la lutte contre lui, recourir aux pires violences, 
atiecter même de se jeter dans les bras de l'étranger, 
mais ce ne sont là que des moyens coercitifs qui ne 
doivent pas donner le change. Leurs querelles avec 
lui ne sont, à tout prendre, que des scènes de ménage, 
après lesquelles la vie commune reprend son cours 
tranquille et régulier, sans que jamais personne pense 
au divorce. Rien qui ressemble moins aux révolutions 
modernes que les agitations communales du moyen- 
âge : dans celles-ci, il s'agit de la conquête d'un droit ; 
dans celles-là, du renversement d'un régime. 

Les mœurs privées, prises dans l'ensemble, sont 
bonnes. La vigoureuse constitution de la société 
familiale n'est pas entamée. Le foyer domestique est 
sain, les enfants sont nombreux : il n'est pas rare 
d'en compter 17 et même 20 autour de la même 
table (1). Le divorce est inconnu, l'adultère, du 
moins celui de la femme, est rare et honni, le sui- 

(1) Il est rare que nous soyons renseignés sur le nombre d'enfants des 
familles bourgeoises : c'est ce qui donne d'autant plus de valeur aux notices 
que nous avons. Au XI Ile siècle, nous rencontrons un bourgeois de Liège 
qui a neuf enfants (Cuvelier, Val Benoit, p. 280). Au XI V', un autre. Henri 
Adam, eut de la même femme dix-sept enfants (AEIEB, t. X.X, iHSô, p. 421^. 
Au même siècle, un patricien, Gilles Polarde de Neuvice. réunissait à sa table 
ses vingt-deux enfants nés de la même mère (Ilemricourt. Miyoir, p. ayt)). 
Nous sommes assez bien renseignés, grâce à Ilemricourt, sur les familles 



298 CHAPITRE XVII. 

cide (1) et la criminalité enfantine n'existent pas. Le 
nombre relativement considérable des enfants natu- 
rels trahit un certain relâchement de la classe riche, 
mais le père ne les désavoue pas et se charge de leur 
entretien, fallût-il pour cela faire dans son testament 
un aveu humiliant (2). 

Mais ce qui est pour la Cité la plus précieuse 
garantie de santé morale, c'est la vertu de ses femmes. 
Il n'y a pas un aspect de sa vie qui soit aussi satisfai- 
sant. Les Liégeoises ont à un haut degré le sentiment 
du devoir; elles sont fidèles à leurs « barons »; elles 
peinent dur dans les basses classes, où la pauvre 
' botteresse fait courageusement les métiers les plus 
fatigants : aussi Liège, qui est paradis des prêtres, 
passe-t-il pour le purgatoire des femmes. Un témoin 
digne de foi, Jacques de Vitry, leur consacre une page 

nobles de la Hesbaye, et nous voyons qu'elles sont fort nombreuses, comme 
le montre le petit tableau suivant : 

Thierr) de Rochefort a g enfants. Miroir, p. 92. 

Warnier de Velroux g — 238. 

Gilles de Sassembrouck g — 247. 

Humbert de Lexhy (o — 270. 

Renier de Velroux 10 — 287. 

Oury de Bombaye 1 1 — 294. 

Yves de Monferant 1 1 — 275. 

Breton le jeune de Waroux i3 — 3o3. 

Eustache de Hognoul i5 — 290. 

(d'un même lit). 

Gilles de Gavre 19 — 172. 

Le sire de Warfusée 20 

(de deux lits). 

(1) Les seuls cas de suicide mentionnés dans l'historiographie du moyen- 
âge liégeois sont ceux de prisonniers qui se tuent pour échapper à une mort 
déshonorante ou cruelle : tels, après la bataille d'Othée, Gilles Lamborte et 
le maire de Dinant (Jean de Stavelot, pp. 1 19 et 126). ou encore de malades 
qui se donnent la mort dans un accès de fièvre chaude (Le même, p. 3g4). 

(2) 11 faut noter cela, non pour y voir, avec certains historiens, une preuve 
de cynisme, mais bien plutôt la préoccupation de remplir un impérieux 
devoir d'ordre moral. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 291J 

émue, OÙ il glorifie non seulement celles qui se 
cachent sous le voile des religieuses, mais aussi les 
veuves, les mères de famille et les jeunes filles : 
toutes pratiquent les vertus chrétiennes, toutes vivent 
dans la chasteté et dans la charité (i). Et un demi- 
siècle plus tard, l'auteur de la Vie d'Odile rend aux 
femmes liégeoises le même témoignage. 

La source de cette vie morale, c'est la religion. 
Toute la vie publique et privée la proclame, la 
reconnaît, s'en imprègne, se conforme à sa loi, qui 
est l'Évangile. Elle n'est pas discutée : on lui obéit 
avec amour. La foi est vive, ardente, universelle, 
rigoureusement romaine. Les docteurs liégeois se 
sont levés avec ensemble pour combattre la doctrine 
de Bérenger de Tours sur l'Eucharistie; ils s'orien- 
tent sur la Chaire de saint Pierre, car l'Eglise de 
Liège se glorifie d'être la fille de l'Église romaine : 
Sancta Legia ecclesiae romanae filia, comme dit 
encore aujourd'hui l'inscription placée sur la porte 
d'entrée de la cathédrale de Liège. Si, au XI I*^ siècle, 
la Cité se laissa entraîner par ses évèques dans 
le schisme ourdi par les Hohenstaufen, ce fut de 
bonne foi et par esprit de soumission à la chaire 
épiscopale. Le grand schisme la trouva lidèle aux 
papes de Rome : pour la détacher d'eux pendant 
quelque temps, il fallut tous les etfets de la diplo- 
matie française. 

Dans un pareil milieu, l'hérésie ne put jamais se 
faire sa place; les rares hérétiques que l'on rencontre 
de ci de là sont des étrangers, et c'est le peuple lui- 
même qui les poursuit et réclame pour eux la peine 

(1) '^^ sa lettre à Foulques de Toulouse dans Chapeaville, t. Il, p. 255. 



3oo CHAPITRE XVII. 

du feu ^^l). L'orthodoxie liégeoise est sans alliage; 
elle fait en quelque sorte partie du patriotisme. 
Lorsque, au XIV'^ siècle, les béguines, suspectées 
d'hérésie, furent l'objet de mesures rigoureuses de 
la part du souverain pontife, celles de Liège, recon- 
nues irréprochables, échappèrent à toute censure. 
Les Liégeois apportent leur contribution à toutes les 
grandes manifestations de la vie catholique. Ils se 
rendent en foule dans la Ville Éternelle pour y 
gagner les indulgences du jubilé de i35o (2), et il 
est certain qu'ils n'ont pas fait défaut aux autres. 
Liège fournit le contingent le plus fort à la colonie 
• de Y Anima, qui groupait autour de son hospice tous 
les Thiois établis à Rome (3). 

(1) En 1025, des Albigeois se montrent à Liège. En ii35, on y brûle un 
hérétique. En 1288, le Chapitre charge les dominicains des poursuites contne 
les hérétiques, avec cette réserve significative : si qui forte hactenus in epis- 
copatu latuerint (Fredericq, Corpus inquisitionis haereticae pravitatis neer- 
landiace, 1. 1, p. 109). Les statuts synodaux de 1288 parlent à peine de l'hérésie. 

(2) Toto occidente atque adeo Leodio frequentissima multitude Romam 
confluxit. Verum ceteris vel pestilentiâ vel itineris longioris labore confectis, 
vix decimum quemque domum rediisse invenio notatum in populi Leo- 
diensis tabulario. (Fisen, II, p. 117). 

C'est sans doute un pèlerin liégeois de i35o qui, revenant de Rome, écrit 
au pape pour s'excuser de ne pas repasser par Avignon pour le voir, étant, 
comme il dit, ex longo nimirum itinere corpore debilitatus et bursâ, AHEB, 
t. XV (1878), p. 41. 

(3) Les chiffres sont instructifs. Voici le nombre des confrères de l'Anima 
d'après un relevé du XV'e siècle, où ils sont classés par diocèse : 

Liège i5o. Wurzbourg 5o. 

Cologne 140. Cambrai 40. 

Utrecht 100. Trêves 40. 

Mayence go. Constance 40. 

Munster 60. Halberstadt 40, etc. 

Hildesheim 60. 
Schmidlin, Geschichte der deulschen National Kirche in Rom S. Maria 
deirAiïima. Fribourg, en Bade, 1906, p. i36. Sans doute, il s'agit ici du dio- 
cèse et non de la Cité, mais est-il douteux que la Cité puisse revendiquer sa 
part du contingent du diocèse? Oui, selon l'auteur cité ci-dessus, d'après 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 3oi 

La croisade trouva ses plus enthousiastes bataillons 
parmi les nobles et les bourgeois de la ("itc. Il n'est 
pas douteux que Pierre l'Ermite l'y ait prèchée : le 
plus grand nom de cette épopée sans pareille, celui 
de Godefroi de Bouillon, est intimement lié à l'his- 
toire de Liège, et un chevalier de ce pays, Lambert, 
est mentionné honorablement dans la Chanson 
d'Antioche. A plusieurs reprises, en ii88(i), en 
1200, en 1212, les prédicateurs de la croisade se font 
entendre à Liège et donnent la croix à des multitudes. 
C'est un chevalier liégeois qui monta le premier sur 
les murs de Damiette (2). Les bourgeois et les gens 
du peuple sont entraînés comme les nobles, car, 
comme Foulquesde Neuilly le disait à Liège c'est aux 
pauvres qu'il appartient de se croiser et les riches ne 
sont pas dignes de cet honneur. Nous trouvons de 
temps à autre la trace du zèle de la population de 
Liège pour ces saintes expéditions. Beaucoup, après 
s'être croisés, n'ont pu partir, mais ont pris des dis- 
positions testamentaires pour faire au moins a porter 
leur croix » en Terre Sainte (3) et ont fait des legs 

lequel les i3o Liégeois et les 40 Cambrésiens énumérés seraient tous de la 
partie thioise de leurs diocèses respectifs. Je n'en crois rien. 

(1) V. Gislebert de Mons, p. 2o5. Lambert le Petit, Annales, p. 04g; 
Albéric de Troisfontaines, p. 861 ; Renier, Annales, pp. 654, GSS, 671 ; cf. 
dom Berlière, Monasticoyi belge, p. 452, note. 

(2) Sed et miles quidam juvenis Leodiensis, Spiritus sancti virtute confor- 
tatus, turrim prius ascendens intravit. Chronicon reginm Coloniense, ad 
aniium, 1218. 

(3) 1283. « Je lais à Abry de Roclenges u a .son frère, .XX marcs 

de ligeois pour porter ma crois ultre mer, se je le prens et le crois de ma 
femme aussi, par teil manière que nus n'en pui.st plus demander à moi ne à 
me foimens, et se Abrv u ses frères deseur dit ne voloient aller ultre mer, 
quant droite et gênerai muete serat, je weilh que mes foimens donent les 
XX marcs a un varlet à leur volonteit qui porterat nos crois ultre mer quant 
droite muete serat. » Testament de l'échevin Lambert délie I-'os.se dans de 
Borman, t. 1, p. 443. 



302 CHAPITRE XVII. 

pour venir au secours de la chrétienté de Pales- 
tine (i). D'autres se rendent en Terre Sainte en 
simples pèlerins (2); les femmes elles-mêmes font ce 
pieux voyage (3). 

La parole de Dieu eut toujours une grande action 
sur la foule des auditeurs liégeois. Tel prédicateur 
éloquent, comme le dominicain frère Raphaël, devait 
prêcher en plein air à cause de l'atïluence qui se 
pressait autour de sa chaire, et il était célèbre pour 
les conversions de criminels et de débauchés qu'opé- 
raient ses sermons (4). Plus tard, en î45g, on vit un 
frère mineur italien, du nom de Genesius, obtenir 
des résultats non moins merveilleux (5); on était, il 
est vrai, au siècle où la prédication chrétienne arri- 
vait à son maximum d'efficacité, où des hommes 
comme Jean de Vicence, Jean de Capistrano ou 
Vincent Ferrier tenaient les multitudes suspendues à 
leurs lèvres. 

La vie religieuse du peuple n'est d'ailleurs pas 
plus exempte de taches que celle de son clergé. Le 
moyen-âge est bien loin d'avoir réalisé l'idéal d'une 
société chrétienne : pas plus à Liège que dans le 
reste de l'Occident, il ne s'est complètement dépouillé 
de la barbarie primitive. La crédulité est extrême; 
la superstition et le fanatisme sévissent dans toutes 

(1) V. par exemple Cuvelier, Yal Benoit, p. 2o3. 

(2) En 1209, Robin, fils de Lambert, citain de Liège, iturus Jerusaleyn, fait 
une donation à l'abbaj'e de Val Saint-Lambert. Charte inédite aux Archives 
de l'Etat à Liège, fonds de Val-Saint-Lambert. 

(3) Par exemple, cette Gertrude qui a été quatre ans recluse emmurée à 
Jérusalem et qui revint mourir à Liège comme recluse à Sainte-Madeleine, 
en 120Ô. Renier de Saint-Jacques, Annales, p. ôSg. Le même auteur, p. 671, 
nous montre beaucoup de Liégeois prenant la croix en 12 14. 

(4) C'est en 1428. Jean de Stavelot, pp. 240-241 ; Zantfliet, col. 422. 

(5) Adrien, p. 40. 



LA \IE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 3o3 

les classes : ne voit-on pas Henri de Dinant lui-même 
faire enterrer vive une malheureuse femme accusée 
de vouloir jeter un sort sur la ville? Un mysticisme 
malsain vient souvent se mêler comme un subtil 
poison aux plus nobles manifestations de la vitalité 
religieuse. Une étrange production littéraire du 
XIII^ siècle, la Vie d'Odile et de son lils l'abbé 
Jean (i) nous introduit dans un monde d'exaltés et de 
visionnaires où l'on a la prétention d'être en com- 
munication permanente avec le Ciel, et où de vul- 
gaire phénomènes d'hystérie, des hallucinations de 
malades deviennent des révélations divines. 

Les diableries pullulent : le mauvais esprit apparaît 
sous une forme tangible pour tourmenter les saints; 
il est d'ailleurs si peu intelligent d'ordinaire, qu'il se 
laisse mystifier ou corriger par eux sans parvenir à 
leur faire le moindre mal. Il y a de véritables conta- 
gions d'exaltation et même de folie religieuse. A la 
suite de la grande peste de 1848, qui a profondément 
altéré l'équilibre des esprits, on vit apparaître les 
Flagellants. Ils furent accueillis par la population 
avec une sympathie ardente; on les comblait d'au- 
mônes, on se disputait l'honneur de leur donner 
l'hospitalité; on traduisait en français les chants popu- 
laires de langue allemande que ces pauvres gens 
chantaient dans les rues, tout en se donnant la 
discipline jusqu'au sang avec des fouets dont les 
lanières étaient garnies d'aiguilles. Bien plus, un 
grand nombre de Liégeois se joignirent à l'armée de 
la pénitence, et, le 2g août 1849, on en vil 180 
arriver à Tournai, puis à Valenciennes, sous la con- 

(i) Publiée dans Analecla BoUandiana t. XIH {iHq4). PP. ^Gft-i^l- 



3o4 CHAPITRE XVII. 

duile d'un dominicain qui enthousiasmait la foule 
par sa prédication passionnée. L'intervention éner- 
gique de la papauté mit fin, dès la même année, à 
cette malsaine propagande (i). 

Lorsqu'elle reprit en 1400, de nouveau à la suite 
d'une épidémie meurtrière, on put constater qu'elle 
avait perdu beaucoup de son intensité. Si, dans les 
centres de second ordre, à Tongres et à Visé, les 
flagellants continuèrent d'être entourés de la faveur 
populaire, si même, à Maestricht, le petit peuple 
alla jusqu'à chasser de la ville les magistrats et les 
bourgeois opposés à la secte (2), en revanche, il ne 
paraît pas qu'elle se soit montrée à Liège : l'esprit 
public avait apparemment fait des progrès dans la 
Cité et ne supportait plus les choquantes exhibitions 
de 1348. 

A ce résultat ne paraissent pas avoir peu contribué 
les excès des Chantants, qui avaient visité la ville en 
septembre 1374. Les Chori^ants ou danseurs étaient 
de vrais malades, d'autant plus dangereux que leur 
folie religieuse se compliquait de tendances révolu- 
tionnaires. C'était de nouveau l'Allemagne qui les 
avait versés sur le pays, mais, partout où ils passaient, 
ils faisaient des recrues, et leurs danses vertigineuses 
entraînaient les multitudes. La vue des vêtements 
rouges et des souliers à la poulaine avait particuliè- 

(1) Sur les flagellants de 1849 ^ Liège, v. Les Yraijes Croniqves de Jehan 
Le Bel, éd. Polain, t. I, pp. 2o3-2o5, et éd. Viard et Déprez, t. II, p. 228, 
reproduit presque textuellement par Jean d'Outremeuse, t. VI, pp. 385-388, 
et Raoul de Rivo, pp. 4 et 5. Voir aussi, pour l'ensemble de la question, les 
textes recueillis par Paul Fredericq, Corpus inquisitionis hae.relicae pravi- 
tatis Neerlandicae, t. I, pp. 190-201, et t. II, pp. 96-141, et le mémoire du 
même auteur intitulé : De secte der geeselaars en der dansers in de Neder- 
landen tijdens de XIV' eeuw. (MARB, coll. in-40, t. LUI, 1897). 

(2) Chronique liégeoise de 140^, p. 442; Zantfliet, col. 358. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE, 3o3 

rement le don de les exaspérer : on dut défendre aux 
cordonniers de fabriquer l'espèce de chaussures qui 
déplaisait à ces possédés. Comme le clergé interdisait 
leurs pratiques, ils lui vouèrent une haine profonde : 
réunis à Herstal, aux portes de Liège, ils formèrent 
un complot, heureusement découvert, pour massa- 
crer tous les prêtres de la Cité vers la Toussaint. Le 
mal dura environ un an; on le combattit à force 
d'exorcismes, et les chroniqueurs contemporains 
nous rapportent des entretiens singuliers que les 
exorciseurs eurent avec les démons logés dans le 
corps de ces malheureux (i). 



Après avoir dépeint avec ses côtés de lumière et 
d'ombre la civilisation urbaine de Liège, on est 
naturellement amené à se demander quel jugement 
d'ensemble il faut porter sur elle. Et, si on veut 
l'étudier à tous les points de vue, on reconnaîtra que 
c'est une œuvre bien conditionnée. 

Si la liberté politique, la sécurité du pain quotidien 
et la joyeuse adhésion de l'esprit à un idéal religieux 
élevé sont les conditions du bonheur, le peuple de 
Liège n'est pas à plaindre. Il n'est pas préoccupé 
des questions sociales qui se posent ailleurs; il est 
fier de son métier et de sa Cité. 

Du sein des ateliers sort, avec le bruit des mar- 
teaux, la voix de la chanson populaire. Elle se pré- 
sente à nous sous sa forme la plus antique dans ces 

(i) Chronique liégeoise de 1402, pp. 35g-364 ; Raoul de Rivo. pp. ig aa ; 
Chronique latine de Jean de Stavelot dans Chapeaville, t. H I, p. 23 ; Zantfliet, 
col. ?0l-302. 



3o6 CHAPITRE XVII. 

farandoles joyeuses qui, les jours d'été, déroulent 
leurs gais anneaux à travers les rues des paroisses en 
fête, égrenant des refrains ailés. Elle retentit sur 
les rives du beau fleuve « dont le cours impétueux 
réjouit la Cité », et elle porte au ciel la voix d'un 
peuple heureux. 

Les poètes Liégeois du XV*^ siècle ne doutaient pas 
de la félicité qu'il y avait à vivre dans leur ville. 

« Liège sainte, écrit l'un d'eux, fécondée par le 
sang de ton patron, tu es l'élue de Dieu; ton clergé 
est comme une fleur brillante; ton peuple a un cœur 
de lion. Monts et bois, sources, bon air, champs 
fertiles, fleuves, prés, vignes en abondance, feu de 
houille, mines de plomb et de fer, voilà tes orne- 
ments et tes titres de gloire, qui te font l'égale des 
plus grandes villes du monde » (i). 

Et un autre, plus laconique, mais non moins 
enthousiaste, résume dans l'énumération suivante 
les mérites de la patrie aimée : 

ce Louanges de Dieu, bons plats, bons vins, bois 
» et houille, ferveur monastique, abondance de 
» richesses apportées par le fleuve » (2). 

Ces vers, dans leur gaucherie, attestent, avec la 
bonne volonté de nos poètes, leur impuissance à 
analyser les éléments du bonheur national. Mais 
n'importe : on s'aperçoit qu'ils ont conscience de ce 
bonheur, et c'est tout ce que l'histoire a besoin de 
retenir. Obéissent-ils aux suggestions du patriotisme? 
C'est possible; mais il faut remarquer que les étran- 
gers partagent leur avis. On a déjà vu l'enthousiasme 

(1) Conditiones inclylae civitatis leodiensis dans de Ram, p 364. 

(2) Bartholomaeus Leodiensis dans de Ram, p. 268. Ce B. ne nous est pas 
autrement connu; v. Balau, p. 65i. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 3o7 

de Thomas Basin pour les libertés liégeoises. Voici 
maintenant un ennemi du pays de Liège qui, dans 
un poème tout vibrant de ses rancunes bourgui- 
gnonnes, ne peut s'empêcher de lui rendre ce témoi- 
gnage : 

« Mais quel pays tout plein d'aménité! 

Comme ce fust un paradis terrestre ! 

Se Dieux vouloit, en sa disinité. 

Terre habiter, il ne pourroit mieulx estre! » (i). 

Seulement, le bonheur de ce paradis terrestre est 
menacé. Les antinomies politiques sont là, irréduc- 
tibles et fatales. Le prince veut un pouvoir absolu, 
la Cité veut une absolue indépendance. Aucune 
limite légale ne les a enfermés dans leurs droits 
respectifs : de part et d'autre, ils débordent et veulent 
tout envahir. Leur conflit, plusieurs lois suspendu 
par les Paix à la suite des guerres civiles, n'a jamais 
été terminé et renaît à toute occasion. Les points de 
vue sont trop opposés pour comporter une concilia- 
tion. De plus en plus, pour les princes de la lin du 
moyen-âge, les libertés revendiquées par les bour- 
geois apparaissent comme incompatibles avec les 
exigences d'un bon gouvernement. De plus en plus. 
les communiers développent en eux la fierté républi- 
caine, qui ne veut connaître que les intérêts de la 
Cité et qui ignore tranquillement l'autorité du prince 
légitime. 

Une autre antinomie, tout aussi redoutable, se 
produit sur le terrain des sympathies politiques. 

Le trait le plus saillant du caractère national des 
Liégeois, c'est, si l'on peut ainsi parler, une véritable 
dévotion pour la France. Ce sentiment, d'autant plus 

(i) La complainte de la Cité de Liège dans de Ram. p. 33o. 



3o8 CHAPITRE XVII. 

remarquable que la ville fait partie de l'Empire, se 
dégage graduellement pour prendre à la fin du 
moyen-âge toute son ampleur. Il sort des couches 
profondes de la nation et atteint son maximum d'inten- 
sité le jour où la démocratie est devenue maîtresse de 
la Cité, Jusqu'alors, Liège avait gravité dans l'orbite 
de l'Empire, dont elle faisait partie. « Nous autres, 
disait encore au XII^ siècle un Wibald de Stavelot, 
nous sommes Allemands et non Français » (i). Mais 
dès la fin du XI 11^ siècle, l'évolution se dessine, et 
le nom significatif d'e;z/<:z;z/5 de France, pris en i3o2 
par les jeunes gens du patriciat liégeois, en est la pre- 
mière manifestation (2). Peu de temps après, il semble 
qu'on en trouve comme l'image dans l'opposition de 
la physionomie de deux tréfonciers de la même 
époque : l'écolâtre Hocsem, personnage érudit, 
consciencieux, honnête, qui discute avec gravité 
les questions politiques et maître Jean Le Bel, grand 
seigneur aux mœurs faciles, qui se fait l'historio- 
graphe de la chevalerie française. Une fois franchi 
le tournant du XI V^ siècle, le mouvement de 
sympathie qui entraîne le peuple de Liège vers la 
France devient irrésistible, et les chroniqueurs en 
ont conscience. « Les Liégeois aiment naturellement 
les Franchois » (3), écrit Jean de Stavelot. Le flamand 
Zantfliet nous parle de la fervente affection que la 
Cité a gardée au roi de France même alors que son 
royaume était le plus misérablement foulé par ses 
ennemis (4). Et c'est le roi lui-même qui, en 1459, 

(i) i\os Germani sumus, non Galli comati. Dans Martens et Durand, A. C, 

t. Il, col. 321. 

(2) V. ci-dessus, t. I, p. 255. 

(3) Jean de Stavelot dans Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 535. 

(4) Zantfliet, col. 5oo. 



LA VIE RELIGIEUSE, MORALE ET INTELLECTUELLE. 3o9 

leur rend ce témoignage : « Toujours les Liégeois 
ont eu le roy et la couronne de France en grant 
honneur, amour et révérence » (i). Rien n'est plus 
intéressant à noter que la spontanéité avec laquelle, 
échappant à l'action du monde officiel et aux souve- 
nir de l'histoire, les sympathies du peuple de Liège 
se portent du côté où l'on parle sa langue, où il 
reconnaît sa race, où il y a des rois qui savent le 
caresser et flatter ses passions. Il y aura désormais 
entre lui et ses princes une nouvelle source de mal- 
entendus qui finiront par aboutir à des catastrophes. 

(i) Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 4o3. 



APPENDICES. 

I. 

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

1. 

Une commission arbitrale répartit entre le prince-évêque, les églises de 
Liège et les chevaliers, le montant de l'amende de cinquante-sept mille livres 
due par la Cité et les bonnes villes, en vertu de la paix de Flône. 

Copie dans le Liber Supernumerarius des Libri Chartarum de Saint- 
Lambert, folio 101, n" 26, aux archives de l'État, à Liège. En tête, on lit : 
Repartitio 57 millium librarum Turonensium numerandarum vigore pacis 
de Floene idque inter episcopum, ecclesias et nobiles, et quantum quisque 
habere debeat. ânno 1330. 

Flône, le i juin 1330. 

In Domine Domini Amen. Sachent tuit chilh qui ches présentes lettres et 
instrument publicque veront et oront, que corn nos, Lihiers de Landris, 
vice doyens, Franchois de Mêlant, costres et Anthones de Bugellé officiai 
de le court de Liège, chanoine de Liège arbitres, arbitrateurs ou amiables 
compositeurs deputeis par révèrent père en Jesuscrist et seigneur Monsieur 
Adolph. par le grasce de Dieu evesque de Liège, sor toutes questions et 
controversies qui ont esteit enmutes entre ledit Monsaingnour le vesque et 
ses aherans clers et lais d'une parte, et les citains et le comuniteit de Liège 
et leurs ahereans d'autre part, et sor les damages fais par cheaus de ladite 
citeit et leurs ahereans a dit Monsaingnour le vesque et ses dits ahereans, 
aveques maistre Andrier de Ferires, Nichole de Sanson et Otte d'Ilhe, arbi- 
tres arbitrateurs ou amiables compositeurs deputeis sor les devant dittes 
questions et controversies et damaige fais veoir, examineir et termineir 
avoekes nous de par le partie cheaus de ladite citeit et leurs ahereans ayent 
arbilreis et prononchiet, si comme en leur sentenche et le nostre sor chu 
fours portée est contenu plus plenement, que cilh de Liège et leurs ahereans 
doient doneir et payer a dit Mons"" de Liège pour li et ses ahereans pour les 
damages et les forfait ki fait sunt a dit Mons"" le vesque et a ses devant dits 
ahereans chincquante sept milles livres de tournois petis, le gros tournois 



APPENDICES. 3it 

vies le Roy de Franche poui" dix et owit deniers comiilcil, et ilh mossirc 
le ves(|ue nos aiet donné plain poioir des dites LVII mille livres a de|)artir 
entre li et ses ahereans deseurdis. 

Disons que nostre intention fut devant ladite pronuntiation et est, et chose 
raisenable nos at sembleit et semble, euwe aussy plusours fois sor chu dili- 
gente délibération avenues nos devant dis coarbitres de par ciicaus de Liège 
euslis, que ilh. Messires li evesques, aiet et avoir doive poui- les despens fais 
par li a Floncs, en la court de Home et furs de la court pour le proseqution 
del compromisse, trentedois mille livres délie ditte monoie des chinquante- 
sept mille livres deseurdites, compteis a luy en ceste sicne portion dys mille 
livres qu'il at ou avoir doit aie ville de Dynant, et quatre mille livres aie 
ville de Saintron, Et li clers et les églises qui ont cstcit ave(|ues ledit 
Mons'' le vesque et a li se ahereirent et qui ont sor chu damaiges soiïert par 
cheaus de Liège et leurs ahereans pour les damages (lui leurs sont faits par 
le guerre et al ocquison del guerre ayent et avoir doyent sept mille et 
cincque cens livres dellc dite nionoye, a départir entre eaus par alcones 
persones par ledit Mons"" le vesque deputeis et jureis, si avant que chascuns 
d'eaus ou cliascune église at solTert les damages, après que li clers et les 
personnes de sainte glise del citeit de Liège por le restorier des damages 
qui par aventure leur poront avenir al oquison de le fermeleit ou gabel 
qui serat leveie en ladite citeit, aient et avoir dolent mil et chinque cens 
livres del monoye devant dite, a départir et distribueir entre eaus ensi que 
melhour et plus convenable semblerat a chapitres de la plus grande et des 
autres secundares églises de Liège. Après, li chevaliers et li escuirs et les 
gens d'armes qui se sunt ahers a dit Mons'" le vesque, et ont esteit aveques 
li en la gueire, pour les damages qui fait leurs sunt par ro(juison del adhé- 
sion et guerre devant dites, aient et avoir dolent saizc mille livres dclc 
monoye devant dite, a départir destribuer entre eaus par (|uatre homes 
feaubles qui seront par ledit Mons'' le vesque a chu deputeis et jureis, ensi 
que meilhour et plus expédions leur serat. Et est aussy a savoir ()ue nostre 
entensions fut et est que li dis messire li evesque, promièremcnt et [)rinci- 
pament, des promiers et plus apparclhies deniers (|ui seront Icveis en la 
fermeteit devant dite prende chin(iue mille livres de lurnois del deseurdile 
monoye, lesqucles ensi prises ilh dedens sys mois après prende autres 
mille, et fmeis ches dis sys mois prende ancors autres mille livres dedens 
les autres sys mois en la fermeteit devant dite, les (luelcs cliincciue mille 
livres ensi prises de par li, et les autres dois mille a li payes ens termines 
deseurdis, soit pris trestos li remanans de toulte la grant somme doseur 
ditte, et soit départis entre ledit Mons-- le vesque et ses ahereans deseurdis 
selonc la rate qui a chascun d'eaus appartenrat, si que li dis messire li 
evesques pour le remanant qui faurat a li a payer et les églises et li cheva- 
lier pour chascune de lur partie et de lur rate rechoivent ensi que solutions 
serat faite des devant ditte chinc(|uante sept mille livres, et partant que 
ladite division nos semble juste et raisenable et nuement par tant (juo entre 
eaus por chu cesse toute matere de discorde et de (|uesiion, del auloritcil 
et poioir devant dis qui nos sunt duncis par ledit Mons-- le ves(iue. devisons 
limitons et départons la somme deseur dite. 



3i2 APPENDICES. 

Et en tesmoignagc des choses deseiir diUes, nos avons ces présentes 
lettres et puble instrument fait escrire et publier par le main de Jehan, 
publicque notaire chi desous escript, et y avons appcndus nos propres 
saiaus. Che fut fait et doneit a Flones en praial devant le abbeie dédit lieu, 
l'an del nativiteit nostre Saingnour mille trois cens et trente, le indiction 
trezme le premier pour de mois de junes que on dist reselhe mois, en le 
presenche de homes vénérables et discreis Mons»' Henri, par le Dieu pacience 
abbeit délie ditte abbeie de Flones, Mons' Hellin Dancoigy, cantoir de le 
église de Liège, Mons'' Level de Northof de Celles et Mons'' Estevene de 
Solier deïuwin églises del dyocese de Liège, abbeis seculeirs; Mons"^ Jehan 
le Beal de Saint Jehan, et Mons"" Jehan de la Tour de S' Berthelmier, églises 
de Liège provos, et Mons'' Wilheam de Batressem chanones de Liège, 
maistre Albert de Beaucourt de S' Fol et Jehan Benjamin de S' Piere, 
églises de Liège chanoines, signour Jehan d'Okires prieus del dite abbeie 
de Flones, signour Jehan de Jalhier costeur de le église d'Amaingy, Mons'" 
Hassen saignour de Warfesees, M'' Wautier de Mumale son frère et Mons' 
Fastreit Barreit, chevaliers, Henry de Relues, Ameile Milar de Verrues, 
Arnoul d'Oborne, Jehan Boilevve de Mons, Jehan de Landris, Wilheame 
■Motar de Voiroes, Jehans des Chans de Vellerues; des devant dis maistre 
Andrier, Nichole de Sanson et Otte d'Ilhe, maistre Jehan de Corwaremme et 
Piere Pansilet del dit Mons»" le vesque et ses ahereans et Goffmet de Heme- 
ricourt et Gilhet de Frongnut de chiaus de ladite citeit et leur aidans et 
ahereans desourdis procureurs et pluisours autres tesmoins a chu appel- 
les et requis. 

Ainsy signé a l'originelle. 

Et je Jehans Jakemen iadit, dit le clop de Lille dele dyocese de Tornay, 
publes del autoriteit Impérial notaires, fui presens avoeques les tesmoins chi 
par deseur nomeis a touttes les choses chi deseure nomeis a touttes les 
choses chi deseur escrittes faire deviseir et pronunchier et a chascune 
d'icelles quant elles furent par les desoir dis Mons'' Libier Mons'' le costre 
et Mons'" le ofïicial ordinees, devisies et pronuntiees en le manière que 
desseur est contenu et de leur auctoriteit et mandement je ai fait sor chu 
et escript cesti publicque instrument lequel de par eaus ju ay signeit de 
mon public(|ue signet acostumet (Lieu du signet dudit nottaire). Et a la 
ditie lettre originelle pendoient avec du parchemin trois cachets imprimez 
en cire. 

2. 

Adolphe de La Marché j^rince-évéque de Liège, restitîie à la Cité la posses- 
sion de l'hospice de Cornillon, dont il l'avait dépouillée. 

Copie à la bibliothèque de l'Université de Liège dans les paweilhars 
482 f. 721 (texte corrompu) 546, f. 203 et 547 f. 155. Cette copie est 
dite « tirée de l'originelle reposante au coffre à Saint-Jacques ». 
23 avril 1332. 
Nous Adolphe, par la grâce de Dieu evesque de Liège, faisons savoir a 



APPENDICES. 3i3 

loiisfjiie nous avons rosaisis ctreslituez, rcsaisonsct restituons entièrcmciit, 
par le lenure de ehes présentes lettres, les maistres, les jurez, les conseils 
et toute l'université de nostrc Cité de Liège de leur possession et de leur 
teneur délie maison des malades de Cornillon et de ses biens, dont nous les 
avons ostés et desaisis, tout en tel point (|u'ilh y estoient al jour que nos y 
mettions la main et qu'il y ont estez anchienncment, par quoy nos mandons 
et commandons tant et si accrtes que nous pouvons à tous chieux qui de 
part nos avoyent et ont mis leurs mains aile mambournie, possession et 
biens de la ditte maison, (lu'il en estent leurs mains délie tout sens attendre 
d'autre mendement et en laissent doresnavant del tout jouyr paisiblement 
les maistres jurez conseil et université devant dites, ainsi (|u'ils en ont jouy 
et usé anchiennement par le tesmoingnage de ches présentes lettres scellées 
de nostre seel, faites et données l'an de grftce mille trois cent et deux, le 
jeudi après la grande Paskes. 

3. 

Les maîtres, échevins, jurés, Conseil et toute l'unirersité de la Cité renou- 
vellent le statut du /.? mai 1299, défendant à tout membre du Conseil et à 
tout bourgeois d'être du conseil du prince, ou d'accepter une charge d'éche- 
vin en remplacement d'un échevin destitué. 

Copie dans le Paweilhar Henrici à la Bibliothèque communale de Liège, 
f. 88^; dans les Paweilhars D, 131, 1, 210, L, 289 à la bibliothèque de 
l'Université de Liège, et dans le Paweilhar du comte d'Oultremont de 
Warfusée, f, 98. 

15 juin 1338(1). 

A tous ceulx qui ces présentes lettres verront et orront les maistres, les 
eschevins, les jurez, le Conseil et toute l'université de la Cite de Liège, 
salut en nostre Seigneur. 

Comme la mémoire des lionimcs par la fragilité de chair liumaine soit 
decepvable, sy que chacun peuit si.-avoir de luy miesme cl chose très ulilh 
et profitable soit ù ung peuple commun de lui a ramentcvoir et faire s^avoir. 
tp.nt pour luy comme pour ses successeurs, les droitures franchises et liber- 
tey que les anchiens preudhommes leurs prédécesseurs leur ont darrièrc 
maintenue et acquise, pour elles garder et mamtenir a lousjours en 
bien, en paix et en honneur, pourtant est-il ainsy (luc nous renouvel- 
ions et remectons à la mémoire de nous tous qui sommes présents, pour 
venir plus legierement a le sceute et coignaissar.ee de nos successeurs, 
anicuns status, accordh et ordonnances jurez a donc à garder et maintenir 
perpetuclcment, que nos prédécesseurs (iessent jadis d'asscnl commun pour 
garder les franchises et droit urrs, les paix, le proffit de nostre dite Cité et 
de ses personnes qui sont telles que en tous cas qui toucheront les fran- 

(1) V. ci-dessus, p. 57, et cf. t. I, 283. 



3 14 APPENDICES. 

chises, les paix, les droitures, le proffît de nostre dicte Cité et de nous soit 
parniy statut raisonnable fait par nous selon nos privilèges et franchises, 
nous serons tous ensemble et chacun de nous par luy aydant et tous 
encontre ceulx qui contre les franchises, les droitures, les paix et le proffit 
de nous et de nostre Cité yront ou vouldront aller ne doibt nul qui soit du 
conseil de la ville ne nul bourgeois estre de conseil de seigneur ne d'aultruy 
encontre les franchises, les droitures, le paix et le profit de nostre Cité et 
de nous en secret ne en appert et s'on le peult scavoir qu'il en soit, les 
maistres luy doibvent laisser scavoir qu'il s'en relaisse dedens XV jours 
tantost après continuelement ensuyvant sur la paine desur escript. 

Nous sommes aussy comunement et tous ensemble accordeez ad ce que nul 
qui soit de conseil ne bourgeois ne aultre ne peult et ne doibt entreprendre 
eschevinaige des eschevinaiges de nostre Cité encontre la volunteit de l'esche- 
vin sur qui on vouldroit V eschevinaige entreprendre, ne aussy contre eulx 
ou l'ung ou plusieurs d'eulx opposer de ne pour nul cas qui soit à l'occa- 
sion de leur office ou jugement et si quelqu'un de nous vat encontre ces 
choses et ordonnances, notis avons faict et faisons par statut de maintenant 
qu'il soit privé de conseil de la ville et ostéluy sa femme et enfants a toujours 
mais de la bourgeoisie de nostre Cité et est albain en telle manière sans 
rappeler, que la franchise la loy de la ville ne luy doibt ayderne vailloir. Ces 
choses ordonnances et status nous les maistres, les eschevins, les jurez et le 
conseil deseurdit, chacun de nous pour luy, avons renouvelle et renouvel- 
ions pour nous et nos successeurs et les avons promis et promectons pour 
nous et pour eulx a garder et tenir par seirment et par foid plaine, en telle 
manière que nous ne vouldrons ne souffrirons avenir encontre a nostre leal 
pouvoir en tout ou en partie. Telle seriment miesme debvrat faire et ferat 
chascun eschevin de Liège en sa nouvelle réception et chascun maistre et jurée 
et ades par amendement. Nous avons a ces présentes lettres faictes par 
chirographes faict appendre le grand seel de nostre Cité avec nos seels. 
Johan de Lardier. Collard de Porron. 

Alexandre de Saint-Servais. Johan Boileau de Mons. 

Henry Le Beau. Bauduin Panniot. 

Lowiz d'Ouflét. Johan Hachet de Jupille et 

Giele Mathon. Thiery de Moilant, eschevins 

Hubin Bareit, chevalier. de Liège, que nous y avons 

Coene de Loncbin. appendu en témoignage de 

Thilman de Roesraelle. vérité. 

Donné l'an de la Nativité Nostre Seigneur Jésus-Christ mille trois cens 
et XXXVIII, XV jour du mois de juyng qu'on dit resaille moix. 



APPENDICES. 3l5 

4. 

Lf. maïeur et les échevins de Liège donnent un règlement à la/raine d^s 
changeurs. 

Paweillar Henrici, f. 346^, à la Bibliothèque communale de la ville de 
Liège. 

13 décembre 1338. 

Nous le mayrc et les eschevins délie Cité de Liège liaisons sravoii' a tous 
(|iie por les nionnoies coursables ayder warder en leurs droits cours al proflil 
et utiliteit de toutes manières de gens, clercqz lays et niarchans dcmeurans. 
trespassans et habitans en la Cité et pays délie evesché de Liège et aultrc- 
part, et ainsi por le ffrairie délie chambge et les changeurs presens et adve- 
nir délie Cité de Liège maintenir à toujours mais en paix et en honneur, et 
pour contresteir ad ce que les compagnons de ladite chamge ne puissent 
estre scandalizez ne blâmez dorénavant desoubz l'ombre et les meflaict 
d'estraigne chambgcurs, gens ou raarchans. vendans, achaptans portans ou 
changeans nionnoie en divers lieux et en maison couverlement, nous avons 
déclaré ce qui s'enssuyt selon ce que nous volons et wardons. C'est assavoir : 

Premier que nous sauvons et wardons que quiconque changeur venderat 
argent a aultruy que al monnoyer quand on fera monnoie à Liège il debvrat 
del marcq le firton et ades de plus à l'advenant. 

Idem celuy qui donnerai deniers de mais fouarge plus de (luatre deniers 
al marcq, il devrai d'ung denier deux et ades de plus al advenant. 

Idem celuy qui achaptera deniers pour avantaige il debvrat de marcq le 
fierton. 

Idem s'il est nul changeur (|ui soy mcsle de maulvaiseteit et proveit 
soit, on luy doibt blaismer une fois, et s'il ne s'en relait on le doii>l ocster 
délie compagnie et délie fl'rairie dclle chambge et le deln-ra-t-on porter cl 
denonchier avant à nous la justice de Liège. 

Idem s'il est nulz des compaignons délie IVrairie qui at en sa maison four- 
naise pour fondre si ce n'est par Fassent et le congiet de nous la justice il 
doibt et debvrat ung marcq liégeois. 

Idem s'il est nulz des compaignons qui voise quérir chambge fours dos 
chambges si ce n'est ayuez de luy ou de son compaignon tant seulement, il 
debvrat deux sous de liégeois 

Idem s'il est nulz des compagnons qui bilette ne ens traye deniers qui 
coursables soyent. il debvrat del marcq le llerton et de plus à l'advenant. 

Idem s'il est nulz changeur (|ui fasse tort ;i homme exlraingnc et il .s'en 
plainde, il debvrat XXX deniers de bonne monnaie et le doibt-on asiraindre 
de faire raison si avant que loi porte, après ce que les maistres délie 
change l'en auront recjuiz. 

Idem s'il est nulz des conu)aignons délie frairie qui achaptc malvaise 
deniers, coupeir ou troublier les debvra tantost que achapi»:' les arat et si 
ce ne faict, il doibt de l'ung denier l'aullre et de surplus a l'advenant. 



3l6 APPENDICES. 

Idem s'il est nulz changeur qui voist quérir monnaye contrefaicte, ne de 
mal fouarge ou qui renvoyé par luy comment que ce soit, il encherral en la 
paine que noas les eschevins de Liège desusdits sauvons et vvardons. 

Idem s'il est nulz changeur qui soy mesle de malvaise compte, de malvais 
payement ne de malvais seriment, les maistres délie chambge luy doivent 
blasmer une foys, et s'il ne s'en relait il encherrat en la paine que nous 
salvons et wardons. 

Idem ([uant les compaignons délie frairie vont fours de Liège, ils peulent 
et pourront faire leur proffit en prendant et rendant bonne monnoye en la 
manière chi desoubz escripte : c'est assavoir que s'il est nul changeur qui 
vendent vieulx gros, vieulx estrelins ne aultre bonne monnaye coursable 
al pays al monnoye dedans Liège ne defours, il debvrat de raarcq le fierton 
et ade de plus à l'advenant. 

Idem que nuls chambgeur ne face doiresenavant payement de nulle novelle 
monnaye que on face ne doibve faire sans le congiet de nous le justice 
devant escript et si l'assay n'en est faict premier par nous, sur la paine que 
nous sauvons et wardons. 

Idem s'il est nulz chambgeur qui face paiement la ou il ait des smailles 
vilaines plus de quatre deniers al marcq, il debvrat pour chascune livre 
deux sols de bonne monnoye. 

Idem s'il est nulz changeur soit vieulx soit jeune qui voise de maison en 
maison querant ne demandant monnoye pour changer, il sera à chacun 
marcq de bonne monnoye sans relay. 

Idem tout changeur doit rendre telle monnoye qu'il arat priese si celui 
qui miese le arat le veult ravoir. 

Idem que nulz changeur n'ayt dorsenavant le poix plus grandi que de 
chie a demy marq pour peser fin argent et qu'il ne sayve d'autre pois 
mesme pour billeter nulle monnoye qui soit coursable et qui arat besoigne 
de bilson à peser à fin argent ne aultre chose qu'il le doit peser al poix 
délie justice qui mis serat vers ung des maistres délie change, la ou nous 
ladite justice Tarons ordiné sur la paine que nous sauvons et wardons. 

Idem que nulz hoiste qui tiegne hoisteit ne aultre aussy ne voist dorse- 
navant liège de maison en maison querant ne demandant monnoye pour 
estraigne homme ne pour aultruy. Et quiconque le ferat il serat à la paine 
que nous les eschevins saulvons et vvardons. 

Idem que tous les compaignons délie ffrairie délie change facent tout 
maintenant seriment aux maistres délie cange de bien et loyaulement 
warder ces choses entièrement et que les dits maistres ne puissent reche- 
voir doirsenavant nul homme en leur flrairie s'il ne fait tout première- 
ment tel seriment miesme et les dit maistres aussi debvront faire à nous la 
justice de Liège seriment de bien et loyaulement warder ce que chu dedens 
soy content de rapporter feablement ceux qui metîeront et encontre iront et 
toutes les amendes touteftbis et si souvent que requiz en seront par nous. 
Idem debvront les dits changeurs d'an en an élire deux maistres de leur 
tVrairie,assçavoir l'un dedens leschambgesseantetl'aultredefours, et envoyer 
quant esleut seront ainsy a nous le justice, lesquels deux maistres nous 



APPENDICES. 3l7 

ilebvronl d'an en an faire feaulte et jurer sur saint de bien et loyauiement 
warder tout ce que chu dedens est contenu et esoript et rapporter ceulx 
<iui mèneront et les amendes (|ui esclieront quant requis en seront si (luc 
(lit est par deseur. 

Idem quiconciue encherrat en aulcune des amendes deseurdiltes les 
aultres conipaignons ne pourront pour luy prier en manière nulle de 
i'allegier ou de pardonner sur leur feaulte. 

Idem tous les compaignons délie frairie qui vourront ou svarront leurs 
conipaignons mefiaire et aller a rencontre les choses deseurdiles déli- 
vrent ces niellait rapporter aux maistres dell change dedens trois jours sur 
leur feaulte. Et les maistres délie change en debvront aller avant d'avoir les 
paines deseurdites sans nul déport. Et pourtant que nous voulons que les 
choses desur contenues soyent mieulx wardez et tenuz et ceulx aussy qui 
encontre feront ou viendront soyent mieulx corrigez des excès qu'ilz feront, 
nous avons octroyeit à ladite Hrairie délie chambge le tierce part de toutes 
les amendes desurescriptes, retenans pour nous et ayues de nous les deux 
pars de ces amendes méesmes. Et pourtant que ce soit ferme chose et 
estable, nous avons ces présentes lettres fait faire à chirographe et escripre 
en ung peaul desquelles nous le maire et eschevins deseurdits avons une 
retenue pour nous et le justice, et les aultres avons nous fait délivrer aux 
compaignons de la ffrairie de dite change. En signe de vérité. 

Ce fut fait et donneit l'an de la Nativiteit Nostre Seigneur Jésus-Clirisl 
mil CGC et XXXVIII le XIII^ jour du mois de décembre. 



o. 

Les maîtres, jurés, ffouverneurs, consaux et toute l'université de la Cité de 
Liège, d'accord avec les maîtres, jurés et conseil des bonnes villes de Huy, de 
Dînant, di' Tongres, de Saint-Trond et autres, décident qu'ils 71e payeront et 
ne laisseront payer à l'avenir que dix-huit deniers de commun payement pour 
huit deniers de bonne monnaie. 

Paweilhar 482, p. 939, à la bibliothèque de l'Université de Liège. 

20 novembi'e •1346. 

A tous cheaus qui ches présentes lettres veront et oront. li maistres. li 
jurez, li gouverneur, li conseaus et toute li univcrsitL' do la Cite de l>it*ge 
salut en Dieu permanable et connoissance de vérité. Conue chouse soit a 
chacun et a tous (|ue pour les graves damages qui astoyent en nostre Cite 
et pays délie evesché de Liège al ocquoyson des cens payans, et (|ue les 
pauves gens perdoyent leurs héritages pour les monoyes, avons entre 
nous ordonné et statué, ordonnons et statuons, a chu nos obligons (|ue de 
cesli jour en avant perpétuellement deilens nostre Cité et pays délie eveschie 
de Liège ne payerons ne ne soutVerons a payer a payer a personne nul 
autrement que dix wit deniers comun payement courant en la Cite a 



3i8 APPENDICES. 

peyn, a char, a vien, par owit deniers de bone monoye et ainsi en par- 
sivvant d'an en an parsiwant perpétuellement et qui de clieu fera le con- 
traire ou qui heritaiges demeurai il serat punis et corrigey en l'enseignement 
des maistres jurez gouverneur et conseil de laditte Cité de l'eveschié, chacun 
en sa ville et partant que chi edit soit ferme et estable, demort en perpé- 
tuité en force et vertus, nous euions prié et requis comme nous prions et 
requérons a nous chères frers et amis les maîtres jurez et conseil des bonnes 
villes de Huy, de Dinant, de Tongre et Saint-Trond et autres bonnes villes 
et pays de l'evesché de Liège que che que dit est soit veuillent aherdre 
avec nous et délie tout deraorer en chi delez nous contre tous cheaux qui 
a l'occasion de che nous vouldroient nuire ou greveir en quelconque manière 
que ce soit ne estre puisse. 

Et nous lis maistres jurez et consauz et communauté des villes devant 
dites à la supplication et requeste de nos chers frères et amis chieux de 
laditte Citet de Liège a tout che que dit est nous sommes consenti et con- 
sentons et leurs promettons par foi et par serment et a ce envers eaux nous 
obligons que de tous en demorons delez eaux et leurs en serons aidans et 
confortans en tous cas contre ceaux qui a l'occasion de che le voudroient 
nuire ou greveir. Et en signe de ce que dit est a demorer perpétuellement 
en sa forche et vertu, nous li maistre jurez gouverneur et communauté de 
la dite Citeit et bonnes villes avons à che lettre fait appendre les cheaux 
grand de la dite Citeit et autres bonnes villes devant nommées, en quel 
lettre s'il y falloit nulle ceal ou un embrisast, nous ne voilons nyes que 
pour che soient de ren enpeire, ens voilons qu'elle soyent ferme et stable 
einsi veu come il y fuissent tous appendu. Si fut fait et appendu l'an délie 
iXativiteit Nostre Seigneur Jésus Christ mille trois cent et quarante-six, le 
lundi devant la feste sainte Catrinne vierge. 



Englebert de La Marck, prince- évêque de Liège, fixe la valeur du sou 
liégeois, dont 28 deniers équivaudront à huit deniers de bonne monnaie, 
promet de frapper des pièces de deux de ces sous et obtient des maîtres et 
jurés de la Cité l'engagement de se conformer à ces mesures. 

Liber seaindus cartarum ecclesie Leodiensis n" 31, p. 35, aux Archives 
de l'État à Liège. En tête, on lit : Littera super gratiâ factâ leodiensibus 
super censibus persolvendis. 

19 mars 1348. 

Nous, Engelbers par la grasce de Dieu évesques, h vicedoïens et capitle 
de Liège, faisons savoir à tous que com li maistre, jureis et conseaus dele 
citeit de Liège nous aient démonstreit humelement que li communs peules 
dele dicte citeit, tant pour les depiers et damages que ilh at sustenut pour 
les descors et débas qui ont esteit, et ausi partant que li vies gros turnois 



APPENDICES. 3i9 

d'argent est renionteis puis pau de temps plus que valoir ne soloil, illi ne 
puelent sens trop y estrc grevcis et fouleis, si comme illi dient, lours cens 
payer selonc le loy dou pays et paiiere les doivent solonc ciiu (|u'illi est dit 
et déclareit en le pais deiranement faite à Warous entre nous eves(|ue et 
nos aidans d'une part, et les gens de notre citeit et leur aidans d'autre 
part, pourquoy ont aniiablement requis li dis maistres jureis et conseaus 
à nous, évesque et capitle deseurdis, que sur chu vosissions de grasce, 
juske à une certain temps, pourveoir d'aucune remeide convenable. Nous 
sur chu eut ensemble délibération et avis, vuelhans sour chu deskendre à 
à leur pryère, pour les bones gens de la communauteit sorcoure a cesle 
fois et supporteir à leurs necessiteis, pour tant que ilh en soient plus tenus 
en toutes amisteis et fâchent loiaulment leurs devoirs d'ors en avant par 
devers nous, et que li pays soit remis tous à une, avons ordincis et accor- 
deit, par commun assentement et de grasce especiaul, que li petis llorins 
de Florenche de boin or et de bon pois courat, depuis la daute de ces 
lettres jusques à diex ans continuelement ensiwans, pour trente-trois 
soulz, le roiaul pour quarante et l'escut d'ore pour quarantc-ciuatre, 
monoie commune de Liège, et devront y estre ramineies et seront toutes 
autres moinoies d'or et d'argent à ce pris, et cel valhant toudis le llorin 
petit, compteit pour trente trois soulz et les autres deseurdis al avenant, si 
corn dit est. Et pour plus segurement tenir les dis llorins et les autres 
moinoiees en cel estât, nos, li evesques deseurdis, deverons faire forgier 
et ferons deniers d'argent qui vauront le pioche deuz soulz de le dicte 
monoie, dont les saze et demi vauront bien et sufllsaument le petit llorin, 
et les autres llorins deseurdis al avenant, et se paieront les cens dedens le 
citeit de Liège, francise et banliwe à celle dicte monoie toudis vinle wit 
deniers de celle monoie pour owit deniers de bone monoie, et toutes 
autres moinoies al avenant, si com dit est, jusque à diex ans continuele- 
ment ensiwans, et non plus. Et telle monoie courat par toute la citeit à 
toutes denréez, halliers, scohiers, viniers et toutes autres marchandises par 
la dicte citeit, francise et banliwe ou autre monoie al avenant. Et arons 
nous, li evesques et capitle, et ausi li maistres de le citeit chascuns une 
quantiteit pour patron de ces deniers (|ui forgies seront, pour ledit llorin 
tenir plus finement en son estât et les cens payer solonc la dicte ordinanoe 
pour le temps desseurdit. Et déjurons et seront pris et ordincit dcus pcr- 
sones de par nous, évesiiue, deus de par nous, capitle, et deus de par la 
citeit qui cest ordinance warderont et feront loiaulment tenir son temps, 
aians sour chc plain poioir de par nous tous et pour constraindre et faire 
amendeir tous chiaus (|ui cest ordinanche etVrendroicnt ou de fait venroicnt 
al encontre en quelle manière que ce fuist. Et par mi chu. nous li mai.stres. 
jureis, conscilh et toute li communauteit do la citeit de Liège, pour la 
grande courtoisie et proulit (|ue nous dis réverens peires et nos signeurs 
dou capitle nous font à ceste fois poiu- ceste ordinance, (juc tenons à nous 
yestre laite purement de grasce espetiaul, nous leur promiltons et avons en 
covent loiaulment et en bone foid que, de ors en avant nous ne molesterons 
ne astrainderons pour aucune impression ledit capitle a fair chose qui soil 



320 APPENDICES. 

ou yestre puist contre le droit liberteit ou privileiges de leur églize ne 
contre leurs serimens. Et ou cas où chu feriemes et relayer ne nous vour- 
riemes, dedens quinze jours après chu que requis en serieines de par 
ledit capitle, dont volons que ladicte grasce soit dou tôt anientiee et pourat 
et devrai li dis capitles, après le dicte grasce ensi anientiee ou falhie, après 
son temps retourneir franquement à son droit et joyr en tous cas paisui- 
blement comme devant. Et avons en couvent nous, li evesques, capitles, li 
maistres et toute li communauteit de ladit citeit de Liège et promettons 
loiaulment et en bone foy toutes ces choses en le manière que elles sont 
par desseur dictes et deviseieez tenir, wardeir et aemplir li uns envers 
l'autre fermement et entièrement, sens enfraindre ne venir encontre par 
quelle manière que ce soit. Et par tant que ches choses soient plus fermes 
et estaubles, nous evesques et capitles deseurdis avons à ches présentes 
lettres appendus nos grans saiaulz ; et nous ausi, li maistres, jureis, conseauz 
et toute li communauteit de la dicte citeit, y avons mis et appendut notre 
grant saiaul en tesmongnage de vériteit. Donneit l'an de la Nativiteit de 
notre Signeur milhe trois cens quarante o\vit, diexnuef jours en mois de 
marche. 

7. 

Les gouverneurs, jurés, ivardains et membres du métier des drapiers 
décident que les compagnons n'auront plus le droit de vote dans les élections 
du métier, et que ce droit est réservé aux maîtres drayiers, aux maîtres 
tisserands et aux maîtres foulons . 

Liber secundus cartarum ecclesie Leodiensis, n" 34, p. 39, aux Archives 
de l'État à Liège. En tête on lit : Quod magistri drappariorum, textorum 
et fullonum et non servientes eorum habeant vocem in eligendo officiatos 
civitatis, 

i avril 1350. 

Nous govreneurs, jureis, ewardans et toutes personnes del comon mestir 
de le drapperie de le Citeit de Liège savoir faisons à chascon et à tous que, 
cum nos et tous nous dis mestirs saiemes durement endamagiez, dont li 
pluseurs de nous en sont decheus de leurs avoirs, par les dois fores qui 
chascon an estoient en la dit Citeit, et nos reverens pères et sires messire 
Engelbers, par la grasce de Dieu evesques de Liège, à notre supplication 
aiet les dictes dois fores mises et establies en une tant soilement, ensi que 
plainement contient en lettres sur chu faites, remirant la grasce devant ditte 
le profit de notre mestir et de nous tous aussi ; et partant que nos pussiemes 
estre paisiblement et profitablement govreneis, eus entre nous plusieurs 
conseilh et avis diligens, avons de comon acord sens débat et sens oppres- 
sion nulle ordineit et statueit, ordinons et statuons chu que chi après ensiiet, 
assavoir : que nous promettons en bone foid, sens mal engien, et à chu 
obligons nous li uns de nous envers l'autre que nuls varleis servans ne 
ovrans par journée ne par quartiers en notre dit mestier n'aient ne n'aront 



APPENDICES. 321 

(ioi's en avant vois d'enlioiu olliciiens ilclc Ciluil de IJt'j^e |iartcnanl a noire 
(lit meslir, mais quant ons ferat lez dis officiions aux joui-s depuleis et 
aooiistumeis, li maisîres dra|)|)iers, Il maistres lessein-s et ii niaistros folo: s 
trairont ensemble et cnlieront tous loz olliciiens partonans u notre dit 
niestier lez plus ydones et sufïisantes ipie illi sanmt en notre dil niestier. 
sens quicre en chu si-anij) ne mairngicn, laqneile ordinandie nous volons 
eistre maintcnuwe et wardée à tousjoursmais par nos et nôtres succes- 
seurs. Et volons et ordinons et a cliu nos ohii^'ons (|ue (|uis(|uon(pies de nos 
ou de noti'es successeurs yrat, ferat ou procurai alVaire contre rnrdinanclic 
devantdite, (jne illi en soit encheus en le poin'> de cent soulz de lurnuis 
covnmon i)aiemenl corant en burse dedens le Citeit de Licge. et en banisse- 
inent d'un an hors de le Citeit, et puis sens rapeal fouîtes fois et si sovenl 
ijue ciiu ferat; et les amendes ijui cskeiront par le vertut de le ordinanclie 
devant ditte soient distribuées et départiez en le manii-re que lez amendes 
do notre niestier solonc le chartre de notre dit meslir, laipieile eliartre, 
ultre rordinancho devant dillc,. volons eistre dcmorante en sa forche el 
vertut. VA par tant (jue nous lidis mes'ierssume^ nbligics auzclio.ses devant 
dites et en temps avenir pussiemes estre corrigiez, avons sui)plyet et sup- 
plions a niitre révèrent père (mi Dieu nionsigneur reves(pie devant dit, aus 
niaislres, jurois, governeurs et eonseal de le Titeit de l.ii'-t^e (|ue chu que dit 
est vneulhent grecir, confermeir et approveir, el nos punyr et corrigiei- .se 
lie riens le temps avenir allons alencontre el faire à ces. lettres appendre 
leurs saiauz. 

Et nous, lidis evesques, maistres, jureis, governeurs et conseaulz ile- 
seurdis, aie requeste de .lohan dit Jakemot. de Piron de Sanson, de Iter- 
tholct de Hacourt, de (lilon Hissenhaye, de Piron Dimission. de .lohan 
Diinission, de Eambierl dit llossea, de Colay de Villeir. de Henri de 
Ilerves, de Sandekin de Lemborgh, de .lohan de l.ambermont. de Jamart 
dit .Jakemot, de Kranchois Codar, de .folian Dawans, do Henier Buchar. de 
llcnrote dit Bertrand, de .lamar dit Salmoii, de Colay dit Wanerailhe, de 
l.oron le folon, de llankin dit Alart, de Henir dit de Enghbiere, de C.erar 
(le Mumale, de Jolian dit le Salvaige, de Cile Cerson. de Johan de Freinez. 
de Wilhekin fîoreit, de llankin Eoyne, de .lohan de Taynier. de JmIkui 
Drulhart, do Cerar Srafei', de Salmon de .Mumale, de .lolian Dawehoid, de 
Johan dit Hankart. de Pondiar filli Confier, de Johan Ponchar et de .Mis- 
sru't, persones plus sullissantcs del dit mestier, pour eauz et pour loin- dicte 
niestier, a Icurc pryere et requeste gréons, confcrmons et approvons. tant 
i|ue a nous en appartient et puel appartenir, lez ordinances devantdit, 
•salvéez et wardéez lez franchiezes privileiges de notre dicte Cilcil el le 
lettre de Saint Jakeme que on dit de le nnu-mure. Et par tant que chu soil 
chouse ferme et estauble, nous li dis evesques le notre, el nous li 
maistres, jureis, govrencurs de notre Citeit, et nous li govreneurs, jureis 
el enwardens de notre mestier le notre saiaul avons fait appendre a ces 
iiresentes lettres en signe de verileil. .soiir l'an délie naliviP-it notre Sin- 
gnour milh trois cens et chin(|uanle, le iiromier join- délie mois d'avrilh. 



322 APPENDICES. 

8. 

Les iiiaîti'es, jurés, gouverneurs, Conseil et toute V université de la Cité de 
Liège émettent l'acte dit Lettre de commux profit, relatif au ravitailleriient 
de la Cité et à l'acquête des métiers. 

Paweilhar Henrici, fol. 327, à la Bibliothèque communale de la ville de 
Liège. 

24 mars 4370. 

A tous ceulx qui ces présentes lettres verront et orront, les maistres, les 
jurez, les gouverneurs, le conseil et toute l'université de la Cité, franchise 
et banlieu de Liège, grantz et pctiz, salut en Dieu parmanable et cognois- 
sance de vérité. Sachent tous presens et advenir ([ue nous qui sommes l'ung 
des plus grandez membres du pays de l'eveschee de Liège et ausquel'es tous 
les aultres membres du pays doibvent prendre bon pied et exemple en 
faisant bien, honneur et profit, considéré l'utilité sur ce par plusieurs fois 
entre nous sollemnel conseil adviz et diligence traicties par meure et grande 
délibération pour ce assemblez en pallaix de [Jege, avons du consentement 
de nous tous, ordonné, statué et accordé, ordonnons, statuons et accordons 
a durer a tousjours, ce que chy après s'ensuyt. 

Premier pourtant que nous puyssions dorsenavant vivre en accort les 
ungz delez l'aultre et que toutes choses soyent belles et proffitables à chacun, 
aussy bien aux pouvres comme aux riches, et envie et rancune soit du tout 
oestee de nous, c'est asscavoir que toutes manières de denreez dont on doibt 
vivre et prendre substance de corps, comme que on les peult ou dolbt 
appeller, puyssent doirsenavant venir et estre emmenée par tous ceulx qui 
adniener les vouldront de jour en jour a vendaige en la Cité, pour elles 
vendre et ces iiabitans de la Cité a sustenir quittement et ligement, segure- 
ment et paisiblement, sans riens elles a detTendre, molester ne encombrer, 
ne ceulx a constraindrequi les admeneront d'eulx faire acquérir confrairie 
ne nulz de nostre mestiers, et ainsy poulront et debvront toutes manières 
de gens estraingniers et privez quittement et ligement faire venir et adve- 
nir toutes denreez et elles vendre en gros et a couteille ou a la main 
meime en la Cité franchise et banlieu, tous les samedi jours marchans 
grosse denrée et marchandise, quelles qu'ilz soyent, sans riens elles a 
dell'endre ne empescher, si comme déclaré est des biens dont on doibt vivre. 

Et comme grandes haynes, rancqueurs et enviez fussent et de long temps 
passée ont esté entre nous, les personnes des mestiers de la Cité, dont tres- 
grandz perilz et destructions de corps de l'une et de l'aultre, qui debvons 
et volons estre tous frères et conjoinctz a unité, pour ce (lue les aulcuns de 
nostre mestiers l'ung envers l'aultre estoient si grandement et grossement 
statuez et de si grande sommes en usant et entrant à ceulx qui acquérir et 
entrer voloyent avecque leurs mestiers entrer et acquérir aultres mestiers, 
(jue ce n'estoit point droict ne raison, ne chose egalle. 



APPENDICES. 32 3 

Avons oncoii- staUic, onloniiL' ot acconio n duror entre nous (|ue duirso- 
nuvanl Ions les boui't^cois de nostro Cite, nianans, en icelle Cite ou banlieu, 
(|iii sont clsei'ontdesfi'airiesolrompaijrniesd'ungoudeiilusieursdenosdit.s 
mestiers ou que cil d'auleun des mestiers seront ou de jouvente aront aiipri/. 
leui- meslier en la Cité et banlieu qui vouldi-ont at'(|uerir, entrer et user, le 
poulront sans nul débat, ne refuser ne poulront et ne debvronl lesdits gou- 
verneurs f|ui pour le temps seront, ne le niestier ou ils vouldronl entrer, 
parniy la somme d'ung marcq de bonne monnoye |)ayant une fois tant 
seulement audit mestier pour cliacun enti*ant et vingt sous audit gouverneur 
dudit mestier de la petite mcnnoyc eoin-ante en bourse pour le vin et droie- 
tiires. Kl parmy telle somme pouri-onl et dc^bvront iiaisiblemenl lesdils 
aequcrans et entrans user, posséder et maintenir le dit meslier sans contre- 
(liot ne defVencc nulle, mais eculx ac(|uerans et entrans ne seront et no 
(lebvront estre do riens partans frères no eonipains aux lieritaigcs. biens 
meubles ny aultres joyaulx appertenantz a celuy mestier, si done ne font 
tant et assez à mestiers (|uc du greit dudil mestier et des gouverneurs y 
soyent partantz. 

lit tout en semblable manière et par lettres sommes pourront et debvronl 
tous les aultres bourgeois et manans de ladite Cité, franchise et baidieii 
aequerir, entrer et user de In f'-airic de Liège, ainsy comme eanibgeur ont 
fai(>le de temps passée, mais qu'ilz facent le seriment par nous accordée sur 
l'ordonnance publiée pardcvanl nous tous deranienient en Pallaix a Liège, 
ainsy (ju'ilz soy contient en uiig escript sur ce faict, dont la copie fut livre 
par les maistres do Liège audits cliamgeurs (i), laquelle ordonnance les 
aiilcuns des chamgeurs de notre dite Cité ont juré a garder. 

Lt pour eschuver tous perilz (pii advenir pourroient en notre (lite et 
trcsgrand grielVa nous a l'occasion des gens esti-aingniers, qui iVaudulcust'- 
ment vendent et soy partent de leur pays, etveullent venir habiter, demeu- 
rer et converser en notre Cité et acquérir les bourgoisies, franchises ou 
confrairies de noz mestiers, pour eulx tenser et warder de leurs medaicl/. 
avons ordonné, statué et accordé, ordonnons, statuons et accordons. (|ue 
doirscnavant nulz de telz gensesiraingiers ne soient redieupts, ne nidz les 
peull recliepvoir a bourgois, confrairie et compaignie de rncï^lier s'ilz n'ap- 
portent lettres ouvertes scellez du seigneur, cité, villes et pays dont ilz 
soy partiront ou aront demeuré ou conversé et aultremenl ne seront l)our- 
gois ne consortes de nous ne de noz franchises ne libertez. Avechois y 
téront la main mectre si malfaicteurs sont ou vuyder notre (^ile si nulz les 
reehu de nul cas, mais silz apporloyent telles lettres comme dict est, 
recepvoir les poui'roit ou par le greit des maistres et des mestiers de la Cite. 
Ainsy et en telle manière et pour tel priz que accordé soy pourroyenl. voire 
que par nous fussent publiez el criez au Peron de Liège, pour sçavoir leur 
famé et estai el aultremenl ne seroil de valeur sa bourgoisie ne n'auroyenl 
l>oinl les franchises. 

Lcs(|uelles oi'donnnnces et staïuz devant ordonnez, nous i)riimel|oii.s el 

(I) C'efl l'aile dti t.3 (Ii'm ( inLic I.'l38, publié ci-dessus, u» i. \t :\\:\. 



324 APPENDICES. 

avons en couvent en bonne foy et loyaulment a tenir et warder fermement 
sans embriser ne venir encontre en manière nulle, en tout ne en partie, et 
volons et ordonnons que quiconcque serat rebelle ou contraire en nulle 
des poinctz devant déclarez et ordonnez, qu'ilz soit ou soyent albains de 
notre dite Cité, franciiise et banlieu sans rappel, tantost que plaincte en 
serat faicte et la chose avoiriée pardevant les maistres. Kt est notre entente 
et volenté entièrement (jue les maistres, les jurez, les gouverneurs, chaseun 
an sans déport, en leur nouvelle création sur la maison de la Violette, 
avccque les aultres serinientz accoustuniez jurent sur sainctz publicque- 
ment de tenir, warder fermement et accomplir sans nulle fiction ne cavel- 
la'ion a quérir lesdits statutz et ordonnances en bonne foy et loyaulment. 
Et affin que ce soit plus ferme chose et estable en mémoire perpétuelle a 
cculx qui pour le temps sont et qui après viendront, avons faict appendrc 
a ces lettres ouvertes le grand scel de notre Cité, en signe de vérité, et faict 
mectre les avons en ungcottre a Sainct Jacques avec la lettre qu'ondit de la 
murmure (i), et la copie d'icelles en ou livre qu'on dit aux escailles (2) 
pour veyr, ouyr et scavoir les ordonnances et statuz devant ordonnez et 
déclarez. Et est notre entente et volenté que ladicte lettre de la murmure 
demeure en sa force et vertu. Ce fut faict, statué et accordé en Pallaix a 
Liège par nous tous si que dist est, l'an de la iNativité nostre Seigneur mil 
troix cent LXX, le XXlIlIe jour du mois de marce. 

9. 

Les maîtres, jurés, gouverneurs, Conseil et toute l'université de la Cité de 
Liège émettent l'acte dit Lettre des Trexte-Decx, instituant une commission 
de trente-deux membres pour la répression des brigues électorales. 

Paweilhar Ilenrici, fol. 131, à la Bibliothèque communale de Liège. 

-19 juin 1373. 

A tous ceulx qui ces présentes verront et oront les maistres, les jurez, les 
gouverneurs et Conseil et toute l'université des mestiers de la Cité, fran- 
chise et banlieu de Liège, salut en Dieu parmanable et cognoissance de 
vérité. Soit chose cognue à chacun et à tous que, pour mettre remède des 
causes passez et diverses régiments et gouvernements qui esloit en ladite 
Cité en faisant et en eslisant les maistres, jurez, gouverneurs et en prendant 
dos louiers az rappeal, aux statuz et aux enquestes, certaines lettres par 
manière de statutz soyent faittes et par nous ordonnez environ de deux 

(1) Ce que l'acte appelle ici la « lettre de la murmure » n'est autre chose que la 
Lettre de Saint-Jacques, que les Liégeois appelaient aussi la Lettre du murmure 
parce qu'elle impliquait l'abolition de la loi de ce nom. 

(2) Ceci est, à ma connaissance, l'unique mention qui soit faite dans nos textes 
du « Livre aux escailles ». 



APPENDICES. 323 

ans passez (1), socicz de noire ^rand sccl di- iidIi-c Cile cl par nous jurez a 
gardor fermement, ainsy et en la nianire (|uc plus plaincmoiit est contenu, 
devise ot ordonné en ecs lettres, lesipieles nous voulons el est noslre inl<-n- 
tien (lu'ilz demeureront en leur force et vertu. 

Kl pourtant (|ue la famé eourrolt en notre Cité (|ue depuys la d;mlle de 
la lettre faille, les auleuns de ces mestiers en [)rindrc el encontre ladite 
lef Ire faille alloient secrètement, pour lesipiels otlices |)ar eu.\ ou |)ar aullruy 
a avoir par prières, dons ou promesses ou prcndoienl loiiersaux ju^;emenls 
des rapcalx ou des slaluz, pour sçavoirdeeela la vérité et ipie ladite lettre 
peult estre tenue et gardé et ceulx (lui l'ont mciVaict eslre corrigez, avons 
conunis et insiabliz, commettons et instaMi.ssons .\.\.\ll personnes, de 
chas(|ue métiers ung, pour en(|uerir diligenunent sur leur foi et scrimcnt 
sur ce faict sans faire partie ne nullement déporter sur tous ceul.v (|ui ont 
melVaicl ou allé aronl contre ladite lettre el les status de la Cite. Auxcpiellos 
X.X.XII ou a la plus grande partie d'culx avons donné et donnons plain pou- 
voir et auctorilé de part nous tous de corriger tous eeulx (pii aronl mellait 
ou allé encontre ladite lettre ou les status de ladite Cité, et tout c.- ipie par 
eulx serai jugé cl amende taille i>army la force de ladite lettre cl les status, 
selon la quantité de mellaict et des prouvances sur ce faicles, e.sl et sera de 
vertu; et tenons et tiendrons pour ferme et cslable aussy bien et en telle 
manière que s'ilz par nous tous fu.sse faict et jugiez. Et leur |)romettons 
(pie contre ce que par eulx est faict et sera jugé a conesion des choses 
desures jus(|ucs a jour de la feste de sainct Jacf|uc et de.saint Chrislopbre(2) 
prochainement venant ne viendrons alenconlre. Et quiconcipie contre leur 
régiment ou les tesmoigns qui pardevanl eulx aronl tesmoignée opposerai 
ou allégerai ou prierai ulencontre, el soit prouvée, il sera en tel point que 
les jugiés et corrigez. Et quiconque à ces .XXXII ou a auleuns d'eulx dirai 
ou ferai laidure en la cause de leiu'dit olfice, il payerai l'amende selon la 
(pianlite de faict ou des parolles selon la forme des slaluz de la dite Cite el 
aussy a la manière que dorsenavant, après la fesle de saint .lacipies et de 
saint c.hristoplu'e venant pa.ssé, que nulluy ne peult aller ne procurer pour 
les olliees devante a avoir el (|ue nulluy ne peult prendre louier et (pie ces 
lettres des Olliees et les status soyent tenuz et gardez fermement. 

.Vvons ordonné et statué, ordinons et statuons que chacun mestier de noslre 
Cité rcslirat une |)er.sonne ydoine et siMli.sanle en lieu (ri(^eluy (|ui .«eral 
este a ladite leste de saint .Jacques et de saint Chrislophre l(,'S(piellcs .\.\.\ll. 
ainsy esleuz aronl toute l'année tel |)ouvoir el authorite comme ceulx devant 
déclarez qui soy partiront de ladite otVice. Ainsy d'an en an pour corrigez 
tous ceulx des mestiers qui iront contre la tenure des lettres des olliees 
et des Status de la Cité. Et est l'intention cl volonté de nous tous el ad ce 

(1) Il s'agit de la iMtre des ({(licfs. (jui est du 13 aoi'il KHI, cl qu'on Irouvp dans 
les Statuts des maislres ft jurés de la Cité de l.ièije, Liège \1\\. p. 31. File e."<t 
analysée dans Daris t. II, p 017. 

(-2) La fûte de saint Jacques le Majeur et celle de saint Christophe tombent t .ules 
deux le 25 juillet. 



326 APPENDICES. 

nous cnnsciikius cl \ouioiis ([irilz H(jil a t(iii,ij()ur6 maie ferino et eslable 
foules les ijcrsonnes par lesdiLs XXXIl sont ou sei'oul jugez ou par les 
aultres XXXIl après culx soyen! privez a lousjours de foules oinees de la 
Cilc de Liège et (|u'ilz jamais les ne puyssciil poiter et aussy que aux causes 
des choses devantes ne puissent porter tesmonaige sur Icsdil XXXII qui sont 
et seront ne sur les tcsnioingz qui ont témoigné ne témoigneront. Et voulons 
([ue tous ceulx qui méfieront aux XXXII desurditsen faiclz, en dictz, leur 
olllce faisant, ou a cette occasion, que tous les amendes a eulx fourfaicles 
doublent selon les status de nostre (^ité. Et pourtant que ce soit ferme chose 
etcstable. .Nous les maistres desurdit avons de conmiun accord faictappendrc 
les grands scelz de ladite Cité en signe de veri',é. Faicl et accordé par toute 
l'université pour ce assemblée l'an de la Nativité .Nosti'C S'' Jesu Christ mille 
trois (îcns LXXill, le dimcnche devant la feste de saint Jolian babtistc. 

10. 

Les maîtres, jurds, (joutenieurs, Conseil et toute Vuniccrsité de la Cité et 
• des bonnes villes du pays, après avoir énuniéré leurs yricfo contre le prince- 
éve'que Jean d'Arckel, elisetit Watier de Rochefort ntambour du pays de 
Liège et comté de Looz. 

Paweilhar Henrici, f. 158^, à la Bibliotiicque ooiniminale de la ville de 
Liège. 

27 août 1375. 

A tous ceuIx qui ces présentes lettres verront et orront les maistres, les 
jurez, les gouverneurs, le Conseil et toute l'université de la Cité de Liège, 
des bonnes villes de Huy, de Dynant, deïongre, de Saint-Trond, de Fosse, 
de Thuin, de Covin, de Looz, de Hasselt, de Herck, de Blise, de Genck, de 
Brced, de Stockhem, de Beringc, de toutes les aultres bonnes villes do 
commun pays de l'eveschc de Liège et conté de Looz, salut et cognoissance 
de vérité. 

Sçachent tous (|ue comme le pays de l'evesqué de Liège généralement 
d'anchieneté at esté ung pays de Iny et de raison, les surséans dudit pays 
dofcnduz en mainficnnant le pays en lionneui', de quoy révérend pérc en 
Dieu inons'' Johan d'Erchel, par la grâce do Dieu evesque de Liège at este 
rebelle et defailhuit aux surséans dudit pays et selon la tenure de la paix de 
Fexhe lequel jui'é at. Et i)ourtant (|ue nostre dit révérend père n'a i)oulu 
avoir .sa volunté des surséans et estourdre de leur argent tant par luy 
comme i)ar ses olliciers contre la loy du pays, et aussy quil ne veult point 
faire restitution de ce que priz et estourduz est a tort sans mcfl'aict, sans 
loy et sans jugement, soy est absenté de sa volunté, et nous et tout le pays 
at laissé sans niambour ne défendeur et sans justice nulle départ kiy, et 
grielle guerres des Allemans et aultres gens d'armes qui le pays de l'cvesché 
de Liège et conté de Looz ont défiée moult loing temps at et défient de jour 
en jour, sentans nous estre sans défendeur, et pour faulte de justice et de 



APPENDICES. 3^7 

soveraiii lunult des j,'riellb3, maiilx sont a.lvoiuu i.'iilre pays tant dos 
incui'iti'ici's, hiichiiis, hoiiiici<lL'S, comme d'aiillro faiclz pciisers laidz et 
oIkscius. l'^i |)oui' mettre a ces Ijcsoigiics rcmt'ilo convonal)!».- avons supplie 
et faicl sii|)pliei' par le vénérable Clia|)itrc de IJcge nosire révérend |»crc 
desiirdit son pays voulsit tenscr, warder et delVendre et les bonnes ^rons 
mcnncr par droict, loy et raison ainsy (lu'il at juré en sa réception, que 
point n'at voulu faire, ains nous al laissé en grande tribulalion, si comme 
(list est, si i|ue par sa dcilaulle moult de griolVz sont advenu et adviennent 
de jour en jour onsdit pays. Nous, considerans et rcgardans que par ces voycs 
les biens de l'englise et du pays pourroyent aller a destruction, pour obvier 
plus grandes griellz que a ladite englise a nous et au pays advenir pourroicnt. 
a cause de droicl nccessilé (|uc ad ce nous constraind. Avons esleuz et 
inslabliz, élisons, commettons et cstaltlisons noble homme et vaillant nions. 
^^'all)er de Rochefort, chevalier, seigneur de HanelVe et de Ossen a estre 
mambour de l'evesciué de Liège et conté de l,ooz |)0ur nousJileiVendre contre 
tous ceulx ((ui a pays vourroient faire ne feroient nuysancc ne grevance, 
fuisse contre nions'' reves(|ue ou aultre <|uel (lu'il fuisse. 

Et par my ce est nostre intention qu'ilz lieveou face lever, prendre ou rcce|i- 
voir toutes renies, proflilz droicturcs et aullres emolumens a Monseigneur 
dosurditappartenansdedcnslesdits pays et qu'ilzpuysse faire toutes manières 
de (|uilance de qiielcomiuc cas eu melVaict que ce soit, tout ainsy el en telle 
manière (|uc mons'' de l-iegc feroit s'il présent y esloit. Et par my ce mandons 
et commandons à tous privost, marischaulx, chastelains, scneschaulx, bail- 
liellz, mayeurs ou aultres oITlcicrs desdits pays qu'ilz audit messier Wathir 
soyenl obeissanlz en toutes cas si comme a mambour et souverain. Et luy 
avons donné tel pouvoir de faire toutes choses a la mambournie ap|)aric- 
iians, franchement tout ainsy et en lele manière (|ue les aultres mambours 
en ont faict de lem|)s passée. Et pour la plus grande faveur et amitié que ledit 
messire Wathir de temps passe cl a présent at dcmonstre cl dcnionslre a 
nous el a tout le pays el persévérai doirsenvant a l'ayde de Dieu, si luy avons 
en convcnl ce bonne foie et lealcment (|ue jamais ne ferons paix ne accorl a 
Tevesque de l.icgc (pii est ou serai pour le temps ne aultre seigneur nouveau 
roeslerons ne soulh'crons a roesler de ladictc ollice devant adonc (juc ledit 
mcss' Wathir, ses nydans. confortans et scrvans seront remis en paix 
avec(|ue nous en bonne foid sans malengre, excepti.^ seulement s'ainsy esloit 
(que jan'adviegnc.') que ledit messire Wathicr ou aulcuns de ses aydans 
lussent priz ou perdissent harnaz ou chevaulx, (|ue de ce ne fuisssc ou 
puyssent rien demander ne resuire nous ne le pays en nulles lempz 
advenir. Kt parmy ce est nostre intention (|ue toutes prisons ou aullres iiricse 
soyenl cl demeurent a messire Walhicr si comme a seigneur. Et ticvrat 
ledit mambour de tousmalfaicturcsdecasde crime faire ju.«licc par luy ou 
ses olïiciers ens villes ou ilz seront priz auquel nostre sire \N athitT avons 
donneil cl donnons plain pouvoir de mettre, constituer el donner toutes 
ollices (|uelz qu'ilz .soyenl escheuz el a csscheer et roestcr el dcsmectrc, si 
lu-ofliîable luv .semble, b.ul ain.sy et en telle manière que mon.s' rcvcsqucdc 
Liège en propi-e personne le feroil si présent y pousisl estre pour ce que 



328 APPENDICES. 

instablietcsleuz l'avons cii lieiidc seigneur. Maisuostre intention est que les 
oliastclains des forteresses et ehasîeaux du pays, assavoir est de Buyilon, de 
Mouhaull, de Stockhem et de Franehimont demeurent chas'elains et ayent 
gaiges (|ue nions"" de Liège les at donné ou avant quant accorde scrat par 
1(,' pays et le conseil de niambour, que de surplus rendent bon conii)te a 
nostre mambour dcsurdit ainsy (lue tenuz en sont de faire a mons'' l'evesquo 
de l.iege. Etqu'ilz facent serinient audit mons'Wathiersi comme a mambour 
de luy aydcr et assister en tous cas a la dcfension et honneur de pays saulV 
tant seulement a chastelain de Mouhaull, (jui ne doibt faire aultre serimcnt 
que faict en at. Ainsy est nostre intention (|ue tous aultres otîiciers qui sont 
départ le vénérable Chapitre de Liège confirmé, demeurent en leurs ollices, 
si avant que scellez sont. Et tous aultres officiers pourrat il mectre et des- 
mecire, mais qu'ilz soient de le nation et adheritez en pays. Et pourtant que 
ledit mambour puysse lealement faire son office et luy gouverner a l'hon- 
neur de pays, commettrons certains personnaiges saiges et idoines avecque 
sim conseil, par le conseil desquels il debvrat iiseir en tous cas touschans 
a l'honneur et estât du pays, saulfl' en tous les choses desurdites, les fran- 
chises, libériez et droictures des barons et chevaliers, de la Cité et bonnes 
villes et commun pays. Et est nostre intention (lue ledit mess'' Wathier soy 
gouverne bien des rentes, revenuez et enielunients a monsieur l'evesquo 
de Liège appartenant, car de riens ne sommes ny voulons estre tenuz ne 
obligiez de faire restitution nulle à mons'' Wathier dcsurdit. Toutes les- 
quelles convenances ainsy et en telle manière que pardesur sont escrii)tes 
et devisez nous promettons et avons enconvent en bonne foyd et lealement 
de tenir, faire et accomplir entièrement, sans de rien faire ne venir a ren- 
contre, en secret ne en appert, en manière nulle. 

Et pourtant que ce soit ferme chose et estable, Nous les maistres, jurez, 
gouverneurs, conseil et université devantdits les scclz de la Cité et des 
bonnes villes devantdites par nous le commun pays avons miz et faict mettre 
aces présentes lettres en tesmoinaige de vérité. Et s'il advient (jue aulcuns 
ou plusieurs des scelz desurdits ne soit mis a ces présentes lettres mais (jue 
la plus grande partie des scelz y soyent mis et appenduz, necuident nous 
fous desurnommez voulons et est nostre intention entièrement (|ue les 
convenances desurdites toutes et singulières demeurent en leur force et 
vertu au.ssi bien que sy tous y fuissent miz et appenduz. Ce fust faict l'an 
de Nativité nostre S'' Jesu Christ mille lllc L.XXV, de moix d'aou.M le 
XXVlJejour 



APPENDICES. 32g 

11. 

/." iKtpe Grégoire X [ charge Jcav, abbé de Sahil- Baron de Garni, défaire 
la poix entre le privcc-écêque Jean d'A rckel et les Liégeois, avec plein pouvoir 
de prendre tonles les niesures 'nécessaires à cette Jin. 

Gregnrii XI lîegistruni Avinionense 2o, f. 2(!:j', aux Aniiivi^ 'lu .S:iinl- 
Sicge à Rome. 

Aviiçnon, 18 (Iccciiiltro VAVà. 

hili^ctoiilio.loliuniii abhati monastcrii S. Bavoiiis ("landonsis, (ini.S. Hcn . 
Toriiaccnsis (iiocesis, apostolicc sertis minrio, snlntciii et"'. In dcsidcriis 
iiONliis goi'iniLis potissiine cunclos Cliristi fi:ielos in |)aci.s anioiiilalc scrvarc, 
cl adid proiit possiinius pai'tcs nosti'O solicitmlinis adliiljcmiis..Saiio diuhini 
adiiosti'i ajioslolal'isauditiim pcrduclo (|iiod illcsatoi'discordianim ini(Hiiis. 
saiuti et (luieti iiumane invidcns, intcr vcii'<^"' IV. noslniia Joliannt'm opis- 
copuni Leodien. ex parte una, et dilecto.s lilios magiatros, consulcs, jiiralus 
e! commune civita!iis Leodien. necnon (luamplurcscomniunilalosnonnulla- 
l'iim honaiiim viliariim dioees. Leodien. ex altéra, |)criculosa et dispendio.»;:! 
rancorum et odiorum germina studuerat seminare, (|iiod(|ac iideni magi.^tri, 
l'oiisulcs, jiirafi et commune in civitate ipsa et eliani to!a pulria I.coflicn. 
c'M'tos maniburnum et roceptores ac alios ollicialos in |)rcjiidiciiim ac 
ii)ntra vokintatem dicti epi.^copi conslitiicranl sive depularant, cl (|iiod 
dicluiî cpiscopiLS post certani paceni seu concordiam. (|iie pax t^ive concor- 
dia vigintidtiornm nuncupatur, in prejudicinni cpiscopalii.s ol cccicsic 
Lcodion. dudiim initam scii liabitani, fjnani pliirilni.s oastris, ioci.s ol jnris- 
diclioi!il)u.s spiriliialibus et tcmporalibu.s ad ip.^^uni epi.scopuni et dii-lam 
siiam Leodien. ecclcsiam spectantiluLS spoliatiis ftierat, pro|)lcr (pic civiias 
Leodien. et nonnidla alia loca ecdcsiastico fuorant siipposila in'.crdiclo et 
(juamphires pcrsone singularcs variis crant excomnuinicationimi senlcnlii.s 
innodalc; nos, (|ul partes illas et cariim personas intra nosira cl a|)o.s!olicc 
sedis prccordia recumbentes. prose(|ucbamnr, proiil pro.se(iuimiir, favorc 
dilectionis palorno;, ciii)ienles in premissis salnbriler providcro, cl de lue 
cireiirnspectionis industria. cum luis alVecUbus bonuni pacis iiicssc cx- 
lii.-ricatia certa rognoseeremus, prout cognosciiinus, plenani in Domino 
liduriam obtincntos, eidem cirrunisiiectioni {wo.nostris aliis dediums litleris 
in mandatis ut ad partes illas pcrsonaliler le confcrens, anle omnia auclo- 
ritatc aposlolica levocares et dcstilueres ac rcvocari ac doslitui fai-crcscun» 
enbelu et sine fraude liujusmodi mandiiu-ium cl rcccplorcs ac omncs alins 
olliciatos in prejudieium et contra voluntalcm dic^ti cpisco|ii cnnsliUilos. cl 
nonnulla alia perageres. litteris ipsis po.st (piatuor mcnscs a die rcceplioni.'* 
earumdem computandos minime valituris, |)roul in cisdcm litleris itlcnius 
coutinetur. Cum autem, sicut displicenlcr acccpimus. contenta in itrcdidis 
litteris infra prcdiclos fpiatuor menses, qui jam la|)si esse dicunUir, non 
potuerinl adimpleri, nos super hiis salubriler providcro cupicnles cidcm 



33o APPENDICES. 

cii'cuiuspccUoui tue i)cr apostolica scripta commiltimus et maiidamus (|ua- 
timis ad dictas i)artcs pcrsonalitcr te conférons, an'e omnia, prcdicta aiicto- 
ritatc apostolica, revoces, destituas ae rcvocari et destitui facias cum elVedn 
cl sine fraude luijusmodi niamijurium ac recoptores et onines alios otli- 
fialos in prejudicium et contra voluntatem dicti episcopi constitutos, ac 
linjusniodi pacem sive concordiani viginliduorum et ipsos viginliduos vigore 
liujusniodi pacis constitutos et exercitia eoruni, usque ad tempus do qvio 
tiJM videl)itur, suspendas, et insuper restituas et restilui facias realiter cl 
cuin ellectu ac plene lil)ere et integi'O omniquc fraude cessante episcopuni 
et ccclesiam Leodien. predictos ad omnia et singula sua castra, loca, juris- 
dictiones spirituales et temporales et ad omnia alia jura in co statu in quo 
erant ante diclam pacem seu concordiam hujusraodi viginliduorum; cl 
nicliilominus fructus a mense novembris proxime preteriti citra ex dicto 
cpiscopatu Leodien. perceptos et percipiendos usque ad restitutionem 
faciendam restilui et persolvi facias, si tibi possibile fieri videatur, alias 
illis qui ad restitutionem hujusmodi fructuum tenentur certum tcrminum, 
de (|uo libi videbilur, ad realem restitutionem faciendam assignes ila quod 
cautioneni dent ydoneani de fructibus ipsis in eodem termine restituendis, 
cl ad hoc conlradiclores quoslibet et rebelles censura simili, appellalioue 
remota, compellas, non obstantibusconstitutioni])usapostolicisdepersonis 
ulti'a certum numerum ad judicium non vocandis, et aliis contrariis (piibus- 
cumque, seu si aliquibus communiter vel divisim a prefata sede indulUnn 
existai quod inlerdici suspendi vel excommunicari non possint pcr litteras 
apostolicas non facientes plcnam et expressam ac de verbo ad vcrbum de 
induite hujusmodi mentionem. Ut autem in permissis eo favorabilius et 
efiicacius prosperari et partes hujusmodi ad bonam concordiam nielius et 
utilius reducere, assistente tibi divina gralia, valeas, quo majori fueris potes- 
tate sull'ullus, postquam omnia et singula premissa plenarie eltccluaiiter cl 
sine fi'aude adimpleveris, predictum interdictum cui civitas ac terre sive 
loca predicta ut premittitur subjacent, ad tempus de (|U0 tibi videbilur, sus- 
pcndcndi, necnon excommunicatos occasione premissa absolvendi, ita (|uod 
si parles infra hujusmodi tempus, de (]U0 libi ut premittitur videbilur, non 
sint concordes, sic excommunicati in prislinam sentenliam rcincidant eo 
ipso; Et nichilominus de (luibuscunujue otticialibus seu gentibus dicti epis- 
copi cuilibet conquerenti justitiam minislrandi, ita lamen quod contra per- 
sonam ipsius episcopi non inquiras nisi super hiis que partis intéresse vel 
de parle ad parlem injustitiam per ipsun; cpiscopum factam concernèrent: 
cl super premissis tractandi pacem et amicabilem concordiam, eas(!ue 
pénis et aliis firmilatibus lam spirilualibus quam temporalibus vallandi cl 
roborandi ac faciendi cas auclorilalc noslra, appellalione postposila invio- 
lalMlilor observari, necnon (juascunque coIligaliones,confederatii)nes, |)ac- 
liones, ligas et societates per quoscumque facias inilas seu contractas, (pia- 
rum occasione nutriri possonl discordie hujusmodi seu pacis rcformalio 
impediri, sub (|uibuscun(|ue formis seu verborum expressionibus proces- 
serint, etiam si pénis adjectiset juramentis prestilis connexe fuerint, nullas, 
cassas, irritas cl inanes, ulpotc contra bonum pacis in divine majeslalis 



APPENDICES. 33 1 

ofl'ensLim presumptas, deccnicmli cl minliaiKli cl (|iialcmis de facto iiroccs- 
sci'unt aiimillaiuli cassandi iri-ilaiuli, i\>- |)Ciias .-idjcclas cl jiiramenla |tn\s- 
tila super cis, cimi juraiiiciitiiin inii|iiilalis viiictilmii cssc non delx'al. 
l'claxaiidi; Et nichiloininiis lani singtdair.s pcrsonas. iniani cnniinnnilatos 
c! iinivcrsilatcs (juo reformât ioiicin |iacis prediclc t|iioni<»doliltfl indcl)il<' 
iiti|)C(liiTnt, prctlicta auctoi'ital<> noslra. cessante appeilalione, i-onipc.«!rcndi ; 
et insiipersi partes prediclasconcordaveris pi'einissnm inlerdiclmn nmnino 
lollciuli, ac onineset singuios(iiii per processus per vciicraliilcni fralrcrn nos- 
Petrum episcopuni Portuciiseni,corani (|U0 super prcdiclisex eonunissione 
aposlolica intcrdietas parles causa pcndel, fados, vcl alias a jure occasionc 
prcniissorum in forma ecclesie absolvcndi, eidem eircumspectioni lue 
|)icnani et liberani tenore presentium concedinius facullaleni, presenlihus 
posl duos nienses a die rccci)lionis eartuu coinpulandos minime valiluris, 
Datum apud Villamnovam Avinionen. dioc. V. kal. Jidii anno sexto. 



12. 



Anioiil de Honœs, prince-tfvJqitc de Liège, prend diverses riiesurcs pour 
nsstirer la loyale exécution de l'enquête ordonnée yar lui au sujet des échccins 

concussionnaires. 

i'awciiliar 482, foi. 733, à la bibliothèque de rinivcrsilù ilc Liège. 
28 iiovcndu-c 138*;. 

Nous Ariioui, par la grâce de Dieu cvesiiuc de Lierre cl iwmle de l.uo/, 
faisons .'•çavoir a tous (pic coine pour obvier cl pourvcoir de rcnicdcs con- 
venables aux griefs énormes et delcstables e.xces et forfail.s perpètres |)ar 
nos es(|uevins de Liège, adont estans cl maintenants |»riveis, en |)rendanl 
lowiers et extordant pour argent et grand bienfait, en vendant la loi d"- 
notre pays qui a tous devoit et doit cslro elernellemeni juge, dont la famc 
astoit en plusieurs lieu dcdens nos'rcpays ci dehors tellement espanduc et 
augmentoit de jour en jour (|uc tant i)Our les griefs plaintes sour ce .sou.scile 
(|ue pour l'amolion de noslrc coniun peuple nous ne le pouvime |ilus avant 
dissimuler, partant (jue les dilscs(|ucvins priveissur ce sunisamcnl cl plu- 
sieurs fois par nos semons et reipiis de désister cl niellrc a cojivenablo 
iisaige de Dieu el de raison n'y vouloient de rin obéir, ains perseveroienl a 
chacun jour de mal en piex, ayons, corne sirs souverains cl singuliers 
correcteurs des escpievins de noslrc dilte Cité, appcller delez nos et dcl<-is 
nostrc conseil plusieurs pers(Muies sutlisantes île nostre Cité et de nos aulrcs 
bonnes villes pour nos ayicr loialenicnl consediic .«our le mil IoucIkiiiI les 
csfpievicns dcposeis dessus dits et de certains cas notablement cscrijils e> 
lettres sour ce princii)alement faites^ terminantes en la daute de Tan itrescul 



332 APPENDICES. 

le ijccuiid jour (lu mois de scplciuhre (i), lesquels nous avons saiellez et 
a iiostrc rcquesle fait saieller do nostre Cité et de nos autres bonnes villes 
dessui'dittes, et parmi le bon sens et loyaul conseil des esleus desuz escripts 
avons reeu grand nombre de plaintes sur les es(|uiviens dessus dit, fait 
eri([iicsle et pour ce fait expéditions plusieurs par lesquels ti'eize des esque. 
vins ont esté condamnez en plusieurs sommes d'or à cause des iowlers 
et extortions et avec chu privez de leurs esquevinage et neanf moins il 
nous y convient nécessairement à cause des dits excès avant procéder 
cotidiement sous les plaintes qui encore ne sont continues selon le contenu 
des lettres par les esquevins deposeis dessusdits pour extortion d'argent 
|)Our SCS plaintes à radrechier et deuement exécuter dedens le ternie a chu 
institué principaux lettres devant recitées a sçavoir dedens les festes saint 
.lohan Baptiste venant prochain, en quoi nos desirons de procéder avan^ 
doucement et par raison sans nulle partialité, avons accorder chu que chi 
ai)]'cs s'ensuit. 

Premièrement, afin que toutes sencstrcs presumplions cessent contre nos 
comis de nostre conseil et esleus dessiisdits et que les principaux lettres 
dessusdittes qui de ce font expresse mention ne soient point violées ou 
corrompues, avons accordé que s'il at en che ceaus de nostre conseil et les 
esleus desdits aulcuns ou plusieurs qui soyent présomptueux contre les dits 
esquevins déposez, en soyent plendeux sur ceaux ou partians en fait qu'il 
ne soyent point appeliez ne presens sour les procès ne sentence ou jugement 
(jui fais ou rendus seront contre les esquevins déposés descurdit. 

Secondement en renouvellant et fortifiant le serment et fidélité que lidit 
esleus ont fait de nos chi chose deseurdit aider procéder bien et loyalement 
sans nulle pai'tialité et point nel laisseront pour don, promesse, faveur, pa- 
rentaiges amistiés, cremeur ni pour autre chose quelconque sus porteit et ne 
chu faveur a nulle des parties, si que par les principaux lettres deseurdittes 
por apparois, avons audit esleus et a cheaux de nostre conseil et a chacun 
d'eux par li singulerement tellement (|ue chi après seront par nom et sur- 
noms denomes puis leur creans et fermet (?) et creanteit ont en la main de 
nostre mayeur de Liège cher pendant tous nous et en nostre friche (ju'il et 
chacun d'eaux par li nos aiderons justement et loyalment al sorplus de 
cesty fait conseiller et procéder par la manière descurdit raisonablement 
et convenablement, sans excéder en manière nulle les lettres principaux 
descurditte ne icelle forcer et sens procéder de vigueur, mais par bon 
conseil et modérément en sauvant en wardant en chu nostre estât et 
honcur et le leur aussi, sens cavillation ne malengion, si (|ue pour des 
manières (jiii sont à nos de cesti cas fermés et loyés. 

Tiercement, portant que nos à l'aide de cheaux de nostre conseil et do nos 
esleus deseurdit de leur comun acord avons pour i'advancement du bien 

(1) Il s'agit de l'acte du 2 septembre 138G, par lequel Arnoul de Hornes institue 
une enquête sur les délits reprocliés aux échevins. Ce document se trouve dans 
de Borman, t. I, p. 482. 



APPENDICES. 333 

commun et aussi |)oui- la loy decliewc par faute dos ju^cs itrivcis devant 
(levant esrrit à relever et remettre en estât d'eux fait et serons encore jus- 
(|uos al terme dellc Saint Jolian desourdil si nécessaire le rei|uicrt sur 
caulx les dits esquevins priver les pi-oches sentences et exécution dont 
mention est ci-devant laite selon la tenure des principaux lettres deseui-- 
(lilte et que pour celi cas et aussi |)0ur cliu (jue fait avons cy devant soi 
pouroicnt allcnconti-e (le nnslrc Cité et bonnes villes de nosire Consi'il et 
des esleus deseiirdit de leur clerc et varlet |)lusieuis haines couvertes par 
les es(|uivius priveis souvent escrit leurs lioires leur prist ou a leur pour- 
chasse dont nos n'y aviemes devard nomeis leurs hoirs ou successeurs 
pouroient en aucun temps estre trais en cause, vexeis, Iravaillcis. presscis, 
endommogeis en corps ou en hien (sic) en chu de pourvcoii- tant à nos 
(|uo a nosire Cité l)onnes villes et ceaux de nostre conseil et aux esleus 
deseurdit de remède convenable pour nos eaus leurs hoires tous leurs bins 
ilemorez de cesti cas en paix et en tranquilité sans travaille damaij^o péril ne 
empeschcment, avons accordeit que nosire dite Cite et bonnes villes et tous 
chu de nostre conseil avec les députés, leur clercs et valets ehy apirs par 
nom et surnom denomez, leurs hoirs et successeurs aussi seront en che de 
tel accort en vraye alligeancc et confédération que nos, corne un corps et 
un membre sans division iiy séparation nos aiderons à bien et a mal a |ierd 
et à damaige a plait et à wei-re et en toultes autres manières sans nulle 
contredit, dont nos ensemble ou aucuns ou plusieurs de nos séparément 
|)ouroi( ou |)ouroient estre en cori)s ou en bien, spirituelmenl ou teni|»orel- 
menf, pressez ou endomagez, et chu qui fait ou forfait sera al un de nos 
sera forfait a nos fous et l'aiderons vengier et radrechier sans fixion encontre 
tous cheaux et leurs bien dedens nostre pays ou dehors soyent grands ou 
petits qui en seront culpabie. Et parlant nous avons prieil et |)rions al uni- 
versileit de nostre Citeit et de nos bonnes villes de lluy, de Itinanrl, de 
Tongre, Saint-Trond, Fosse, Tuvin, Treit, Loouz, llasselt, Wise, Herck, 
iSreiii, (|u'ille veuillent a ches ordinances et a tous les points chi dedens 
contenus assentir et cesti aloy avec considera'ion faire tenir cl nos aider à 
exécuter. Kl nos li Citeit et bonnes villes si deseurdiltes considérant la 
bonne voloute et alleetion de nostre dit père revei-end cl que chy fait est 
noloiremcnl al l'cparalion de bien comun et délie estai et délie loy de son 
l)ays y avons mis nostre asseurance èl consent d'-> point en point et accep- 
tons ladilie alloyance et à celi fermement nos obligeons par la manière 
devant escripte. En témoins de quoy nos li evesque, li (jleit el les bonnes 
villes deseurdilles avons à ches lettres chirogra|)hiées el az pareilles fait 
appendre nos propre seaux en corroboration fortification et conllrmation 
de tout ce que deviseit est par dessus, sous l'an mille trois cens (piatlre 
vins el siex, le vingle huitième jour du mois de novendwi!. 

Chi après s'ensuivent le nom el siu-nom des comiz et députez, leurs elcrs 
et varlets tant de part noz que de part nostre dille Cileil ei autres bonnes 
villes (le l'eveschiel de Liège el comte- de l.oiiz, c'est a st;avoir preniiere- 
meiit (le pcu-t noz messire Wille de Sainte Magrole. messire Johais de her- 
naymonl. W illem Tossain d'.\maigne, et maitre Johaii d'Oiilremeiise. 



334 APPENDICES. 

Item (le part noslre dittc Citeit Goswin de Coir, Jacmin de Tlieus, maistre 
de Lit'ge pour le temps, de Lavciii' (sic), Gérard de îJlarey, pour les febvrcs 
Denys Nysait; pour les eharlicrs Simon Moneton: pour les cheruwicr 
Ariioul do Truwengnée premièrement et en après Johan Mathieu; pour les 
drapiers Colar dellc Halle; pour les tondeurs Piron de J-insoit; i)our les 
enlailleurs Piron de Viller; pour les pexheurs Johan Hamereaus; pour les 
sclaideurs, Gilles Skerveaux; pour les porteurs Louy de Puiche; pour les 
brasseurs Johan de iXubis présentement et en après Johan Machier; pour 
les drapiers Coiar dclle Halle; pour les vieux wariers Johan Hanoteaux; 
pour les naiveurs Jamar de Huy; pour les soyeurs notre maistre Piron li 
Robeur; pour les merniers, Arnoul de Seraing; pour les charpentiers (sic): 
Jacmin Badue pour les massons, Tossaint pour les couvreurs, Renehon le 
Coureux pour les cordouaniers, Jacmin Dewé pour les corbusicrs, Johan 
Absalon pour les texheurs, Johan Denis pour les cureurs et toilliers, Wilhe 
de Nubis pour les harengicrs et fruitiers, Gilet Chapion pour les mangons, 
(Jerard Winand pour les taneurs, Collar délie Boverie pour les chandel- 
lons et flocniers, Henri de Kenepour les merciers, Stassar de iNoville pour 
orphevre et sellier, mestiers délie Citeit de Liège Denys de Rieu et Johan 
(le Spiroul li jeusne, Wilhem de Gemblou clers de touts les députez, Jelian 
(;ilol et Gilles le Corbesicr, varlel pour les députez délie Citeit. 

Item de part les bonnes villes de Huy Louis de Fanchoy, Lambert Scif- 
faux maistre de Huy. Pour les febvres Gobier li munier; pour les meulnier 
Jacmin de Fer; pour les bolengiers Johan Ponchart; pour les bresseurs 
Johan Fareis, Piron Benion; pour les machiers Colas de Chockier Johan 
Bewair; pour les taneurs, Pirlot del Grenier; Jamar de Preit pour les 
drapiers; Colar Blanche Mailhe, Johan Wavereau pour les pexheurs; Johan 
d'Andenne Johan Gaye; pour les merchiers Hankene li portier Johan de 
Warck; pour les scohier maistres Pierre Tavia Colin, pour les mâchons et 
charpentier Johan Blanchia et RenechonTassis, pour les vignerons et colilior 
Johan de Wieze. 

Item de part les bonnes villes de Dinant Gille Thomas, Huward de Derval 
maistre de Dinant, Giolle de V/andechicz, Johan d'Orgeo, Robert d'Orgeo 
Jacquet az Brebis Henri Gomas, tous d'emy la ville; Johan Diclee Laml)ert 
et Stas Johan Diclèe le jeusne, Johan d'Orgeo le jeune, Etienne Blaire CoUi- 
gnon li Biddar pour les batteurs, Johan de Couveur Colar Emien Stevien de 
Huy Colas de Liège li drapier maistre Johan Mahoul pour les autres mestiers 
Johan de ville et Simonce Pondrez les autres varlets. 

Item de part la bonne ville de Tongre Wathier de Toley Herman de 
Blanlon Libert Ba\ve pour leurs mestiers. 

Item de part ceaux de Sainl-Trond Johan de Staple, Henin Harte maître 
|)Our le temps, Tilman de Namur clercqz, Paulus Barbe pour le mestier de 
la ville de Saint-Trond. 

Item de part la bonne ville de Fosse Joiian Michelet et Gilechon maîtres 
ville de Thuin, puis Guillaume Pirar de Fontaine, mestre Wathiei' de Jcnellc 
et Johan li merciers. 

item de part la bonne ville de Covien premier Johan Jonay, Johan Moreal 
et Jacmar Jacob pour le taneur, Gérard de Tailhier pour les fevres. 



APPENDICES. 335 

Itfim Souliet ou des varlels tic Uinanl «lui fut oublie de lucllrc a se liu 
;i sfavoii' Johan Noi'l de Malone. 

ICt s'il avonoit par aventure qu'il fallisl à ces présentes lettres appendro 
un seal ou plusieurs nu par négligence fuissent froisseis cassois ou mal 
t'mi)rinteis, pour ee ne voulons (|u'il en soit de rien, ains voidons ipTil 
deniourent en autre tel forclie et vertus ipie tous li seaulx y fuissent ap- 
pendu a leur droit et en leur prisse faelie: li daute est deseusdiltc eserille. 



336 APPENDICES. 

II. 

LES ÉCHEVINS DE LIÈ(;E ET I,E CONSEIL DE LA CITÉ. 

La quosUon des relations entre l'échevinage et le Conseil de la Cite est 
peiU-èti'C la plus obscure de toutes celles qui hci'issent de leurs points 
d'interrogation les abords de i'hi.Nloire de Liège. Nous savons qu'à l'origine 
l'échevinage a seul administré la Cité, qu'il s'est de bonne heure adjoint des 
prud'lionimes pour s'acquitter de cette tâche, et qu'à la date de 4 183 ces 
prud'hommes étaient remplacés par un véritable Conseil. Mais il semble 
(jne pendant assez longtemps encore l'échevinage ait continué de participer 
a l'administration de la commune, et ait même gardé une certaine hégé- 
monie sur le Conseil, puisque c'était lui qui désignait les deux maîtres. 
Echevinage et Conseil auraient été les deux membres d'un mémo corps 
administratif de la Cité. 

Quand ces deux corps se séparèrent-ils ou, en d'autres termes, (piand le 
Conseil se rendit-il indépendant de l'échevinage? Selon toute apparence, ce 
dut être à l'époque de Henri do Dinant. La concession faite par les échcvins 
à cette époque, et dont les chroniqueurs ne nous parlent (|u'en termes 
enigmati(iues, n'a pu consister qu'à émanciper le Conseil, en lui donnant le 
droit de délibérer seul sur les intérêts communaux et d'élire librement ses 
deux maîtres (1). Nous voyons en i28i quatre échevins protester contre un 
acte du Conseil (2) : c'est donc qu'ils n'en font point partie, et nous tenons 
ici une date bien positive en dessous de laquelle il n'est pas possible de 
placer l'émancipation du Conseil. 

Désormais, d'ailleurs, nous verrons le Conseil affirmer avec énergie son 
indépendance vis-à-vis de l'échevinage par des actes et par des dcclara- 
lions. Par des actes : c'est ainsi (|u'en l28u, il procéda en corps à la démo- 
lition de la maison de l'échevin Mathon (3) et que plus tard il en brisa 
d'autres en présence du maïeur Olivier d'Othée, qui se contenta de mettre 
le fait e]i garde de loi, mais qui n'éleva pas de protestation (4). Par des 
déclarations : particulièrement dans une séance que le Conseil tint le 
'^ janvier ■1312. Après avoir rappelé le fait de i28S et plusieurs autres de 
mrme nature, le maître plébéien, Jean Dupont, conclut que les échevins 
n'avaient pas a connaître des actes du Conseil, et cette déclaration fut 
l'atifiée à l'unanimité (5). Elle est d'autant plus significative qu'elle oui lieu 

(I; V. LiCS Recliercli.â t,ur Henri de Dinant, pp. 479 el 480. 

(2) Bormans et Schooolmee>lers, t. II, p. .320. Ce sont Gilles Surlel, Mafliieu 
Matlion, Ciilles de Neuvlce et Pierre Boveal, dont on trouvera les notices biogra- 
piiiques dans de Borman, t. I, pp. 78, 80, 81, 82. 

(3) Ly Cv.ur Jet maison seigneur Malhon détours Cliaste.iu, atout esihe\in de 
Liège, que ly niaistres et ly jureis brisarcnt a une liye pour les besongnes de nestre 
Citeit. Louvre.'i, t. Il, p. 10. Sur l:i d;ite, v. 'd-dessus, t. I, p. 2oO. 

(4) Louvrex, 1. c. 

(5) Louvrex, 1. c. 



APPENDICES. 3^7 

en présence et, avco le consénlemont de (|ii;itie («clicvins. liont rmi. .Icaii 
(le Saint-Martin, était collèK'ie de Jean Dupont a la inailrise. et (lf)nl raulre, 
Jean Surict, avait occupé les mêmes fondions en i;u 1. Donc, tout au moins 
(les l'28u et ineontestal)lement en 131'2, le Conseil est entiércn.c it indépen- 
dant de l'échcvinage. cl il agit avec une autorité souveraine sans iM-i'nicttre 
i|ue ses actes puissent être évo^pies devant la jui-idielion fie celui-ci. 

Mais si le Conseil est indépendant de l'éclicvinage, en ce s'jns (|ue ses 
actes ne sont plus subordonnés a l'autorisation de celtù-ci, cela veut-il 
dire que les (■clicvins ne puissent pas continuer d'en faire partie? Nullement. 
et ce même Conseil de I3i2, qui vient d'afllrnier si catei,'ori(|uem(.'iit son 
autonomie, contient lui-m('me(|uatre éclievins, qui sont Jean dcSainl-Marlin. 
et Jean Surlet nonuiiés ci-dessus, Henri de Saint-Servais(l) et l-'aslré Hare 
del Change (2). A quel titre en font-il partie? Évidemment au même litre que 
tous les autres membres : ils sont là comme élus des |)alriciens. qui. de 
1302 à 1312. élisaient la moitié des conseillers. 

Ici se pose une autre question. Si les éclievins pouvaient étco meniltrcs 
du Con.scil, pouvaient-ils en être tous? Il ne le semble pas, car aloi-s l'indé- 
pendance du Coii.>^eil vi.s-à-vis de l'éciievinage n'aurait été (|u'un leurre; il 
est donc vraisemblable que le nombre des éclievins admis au Citnsell elail 
limité par les règlements commiuiaux. C'était le cas à Cologne (3), a 
Coblence (4) et ailleurs, et je me persuade (pi'a Liège au.ssi, le nomlin- d».'> 
éclievins membres du Conseil ne pouvait (le|)a.s.ser un certain niad-iiiiuin. 
Je suis même tenté d'aller plus loin et d'admettre que ce maximum élail 
de (|uatre. C'est du moins, ce semble, celui de 1312 (r,). Il n'olail d'ailieiu-s 
nullement rei]uis que l'échevinage fût représenté au Conseil : il semblerait 
même (lu'en 1287 il ne s'y trouvait pas un seul èchevin, .s'il faut .s'en rap- 
porter a l'article de la Paix des Clercs disant : « Et (|uc nous les maislnîs. 
les esquevins et les jureis de la dite Citeit de Liège qui orez summes jin-i-- 

rons que ons ne prendcrat jamais fermeteit a Liège a nostre |)Ooir, 

lequel seriïiient nous les esquevins J'erons au chapitle Sainl-Lamliert et nnz 
les maistres et les jureis en la maison délie vilhe, — — et que mus tes 
esquevins ne relevero)is nulluy à esquerins et nous, les maistres et les Jureis, 
nulluy a jureis et nous, li Jureis, nulluy à maistrez se n'orovl fait ce sen- 
■iiient » (C). 



(1) V. de Bornian, l. I, p. 'JS. 

(2) Le même, l. I. p. 101. 

(3) V. l'acte de 1372 dnns l'.nnen iiinl F.ckprl/, (Juellrti ziir tir.uliiclnr der Si,t,li 
Kiiln, t. L pp. 'tfi et 77; F.nnen, t II, p. iSl ; r.ar.i-miis (l;in!< ChioniKm drr itruttriie» 
Stddle t. XIV (Coin, t. tll.p. CXX.X). 

(4) Von Below, Die Entstehumj elc, p. 8t-107. 

(3) II est vrai que des quatre éclievins en que!=tion, deux sont membres d'antan. 

(f!) Bormans. Ordonnances, t. i. p. (i.*), arl. 3; Bormans cl Sclior^îmeestpr.i, I. M. 
pp. il 8 et 419. Cette disposition se trouvait déjà, bien qu'en termes moins formels 
dans le projet d'arbitrage de l-28i, v. Bormans et Scboolraeeslers, t. II. [>. 37ft. 



338 APPENDICES. 

Ce qui est certain, c'est qu'à i>artir d'un moment donné il n'y eut plus 
(i'échevin au Conseil. Nous rencontrons le même phénomène dans les 
auli'os villes : à Dinant en 1348, à Saint-Trond on -1366 (I). Quand se pro- 
duisit-il à Liège? En 1324, selon M. Pirenne (2), qui croit que l'exclusion 
tut confirmée par la paix de Wihogne. Mais la paix de VYihognc n'exclut 
I)as les échevins du Conseil : elle se borne à les exclure du tribunal de la 
Cité, qu'elle vient de créer. Ce triiiunal est composé de vingt-quatre mem- 
bres choisis dans les six vinàves parmi les jurés et les gouverneurs des 
métiers, moitié grands moitié petits, hors uns les esqnevins de Liège (3). La 
chose s'expli(]ue d'ailleurs très naturellement. Comme le ti'ibunal de la 
Cité a pour mission de juger selon un droit nouveau, cpii est formulé dans 
les Statuts, on comprend parfaitement que les échevins. qui, eux, jugent 
selon le droit ancien, c'est-à-dii'e selon la Loi, ne soient pas appelés à en 
faire partie La paix de Wihogne n'a donc pas fermé le Conseil aux éche- 
vins et la question de la date à laquelle fut prononcée leur exclusion reste 
entière. 

Cette date est-elle 1324? M Pirenne n'a pas indiqué les raisons qui l'ont 
porté à admettre cette date; je pense toutefois qu'il y aura été décidé par 
la teneur de la Lettre des LIalles, émi.se par Adolphe de La Marck le 
1 février 1324. Dans cet acte, le prince-évèque déclare agir de commun 
accord « de noz aurez et feaulx les rdaistres. le conseil jureit, les gouver- 
neurs des mestiers et de toute la cormnunnlteit de nostre dicte Citeit de 
Liège y^{^)\ il ne nomme pas les échevins. Il semble d'après cela qu'en 
1324 aucun échevin ne faisait partie du Conseil. Mais il n'en résulte pas 
qu'ils n'y ont pas reparu les années suivantes. En elTet, l'examen du for- 
mulaire des actes publics nous montre que si, à partir d'une certaine date, 
les échevins cessent d'y être nommés, cette date est postérieure à 1324. 
Pour fixer à ce sujet les idées du lecteur, j'ai résumé dans le tableau sui- 
vant les indications (pie j'ai extraites des documents ofticiels. 



(1) Pirenne, Dinant, p. 47, note 1. 

(2) Le même, 1. c. 

(3) V. le Compromi.s de Wihogne, art. 2, dans Bormans, Ordonnances, t. I, 
p. 177. Le texte du Compromis (l.'i20) a passé intégialemcnt dans la Paix de 
Wihogne (1328), 

(4) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 171. 



APPENDICES. 



339 



Daii.s les fonmiles «ni sont cmimt'irs lus divoi-s porsoiiiuiyes (•oni|>"'*;iiil 
le Conseil communal de Liège, les échevins sont 

monlionncs en non mentionnés en 



l"28i 


» 


1287 


» 


1289 


» 


1291-1300 


» 


1301 


M 


1302 


» 1 


1303 


)) 


4312 
» 


1313 1 


1) 


13li 1 


» 


131b 


1316 


» 


1317 


» 


1 1319 


» 
1324 


)) 


132S 


)) 


132r. 




1328 




1330 


l?3l 


1331 


1334 


" 


1339 

>> 


1313 


, 1348 
1347 


» 
1347 
1351 


)) 


13 s;; 


» 


13S7 


1300 

» 


» 

1370 

1371 

1373, etc. 
. . _ 1! A, „.-.™..i:a„^ 



Ce lal.lcau nous apprend (|uc les échevins ont .'te mentionnes rfRuliorc- 
incnl comme meml.irs du Conseil dans les actes i.uMics jus.p. en 1312. 

Omis pendant les trois années suivantes, (pii maniucnt une peno e 

lièvre révolutionnaire, ils reparaissent jus.iu'en 1319; onus <1'' "<>"v<^;>" 
jiiscpi'cn 133C ils reparaissent ius(|u'en 1339. i)Uis encore en i3Vb cl m 
1347, et une dernière fois en 1369. .\près celle date, on les .-l.erche vamc- 
iiient dans les formules, (|ui cesseront de les mentionner. 

Il est donc permis de croire, jusqu'à preuve du conirau-e. .pn- c est a 
.me date .|ui n'est pas fort postérieure a 1369 .pie les échevins auront elé 
exclus du Conseil. 



340 APPENDICES. 

Seiail-il !rmri;iii'c de sii|i|io>ei' (iiic cclic (lad- csl l.'îSn? Ou sait l'affreux 
scandale (lui allira, en ecUc année, l'atlention publique sur i'éehevinage 
de IJege : treize de ses membres sur (juatorze, coupal)les des actes de 
concussion les plus graves, durent être destitués par le prince, qui les 
i-emplaca par des hommes nouveaux (■!}. N'est-ce pas à cette occasion que 
le Conseil de la Cité aura résolu de ne plus admettre leurs successeurs dans 
son sein? 

Mais que penser du reste du tableau, et en particulier de l'intermittence 
des dates où les échevins apparaissent comme membres du Conseil? Faut- 
il croire (jue chaque fois la formule représenle la composition complète du 
Conseil, et que, par conséquent, les échevins en font partie les années où 
ils y sont signalés, et y manquent pendant celles où il n'est pas fait men- 
tion d'eux? Ce serait, selon moi, une conclusion excessive. 

Il parait ditlicile d'admettre, notamment, que depuis la paix de Fexhe, 
en 1310, jusqu'en i369, les échevins aient été plusieurs fois exclus et 
réintroduits sans que nous en ayons rien su. Il semble plus prudent de ne 
pas attribuer une valeur absolue au formulaire. Déjà en 1240 et en I2S6, 
nous avons des actes où les échevins ne sont pas mentionnés [)armi les 
membres du Conseil. Le premier de ces actes est une convention passée 
entre le Chapitre et la Cité; il ne mentionne que « //' maistre de la Citeit et 
tuit li citain de Liège » (2). Dans le second, Henri de Gueldre déclare révo- 
quer une concession qu'il avait faite aux maîtres et jurés de Liège (3). On 
ne conclura pas de ces deux actes qu'en 1240 et en 1256 il n'y avait pas 
d'cchevins au Conseil de Liège. En 1240, c'était encore l'échevinage qui 
exerçait l'hégémonie sur le Conseil; en 12S6, il est certain qu'il y avait clés 
échevins dans le Conseil, puisqu'un autre acte de cette année les mentionne 
expressément .■ Magistros, viUicurii, scnhinos et aJios cives ejusdcm civi- 
tatis (4). 

Pareillement, nous avons des actes de 1231, de 1238 et de 12oo mention- 
nant le maïeur et les échevins seuls avec les ceteri cives (5), bien qu'il 
s'agisse de mesures intéressant particulièrement la Cité et qu'on doive 
s'attendre à y voir mentionner les maîtres et les jurés. Dîra-t on qu'en ces 
années, il ;i'y avail ni maîtres, ni jurés au Conseil? Au reste, le petit 
tableau suivaiil. (|iii donne une idée des fluctuations de l'usage, est bien 
fait pour détourner les énidjts de tirer des conclusions trop rigoureuses 
du formulaire usiié : 



(1) V. ci-dessus, pp. 123 el suivantes. 

(2j nornians et Schoolmeeslcrs, l. I, p. 400. 

(3) Les mêmes, l. H, p. 91. 

(4) Les mêmes, l. II, p. 87. 

(5) 1231. Villicus scabiiii ceteriiiue cives Leoilien.scs. 
1238. Villicus scabini ceterique cives. 

12;)I). Villico scabinis ac civibus. 

Les mêmes, t. I, jip. 28'J, 401 ; t. II, p. 1o. 



APPENDICES. 341 

Idiiiiules usitées dans les aelcs pour desiig'rici' le Conseil l'onnniinjil. 
.Maieui-, cchevins, maîtres, jures, l'ii^, i'2;i-2, i*j(iu. 
Maïcur, maîtres, éehevins, jures, 1^276, i'277 
Maieur, éehevins. maîtres, I2ii, i2ii, I2si. 
Maïcur, éehevins, jurés, 1237. 125V, 1277. 
Maïeur, éehevins, 1231, i238, 1255. 
Maîtres, i240. 
Maîtres et jurés, 1236. 
Mailrcs. éehevins, jurés, 1271, 1277, 1281. 1287. 12811, 12^1 

jusqu'en 1300. 
Maîtres, maïeur, éehevins, 1247, i256. 
•le conclus de ce (jui précode qu'il ne faut pas forcer le .sfus des fornni- 
laires. Ccu.\-ci ont pu varier et llotter sous l'empire de bien des raisons 
qui nous échapiienl aujourd'hui, mais dont (|uclqucs-unes semhlc'nt a.^iîez 
manifestes : 

1" On a pu sous-entendre dans la formule des choses (pion u'c.\|)rimail 
pas,, parce cpi'on les supposait implicitement contenues dans des termes 
e.xprimés. .Vinsi dans la formule maïeur, éehevins, jurés n'est-il pas à peu 
près certain (jue sous le nom de jurés .sont compris au.ssi les maîtres? Kl 
dans cotte autre : maUrcs, niaicur. éehevins, n'est-il |)as fort proiia!»le 
qu'on .sous-entend les jurés à la suite des éehevins? 

2" Selon l'autorito de laquelle émane l'acte public, rclui-ci |)eul avoir 
un formulaire dillérent. Ainsi il n'est nullement établi (jUC le prince, le 
Chapitre, le Conseil aient employé absolument la mémo terminologie pour 
flésigner l'en.semble des élus de la Cité. 

3" Les seribes n'ont pas loujoiu's apporté a la rédaction des actes publics 
une exactitude et im .soin absolus, et une bonne partie des variantes que 
l'on remar(pie i)eut être mise sur le compte de leur négligence. 

Ajoul(ms (|ue si les éehevins .sont exclus du Conseil comme mcnd>ros, ils 
peuvent > rentrer comme maîtres. Kn elVel, les années 1393. U03el 1371 (l^ 
nous montrent des éehevins exerçant la maîtrise, et c'est seulement en 1571 
ipie le Conseil décida l'incompatibilité entre les fonctions iW' maîtres et 
celles d'échcvins (2). 

M'abstenanl de tiici- de ce i|ui procède des conclusions prématurées, je 
me l>orne a noter le fait cei-tain do la disparition des éehevins du Con.seil 
après 1369. .)e le ra|)proehe d'iui autre fait ;:ui|uel on ne saurait non plus 
rehiser une certaine signification, la disparition du maïcur à |»arlir de 
l'année 1281 et sa mention intermittente pendant les années du .MII'^ si. ri., 
•pu précèdent celte date, comme on le voit |)ar le tableau suivant : 



(1) De Borman, t. I, p. 303 ; l. 11. p. 33. 

(2) De Borman, t. Il, p. 33. 



342 



APPENDICES. 



>o iiiaieiir 



csl niciilionné en 


n'est pas mentionne en 


1237 


î) 


» 


1240 


1241 


)) 


1242 


» 


1244 


» 


1947 


» 


1250 


» 


1252 


)> 


1254 


» 


1255 


)) 


1?56 


» 


1 


1257 


19K0 


)) 


» 


1271 


1270 


M 


1277 


M 


1-281 


)) 


)) 


1284 


>i 


1287 


» 


lL'89 


» 


1291 


» 


1313-1330, etc. 



Je ne suis pas en état, |)oiir l'heure, de rendre compte du phénomène 
que j'indique. Kst-il l'expression d'une réalité, c'est-à-dire est-il vrai que 
jus{|u'en 1281 le maïeur ait siégé au Conseil avec les jurés, et qu'il ait cessé 
d\v venir depuis? Ou bien la formule ne vise-t-elle que la ratification de l'acte 
par l'autorité qui était en possession,, autrefois, de leur donner leur carac- 
tère légal, et qui aura gardé le privilège d'être mentionnée même après 
(|u'on s'était habitué à se passer de son concours? J'avoue que je penche 
pour la seconde hypothèse. L'exemple de l'avoué, qui a continué de figurer 
dans les actes de l'échevinage alors que le maïeur avait déjà pris sa place, 
me semble éclairer le cas du maïeur lui-même : on le mentionne encore en 
vertu d'un ancien usage, mais à cela se borne son rôle. 

Mais il est tenips de conclure, et voici comment je crois pouvoir résumer, 
non sans une part inévitable de conjecture, mes vues sur les relations de 
l'échevinage et du Conseil. 

1. L'échevinage a été, dans l'origine, le premier corps de ville de Liège. 

2. De bonne heure, les échevins se sont adjoint, pour l'expédition des 
atl'aires urbaines, un certain nombre de prud'hommes qu'on peut consi- 
dérer comme formant l'embryon du Conseil communal de Liège. 

3. A partir de la création du Conseil vers 1184, l'échevinage a constitue 
le premier banc de cette assemblée, les maîtres et jurés constituant le 
second. 



APPENDICES. 343 

4. A partir tl<^ la seconde moitié du XIII* siècle, reclievinatje n'a pins fait 
de droit partie du (lonscii, et y a été simplement reprcsi-titc pni- un certain 
nombre de ses membres. 

o. A partir d'une date qui n'est pas antérieure à 1281, les actes ccimmu- 
naux ont cessé do mentionner la participation du maïcur, soit parce ipn- 
ilosorniais il cessa d'assister aux séances du Conseil, soit plutôt |tari-e qu'un 
irut n'avoir plus besoin de mentionner son intervention. 

6. A partir d'une date qui n'est pas antei'icurc a 1309 et (pii sendde pus- 
lerieui'C de peu à I38G, les echevins ont totalement ce.>îS(' dt; faire partie du 
tlonseil, c'est-à-dire qu'il y a une incompatibiiili' entrtHeurs fonctions et 
celles de conseiller. 

7. exclus du Conseil comme membres, les echevins puren' continuer d'y 
paraître comme maîtres jusqu'en lu71, (pi'ils fiwcnl dedans ina|)lcs;i ces 
IV>nctions. 

Des lors, il n'y eut iilus aucun lien (|uelcon(|ue eidre le Desiroit ol la 
Violette, l.e. Conseil et l'écbevinage furent deux corjts absolument distincts 
et (piicontiue faisait partie de l'un était incapable de siéger dans l'autre. 



344 APPENDICES. 



III. 

DE F.'ORIfilNh: LIÉGEOISE DES BÉGUIiNES. 

On a (liscule à l'infini sur l'origine des béguines, et tout semble avoif 
Hé dit. En somme, je ne vois pas la moindre i-aison pour conteslei- lu 
paternité de l'institution à Lambert le Bègue. 

D'abord, la tradition liégeoise qui la lui attribue est ancienne. Elle a été 
consignée avant le milieu du XI 1^ siècle par le Vifa Odiliae, puis vers 1250 
|tar Gilles d'Orval, i). HO, par Albéric de Troisfontaines. p. 855, par le 
manuscrit Paul .Meyer : 

Cist prudom llst premier l'ordre de béguinage. 
Les epistles sain Paul rnist en nostre langage, 
et enfin, en 1266, par Henri de Gueldre lui-même, exprimant évidemment 
ici l'opinion unanime de l'Église de Liège : « Hec sancta religiosarum puel- 
laruni et matronarum. que béguine vocanlur, plantatio, hec vinea Domini 
Sabaotli fructifera, jamdudum in civitate Leodiensi et diocesi prima pullu- 
lavit et palmites suos longe lateque producens, pêne per totum orbem llores 
protulit et suavissimos profudit odores ; gauderiius in Domino dictas nostms 
cicitateni et diocesiw proptei- hoc uhique locorum rnagnis landnm precomis 
atlolli, etc. » (AHEB, t. XX, 1886, p. 125-120). 

Quand on réfléchit que le fondateur était mort de|)uis un peu plus d'un 
demi-siècle avant 1250, et que, pai'mi les vivants d'alors, plus d'un pouvait 
l'avoir connu, beaucoup devaient avoir assisté à la naissance de l'in.'^titu- 
lion, on se dérobe difficilement à la force probante de ces témoignages, 
d'autant plus autorisés qu'ils ne sont contestés par aucun autre. 

11 y a plus, et nous avons presque le témoignage de Lamt)ert le Bègue 
lui-même. Dans sa troisième lettre au pape Cali.xte III, pai-lant des reproches 
qu'on a faits à ses sectateurs, il montre ceux-ci pleins d'une ardente pieté, 
recevant le corps du Seigneur avec la plus touchante dévotion, menant une 
vie toute remplie par le travail; par la prière et par le chant des hymnes. 
Puis il continue : Unde et ego bonis eorum studiis cooperans, virgimMis 
vitam et passionem béate Virginis et Chris ti ma tris agnetis, omnibus vero 
generaliter Actus apostolorum rithmicis conci-epantes modulis ad linguam 
sibi notiorem a latinà transfuderam, etc. BCRH, 1899, p. 352. Ces vierges 
pour lesquelles il écrit, qui donc serait-ce sinon celles (lui, pour avoir suivi 
.ses instructions, ont reçu le nom de béguines? 

Car le nom de béguines vient positivement de celui de Lambert-Ic-bégue. 
Les philologues : M. Vercoullie, Woordenboek der ■iiederlaûidsche taal, art. 
begijn et mon ami M. Bang, professeur à l'université de Louvain, dans une 
note manuscrite qu'il a bien voulu me i-emettre, ojit montré l'impossibilité 



APPENDICES 4- 

de dériver le mot du grrm;iiii(|iic benyv. lo br,j, m. Pircniir. f. 1. 1». ;<39 noie, 
tout en faisAnl cette rnnstalation, croit (|iic si les l)fguiiics avaioiil pris 
le nom du réformateur liégeois, elles se seraient appcléfs Lambertinn 
et non béguines. Et cela serait vrai si elles avaient elles-menn.'s choisi Iciu- 
nom: mais, tout au contraire, il leur a été inflij;é comme un s<thri(|Uf!t par 
ceux qui n'aimaient pas leur institution : c'est ce (|uc nous a|iprcnd en 
termes exprès Jacques de Vitry dans sa lettre a Koulquos de Marseille : 
Vidisti etiam et miratus es. quosdam impudicos et totius rcliKiorus uuini- 
cos homines pracdictaruni nndiei'um reli^rioncni maliliose infamantes, et 
caninA ratiie contra niorcssibi conirarios oljlatrantes, et cum non halicront 
amplius quod facerent, vova nomma contra eas fvnfbant sirut Judtiri 
ChristuM Samaritanu») et Ckrisiùivos Galilaeos appfllabaiit (Dans AA. SS, 
19 février, t. III, p. 100-101). Ainsi, d'après notre auteur, les b^guwes sont 
les disciples du bègue comme les chrétiens sont les di.sciples du dalilcen : 
il serait difficile d'être plus clairi 



ERRATA. 



I 



p. 13, ligne 4, ail 


lieu 


de 1291 


il faut lire mi. j 


16, ligne 22, 


)) 


1329 


» 


13U. 

toutes leurs ressources. 


3i, ligne 9-10, 


» 


to liées ressource. 


)) 


40, ligne 7, 


» 


1331 


» 


1330. 


49, note 3, ligne 2, 


» 


e 


» 


et. 


C7, ligne 13, 


)> 


de mamhour 


» 


du mambour. 


— note i, ligne 3, 


» 


frenenesim 


)) 


frenesim. 


95, ligne 2, 


» 


royaume 


» 


diocèse. 


105, ligne 19, 


» 


commence 


» 


recommence. 


106, note 1, lignes. 


)) 


Gas 


» 


Gams. 


116, ligne 26 de la note. 


)) 


situatio'H 


» 


citation. 


164, ligne 24, 


» 


1335 


)) 


13SS. 


191, ligne 21, supprimer (1). 








250, ligne 2 par en bas, au 


lieu 


de Bouchand 


» 


Bouchard. 


298, ligne 14, 


» 


paradis 


» 


le paradis. 



13U mt^:me auteur 

Les Origines de la Civilisation Moderne, & édition 
sons presse. Bruxelles, Albert Dewit. Ouvrage couronné par 
l'Acatlémic royale do Deld;ique. 

Histoire Poétique des Mérovingiens, Paris, A. Picard, 
■1893. 1 vol. in-8" de o52 pages. Ouvrage couronné par l'Acadé- 
mie royale de Belgique. (Épimé). 

La Frontière Linguistique en Belgique et dans le 
Nord de la France, Bruxelles, Albert Dewit, 189G-1898. 
2 volumes ins^ de o88 et iof» pages, avec une carte. Ouvrage 
couronné par l'Aradémie royale de Belgique. (Le tome î est 
épuisé). 

Clovis, 2*^ édition, 2 volumes in-8'' de XXIX-35o et 328 pages. 
Paris, V. Retaux, J90l. Ouvrage couronné par l'Institut de 
France. ......; 8 fr. 

Sainte Clotilde, o" édition. Paris, Lecoti're, 1900. (Dans la 
collection Les Saints). 1 vol. in- 12 de 182 pages . . 2 fr. 

Saint Boniface, 3" édition. Paris, Lecoffre, 1902. (Dans la 
collection Les Saints). 1 vol. in-12 de 196 pages . . 2 fr. 

L'Église aux Tournants de l'Histoire, 4* édition sous 
presse. Bruxelles, Albert Dewit. 

Notger de Liège et la Civilisation au X' siècle. 

P.ruxelles, Albert Dewit; Liège, Louis Demarteau. 2 volumes 
in-12 10 fr. 



Manuel d'histoire de Belgique. Namnr, Lambert-Delioisin. 
1 vol. in 8'\ illustré, de 186 pages . ' 1 fr. 



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